Nous sommes le 16/11/2018 et il est 13h01 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Médias catholiques et élections, quels défis et quels enjeux?
(Jean-Baptiste Malenge Kalunzu, omi)

Ce 16/11/2018, voici la réflexion ou mieux le témoignage de Jean-Baptiste, Oblat de Marie Immaculée. "Jésus au micro", le Secrétaire de la Commission Episcopale des Communications Sociales, CENCO, se penche sur un sujet d'actualité surtout en Afrique: Médias catholiques et élections, quels défis et quels enjeux? En quelques traits, essayons de relire l’histoire récente. Je m’arrêterai sur trois défis essentiels qui me paraissent se présenter aux médias catholiques comme des tâches particulières et spécifiques à remplir au nom de l’évangile. Ce sont les défis de la paix, de la crédibilité ou du témoignage et de la vérité.

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Malenge Kalunzu

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Introduction

(RM 26.05.2010) - Puisque le présent séminaire se veut aussi un atelier, où l’on discute pour mieux s’éclairer mutuellement et s’engager à l’action, je voudrais me permettre de présenter une situation à partir de laquelle nous avons déjà, les uns et les autres, une vision, un regard, pour la simple et bonne raison que nous en sommes tous témoins. J’entends les élections vécues en 2006 en RDC. L’Eglise catholique s’y est investie à toutes les étapes, de la sensibilisation à la préparation et à l’organisation et à la publication des résultats. Certains pensent qu’elle y était d’ores et déjà depuis la décision prise en 2003 d’accompagner le peuple dans l’éducation civique et électorale. Pour suivre de près ou de loin, dans l’espace et dans le temps cette implication de l’Eglise catholique dans le processus démocratique, il n’est qu’à observer les médias catholiques.

Médias catholiques et élections, quels défis et quels enjeux? En quelques traits, essayons de relire l’histoire récente. Je m’arrêterai sur trois défis essentiels qui me paraissent se présenter aux médias catholiques comme des tâches particulières et spécifiques à remplir au nom de l’évangile. Ce sont les défis de la paix, de la crédibilité ou du témoignage et de la vérité.

J’ai compris, pendant l’eucharistie, que nous sommes ici pour partager nos soucis et nos attentes. Je vous présenterai donc concrètement quelques soucis et quelques attentes.

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1. Défi de la paix

Commençons par le défi de la paix. Ou plutôt du manque de paix. Il caractérise nos trois pays. Et les élections sont organisées essentiellement pour prévenir la violence, en tout cas comme voie de sortie du conflit. A quelques kilomètres d’ici, le Rwanda a donné à l’humanité l’exemple d’une situation où les médias peuvent servir à amplifier voire à créer des conditions de conflit. La tristement célèbre Radio Mille Collines

C’était pendant le carême 2006. J’animais une session de formation pour personnel de Radio Osase (lumière), la radio catholique du diocèse de Tshumbe dans le Kasai oriental. Un participant était le président de la Commission diocésaine Justice et Paix, installé à Lodja. Il me supplia presque de «faire quelque chose» pour les responsables des radios de Lodja. Il était en bons termes avec eux, dans le cadre de la Société civile, et il pensait important pour eux d’entendre ce que lui avait entendu à Lodja.

Un dimanche matin, avant de prendre le chemin de l’aéroport, je rencontrais donc trois directeurs de radios de Lodja. Je ne connaissais ni le lieu ni les personnes. L’idée me vint de concentrer mon échange avec eux autour du code d éthique et de déontologie du journaliste congolais. Le texte avait été adopté par l’Union Nationale de la Presse du Congo en 2004, et il était distribué par l’Observatoire des Médias Congolais.

Je me permis donc d’en donner ma lecture. Or, il s’avéra qu’aucun des trois responsables n’avait jamais vu ce document. Ni entendu évoquer avec sérieux les principes déontologiques en question. Les trois ont d’ailleurs avoué n’avoir jamais suivi de formation particulière pour le métier de la radio. Le plus qualifié parmi eux était licencié en français, et à ce titre, on lui avait confié la direction de la radio privée naissante.

Pendant nos échanges, les trois responsables des radios privées se regardaient à peine. Parce qu’ils vivaient à couteaux tirés (ou micros ouverts). Et c’est la raison fondamentale pour laquelle le président de la Commission diocésaine Justice et Paix m’avait imploré de les rencontrer pour voir si «quelque chose» pouvait se faire. Ce «quelque chose», c’était la paix. A Lodja, des radios avaient brûlé. Le conflit était celui qui opposait non pas tant les journalistes que les propriétaires, des leaders politiques, candidats aux élections, et qui étaient en concurrence, en compétition dans la circonscription électorale. Ils avaient créé les stations de radio comme outils de propagande électorale.

Aujourd’hui encore, à travers le pays, on retrouve de ces stations de radio, abandonnées par les vrais propriétaires après échec ou succès aux élections. Des bénévoles, jeunes pour la plupart, tentent de les convertir en radios communautaires ou associatives et de leur donner des objectifs du développement.

Rien ne me dit que les vrais propriétaires ne vont pas ressurgir à la faveur de nouvelles élections qui pointent à l’horizon de l’année 2011. Des conflits vont ressurgir. Des stations de radios peuvent encore brûler… Le défi de la paix se pose ainsi devant nous.

Mais en traitant de la violence, l’Eglise et les médias catholiques restent au cœur du christianisme, à savoir le drame et la folie de la croix. Depuis Noël et Pâques, c’est la paix qui est promise et offerte à l’humanité. Et depuis les Actes des apôtres jusqu’à l’Eglise du Burundi, de la RDC et du Rwanda, nous parlons du drame de la violence et du combat jamais achevé contre les forces du mal, dans la personne humaine et autour d’elle.

Ce combat est aussi dans la logique des médias. Si les médias catholiques se veulent porteurs d’une «bonne nouvelle», il est à comprendre qu’il s’agit de l’annonce de la victoire du bien sur le mal. Il s’agit ainsi de rapporter, dans les médias, le combat, avec toute la violence d’une éruption, toute la perturbation sociale et les troubles du monde.

La période électorale est l’un de ces moments où il n’y a pas d’autre choix à faire que d’affronter cette turbulence et de la traverser. Une turbulence qui accusent même les personnes et les situations ordinairement tranquilles. Les eaux tranquilles comme celles du lac Kivu peuvent entrer en ébullition et en éruption plus violente que le volcan Nyamulagira.

Affronter cette violence quasi naturelle en période électorale, tel est le premier défi. Le deuxième est celui de la crédibilité.

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2. Défi de la crédibilité et du témoignage

A Lodja, seul le président de la Commission diocésaine Justice et Paix pouvait obtenir que les responsables des radios antagonistes viennent un dimanche matin écouter un voyageur de passage. Peut-être avaient-ils appris que ce voyageur était prêtre…

Il est vrai qu’en 2006, la violence a déferlé partout en RDC. Elle ne pouvait épargner l’Eglise catholique, répandue aux quatre coins de la RDC et même jusqu’aux endroits les plus inaccessibles. A Idiofa, dans la province du Bandundu, un prêtre m’a montré les fenêtres de sa chambre démolies par des jeunes à qui le Bureau des élections avait interdit de voter pour s’être fait enrôler ailleurs. C’était une disposition de la Loi électorale. Mais les jeunes, encouragés par leurs partis politiques, l’ont imputé au Président du Bureau. Ils ont pillé sa chambre et le magasin puis la chambre froide de la Procure d’Idiofa.

Il reste vrai que l’Eglise catholique a joui d’un préjugé favorable dans les opérations électorales. Dans bien des coins, seuls des ecclésiastiques catholiques pouvaient diriger un bureau des élections. Ils étaient les seuls intellectuels du coin. Mais aussi et surtout parce qu’ils sont censés porter des valeurs et que par conséquent, en bien des endroits et malgré tout, leur personne impose le respect et la crédibilité.

Voilà pourquoi, sans doute, la direction de la Commission Electorale Indépendante fut confiée à un prêtre par la Société civile du Kivu à qui elle revenait lors du partage opéré en 2003 à Sun City au Dialogue intercongolais. On attribua à la Commission Electorale Indépendante la tâche d’organiser des élections démocratiques, libres et transparentes.

Le préjugé favorable avait déjà fait que la Présidence de la Conférence Nationale souveraine avait été confiée, en 1991, par la Société Civile à l’archevêque de Kisangani.

La crédibilité devint pourtant un défi dans l’exercice de la fonction par les uns et les autres. Des religieuses et religieux ont été accusés, à tort ou à raison, d’avoir triché ou fait tricher lors des élections.

A tort ou à raison aussi, les médias ont relevé comme une divergence entre les évêques du Kivu et le président de la Conférence Episcopale Nationale voire du reste de la Conférence épiscopale. Il s’agissait, notamment, de l’opportunité même de tenir des élections en 2006.

Plus patent encore, il y a eu divergence entre le Président de la Commission Electorale Indépendante et l’archevêque de Kinshasa quant aux résultats des élections au deuxième tour de la Présidentielle. Ces divergences ont remis en question la crédibilité et posé davantage avec acuité la question de la transparence et celle de la vérité voire de la sainteté…

S’il n’est pas si évident entre autorités religieuses catholiques, comment peut-on faire confiance dans leurs médias? Ne nous trompent-ils pas?

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3. Défi de la vérité

Au cœur de la polémique et du débat concernant les résultats des élections du deuxième tour de la présidentielle, une certaine opinion a évoqué Radio Vatican, qui aurait publié des résultats. Il s’est fait que d’après ces prétendus résultats, le vainqueur était le même que celui que proclamait l’archevêque de Kinshasa, sur base, disait-on, des informations venues des services du renseignement, par exemple.

Or, ces résultats contredisaient ceux de la Commission Electorale Indépendante. Elle qui avait seule le droit de publier les résultats «provisoires» à faire confirmer par la Cour Suprême. Bien plus, la Commission Electorale Indépendante avait déployé sur tout le territoire des bureaux pour le scrutin et elle avait du personnel partout pour la récolte des résultats, suivant des procédures de dépouillement et d’affichages des résultats en public pour s’assurer la transparence devant observateurs et témoins des partis politiques et indépendants ou autres instances.

D’où la question: qui dit la vérité entre l’archevêque et le prêtre président de la Commission Electorale Indépendante?

Le correspondant local de Radio Vatican ne savait rien en particulier, et Radio Vatican, dans ses différents services, a déclaré suivre et traiter la question électorale en RDC mais n’avoir jamais publié de résultats autres que ceux qui étaient encore attendus des instances compétences et autorisés.

Dans la polémique survint la question: pourquoi impliquer Radio Vatican dans la polémique? La réponse simple est certainement celle de la crédibilité, du préjugé favorable, de l’autorité de l’Eglise catholique. Radio Vatican a plusieurs fois fait l’expérience de cette confiance de l’opinion qui attend que Radio Vatican reprenne une information pour alors seulement croire même les médias étrangers réputés dire la vérité.

Le défi est donc celui de la vérité. La vérité au double sens du mot. Il s’agit d’abord de l’adéquation entre la pensée, l’affirmation et la réalité objective, extralinguistique. Il s’agit aussi de la vérité comme sincérité de l’émetteur, honnêteté, cohérence de vie de l’auteur, autrement dit de la sainteté.

C’est dans ce sens que notre pays préfère encore faire confiance à l’Eglise catholique et à ses ministres. Mais sont-ils vraiment au-dessus de tout soupçon? Et pourquoi? Autrement dit encore: peut-on, demain, faire confiance aux médias catholiques, c’est-à-dire à la parole des instances de l’Eglise, dans la mesure où ces médias sont des moyens de communication de l’Eglise?
Qu’en est-il et en sera-t-il des médias catholiques en général? Le défi ira dans le double sens de la vérité comme adéquation avec la réalité objective et comme cohérence du sujet.

Permettez-moi de reprendre les trois défis et de les poser de façon plus précise encore comme interpellation pour les médias catholiques. Je rappelle que ce sont les défis de la paix, de la crédibilité et de la vérité.

Mais commençons par le Saint-Père dans son encyclique «Caritas in veritate». C’est le résumé de l’enseignement social de l’Eglise:

73. Au développement technologique est liée la diffusion croissante des moyens de communication sociale. Il est désormais presque impossible d’imaginer que la famille humaine puisse exister sans eux. Pour le bien et pour le mal, ils sont insérés à ce point dans la vie du monde, qu’il semble vraiment absurde, comme certains le font, de prétendre qu’ils seraient neutres, et de revendiquer leur autonomie à l’égard de la morale relative aux personnes. De telles perspectives, qui soulignent à l’excès la nature strictement technique des médias, favorisent en réalité leur subordination au calcul économique, dans le but de dominer les marchés et, ce qui n’est pas le moins, au désir d’imposer des paramètres culturels de fonctionnement à des fins idéologiques et politiques. Etant donné leur importance fondamentale dans la détermination des changements dans la manière de percevoir et de connaître la réalité et la personne humaine elle-même, il devient nécessaire de réfléchir attentivement à leur influence, en particulier sur le plan éthico-culturel de la mondialisation et du développement solidaire des peuples. Conformément à ce que requiert une gestion correcte de la mondialisation et du développement, le sens et la finalité des médias doivent être recherchés sur une base anthropologique. Cela signifie qu’ils peuvent être une occasion d’humanisation non seulement quand, grâce au développement technologique, ils offrent de plus grandes possibilités de communication et d’information, mais surtout quand ils sont structurés et orientés à la lumière d’une image de la personne et du bien commun qui en respecte les valeurs universelles. Les moyens de communication sociale ne favorisent pas la liberté de tous et n’universalisent pas le développement et la démocratie pour tous, simplement parce qu’ils multiplient les possibilités d’interconnexion et de circulation des idées. Pour atteindre de tels objectifs, il faut qu’ils aient pour objectif principal la promotion de la dignité des personnes et des peuples, qu’ils soient expressément animés par la charité et mis au service de la vérité, du bien et d’une fraternité naturelle et surnaturelle. Dans l’humanité, en effet, la liberté est intrinsèquement liée à ces valeurs supérieures. Les médias peuvent constituer une aide puissante pour faire grandir la communion de la famille humaine et l’ethos des sociétés, quand ils deviennent des instruments de promotion de la participation de tous à la recherche commune de ce qui est juste.

Voilà le résumé de l’enseignement social de l’Eglise. Nous n’avons plus qu’à l’expliciter.

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4. Médias catholiques, médias de la paix?

A l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai dernier, la journaliste Colette Braeckman, spécialiste des Grands lacs au journal belge Le Soir a publié une réflexion qui réaffirme notamment que «le fait que les médias puissent être considérés comme l’un des acteurs de la paix et de la réconciliation (est) un phénomène relativement récent» [source]. Pour Braeckman, au vingtième siècle, «les medias étaient plus souvent au service de la guerre, des instruments de la lutte idéologique, du choc des idées voire des affrontements armés». Elle cite des exemples en Europe et en Afrique, notamment. Et dans la région des Grands lacs, nous avons tous lu ce que cette journaliste a écrit sur le génocide du Rwanda.

L’idée des médias comme instruments de réconciliation est neuve, explique encore Colette Braeckman qui avance qu’on ne peut se poser une telle question aux Etats-Unis et en Europe. Elle pense qu’au contraire, la logique de la presse dans les pays du Nord est d’abord d’assurer l’audience et donc de trouver des parts de marché et d’attraction des budgets publicitaires. Et elle écrit:

Dans ce contexte de compétition pour l’audience, le lectorat, la presse met plutôt l’accent sur les informations censées intéresser le public, les dysfonctionnements de la société, les combats politiques, les faits divers plutôt que les «bonnes nouvelles». Bref, elle met l’accent sur ce qui divise, ce qui sépare plutôt que sur ce qui rassemble afin de donner au public les éléments lui permettant de se forger une opinion, de prendre ses propres décisions en disposant d’une information de base. Si la presse devait être un instrument de réconciliation, on devrait censurer une bonne partie des éditoriaux de la presse belge, pour ne parler que de celle là, parce que bien souvent ils insistent sur les différences entre les communautés, insistent sur les antagonismes et les aggravent… [source]

Cette logique des médias, autrement appelée aussi «la logique du diable», n’est-elle pas celle des médias en RD Congo et des médias catholiques? Il nous semble, en tout cas, que la logique du diable a caractérisé aussi nos médias pendant la période électorale.

Les participants au dialogue intercongolais en étaient déjà conscients. C’est pourquoi, en même temps que la Commission Electorale Indépendante et deux autres Commissions, Vérité et Réconciliation et celle des droits de l’homme, ils ont créé la Haute Autorité des médias. Toutes ces commissions ont été créées pour l’accompagnement à la démocratisation.

Pendant la période électorale, la Haute Autorité des médias s’est bien illustrée comme régulatrice de la violence, de la passion toujours prête à déferler à partir des propos tenus par les uns et les autres dans la presse écrite ou dans l’audiovisuel. Des émissions de radiotélévision ont été ainsi suspendues; des stations de radiotélévision ont été légalement réduites au silence; des personnalités politiques de tous les bords, du pouvoir et de l’opposition ont été écartées des micros et des écrans…

Il faut reconnaître ainsi que cette opération aura été bien purificatrice. La sanction a bien joué son rôle pédagogique aussi. Le code de déontologie des journalistes congolais a trouvé ici meilleure occasion de vulgarisation, outre que la Haute Autorité des médias a eu ses lois propres et son barème de sanctions. Dans son organisation, la HAM impliquait notamment une assemblée plénière où l’on a vu des citoyens «quelconques» recevoir des plaintes des citoyens «quelconques» aussi.

La force régulatrice de la Haute autorité des médias provenait aussi de sa capacité de monitoring, qui suivait tout et enregistrait, à Kinshasa et dans les succursales des provinces et autres centres urbains importants dotés de médias électroniques. Aujourd’hui encore, en attendant la mise sur pied du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et de la Communication (CSAC), la HAM continue de sévir…

Les médias catholiques auraient-ils échappé à toute sanction de la HAM, par exemple, en raison de leur tenue correcte conformément aux règles d’éthique et de déontologie? Je n’ai pas souvenir de cas de médias catholiques frappés en ce sens-là. En 2006, nous avions déjà plus d’une vingtaine de stations de radio et de télévisions sur les deux ou trois centaines existant alors dans le pays. Si mon ignorance est justifiée par l’absence d’une quelconque sanction du genre, nous devons nous féliciter de constater que nos médias méritent tout le crédit.

Mais, entre nous, permettons-nous de douter d’être au-dessus de tout soupçon. Les médias sont, d’après le sociologue canadien Marshall Mac Luhan, des prolongements technologiques de l’homme. Et par conséquent, les catholiques que nous sommes, des pasteurs aux fidèles, comment pourrions-nous croire que nous aurions tous été, pendant la période électorale, partisans et artisans de paix alors que la période électorale nous aura enflammés parfois bien pire que lors des matchs de football même quand nous ne sommes supporters que de l’équipe nationale? La passion est mauvaise conseillère.

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5. Médias catholiques, médias crédibles?

D’où pourrait venir la crédibilité des médias catholiques lorsque les journalistes catholiques et les médias catholiques ne peuvent pas toujours, à tort et à raison, revendiquer une «indépendance» vis-à-vis des propriétaires? La ligne éditoriale des médias d’Eglise met-elle suffisamment à l’abri non pas de dérapages mais, par principe et en amont, de tout dérapage? Autrement dit: quel rapport nos médias entretiennent-ils ou doivent-ils entretenir avec les dirigeants?

Mais qui a jamais défini la ligne éditoriale de nos médias? Et qui la connaît ou la pratique? Sous quelles conditions? Nos médias fonctionnent-ils vraiment autrement que sous la «logique du diable»? Quelle pratique de la communication y a-t-il dans l’Eglise pour que nos médias en soient le reflet?

Providentiellement, en cette année du sacerdoce, bien des pratiques des médias électroniques par nos prêtres a souvent exposé et causé des divisions et autres blessures de nos diocèses. A ce sujet, il n’y aurait rien à disputer au tapage médiatique entourant les cas de pédophilie dans les pays du Nord. Les lettres vilipendent nos pasteurs, sans aucun égard pour ce que la profession des journalistes considère comme des règles d’éthique et de déontologie. Dans l’Eglise catholique, à part les sanctions prévues par le droit canonique, n’existe-t-il pas un code d’éthique et de déontologie?

Dans quelle mesure nos médias ne reflètent-ils pas déjà cette communication ordinaire parfois distordue, injuste et peu charitable dans nos communautés ecclésiales? Et par quel miracle deviendrions-nous plus crédibles lorsqu’il s’agit de la matière électorale? Nos divisions tribales ne suivront-elles pas ou n’imposeront-elles pas de tendances discriminatoires, de sorte à nous exposer aux sanctions de la Haute Autorité des médias, par exemple?

Autant que notre Eglise a été crédible dans l’organisation des élections de sorte à accueillir, dans nos salles de classe et autres infrastructures, des urnes et des bulletins de vote et des votants eux-mêmes, autant que des prêtres, religieuses et religieux ont été la cheville ouvrière de l’organisation, autant nos radios et télévisions, notre presse auront convaincu nos compatriotes et mérité leur confiance.

Cette crédibilité a ainsi un coût, honoré dans l’histoire, direz-vous. Oui, seule l’Eglise catholique dispose parfois du personnel compétent et des infrastructures nécessaires… En matière de communication sociale, les conditions lointaines de la crédibilité nous semblent provenir du professionnalisme, et en l’occurrence, du service rendu à la vérité. Les médias catholiques, sont-ils des médias de la vérité? Troisième question, troisième interpellation.

Colette Braeckman nous fait constater: «Associer médias et réconciliation est une idée volontariste qui ne découle pas nécessairement de la nature de la presse: le rôle de cette dernière est, en principe, d’informer, le plus objectivement possible, de publier des opinions, de relater de situations, bref de faire de l’information et, dans le cas de la presse commerciale, de réaliser des bénéfices en vendant cette information.»

Retenons l’expression «informer le plus objectivement possible». Informer le plus objectivement sur le nombre de voix remportées par un candidat aux élections, voilà ce qui est attendu des médias catholiques lors de la publication des résultats. C’est d’autant plus simple qu’en RDC, en 2006, comme pour le Burundi en 2010, le résultat autorisé doit être publié par la Cour Suprême de Justice (ou la Cour constitutionnelle) après examen des résultats «provisoires» fournis par la Commission Electorale Indépendante et après examen des contentieux. Que ferait d’autre un média catholique pour ne pas être vrai et crédible?

Si la population n’a pas toujours - et presque fatalement - confiance dans les institutions étatiques, c’est parce qu’elle sait qu’on peut distordre la vérité. Mais quelle garantie donne et se donne un média catholique pour accéder à la vérité et ainsi s’imposer par elle? Pourquoi recourir à un quatrième arbitre lorsque, sur terrain, l’arbitre central et les juges de touche ont sanctionné en bonne et due forme le résultat du match?

Les médias catholiques disent-ils la vérité?

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6. Médias catholiques, médias de la vérité?

En 2006, l’Eglise catholique de la RD Congo s’est doté d’une cellule d’action pour non seulement observer mais aussi assurer voire organiser la transparence des élections. Plusieurs fois, nous avons entendu dire que cette instance détenait les vrais résultats des élections (surtout présidentielles). Mais les responsables de cette instance confessent eux-mêmes l’incapacité et l’impossibilité d’accomplir un travail aussi coûteux que celui que ne pouvait réussir que l’instance officielle dotée de moyens techniques, financiers et humains jamais inégalés. Du président aux secrétaires dans les bureaux, la CEI a bénéficié de l’apport de beaucoup d’ecclésiastiques. En dehors de tels contextes, qu’auraient-ils réussi de particulier en matière de transparence, de vérité?

Citons encore Colette Braeckman. Très longuement:

Radio Okapi, encadrée par des professionnels des medias, s’est rapidement imposée comme la source d’information la plus crédible, son audience dépassant rapidement celle des radios internationales. Disposant de moyens conséquents, radio Okapi a pu recruter et former les meilleurs journalistes du pays, donnant la démonstration que les journalistes locaux, s’ils ont les moyens de travailler correctement et s’ils bénéficient d’un salaire décent peuvent se révéler d’excellents professionnels. Radio Okapi a été un réel instrument de réconciliation, et même de réunification du pays car des régions isolées recevaient des nouvelles du reste du pays et grâce à elle tous les Congolais ont senti qu’ils appartenaient à un vaste ensemble national. Mais Radio Okapi s’est d’abord mise au service de l’information: jamais des nouvelles venant de l’Est par exemple e relatant guerre ou massacres n’ont été censurées au prétexte que cela pouvait provoquer des mouvements d’indignation ou de solidarité dans d’autres provinces du pays C’est en respectant les règles de l’information, la plus complète et la plus objective que radio Okapi s’est acquis le respect de tous et a capté une grande audience et non en se mettant explicitement au service de la réconciliation. Une question se pose cependant: que deviendront les journalistes de radio Okapi après le départ de la Monuc, qui reprendra le flambeau? Rappelons qu’il s’agissait d’une initiative volontariste soutenue par les bailleurs. On peut craindre qu’aucune initiative privée n’ait envie de reprendre le réseau, et que les pouvoirs publics préfèrent soutenir la RTNC, qui relaie souvent les points de vue officiels. En outre, après les élections, il est apparu que les journalistes de Radio Okapi étaient très menacés: deux d’entre eux ont été assassinés, d’autres ont fait l’objet de menaces.

Notez que pour répondre à la question de la survie de Radio Okapi après la Monuc, certains ont, à un certain moment, lorgné du côté de l’Eglise catholique. Outre des questions d’idéologie, il faut reconnaître que l’Eglise catholique de la RDC n’est pas du tout en mesure de tenir un aussi ambitieux projet. Les preuves ne manquent pas. Par exemple: le projet d’une télévision catholique nationale initié en 2001 n’a jamais démarré, sauf à se convertir dans l’idée de relier un jour en réseau les télévisions et les radios catholiques existantes ou à créer, à moindre dimension, dans les diocèses.

Mais lorsqu’on examine justement les conditions de ces médias diocésains, aujourd’hui, il faut convenir qu’ils sont loin de remplir les conditions professionnels à la mesure de l’excellence qu’ils visent ou qu’ils revendiquent trop rapidement.

Les médias catholiques, aujourd’hui, comme les autres instances de notre Eglise, manquent de «moyens». Les divers responsables le déclarent ainsi. Et ils expliquent qu’il s’agit de tous les moyens. La bonne volonté, l’enthousiasme ne manquent presque jamais. Mais où trouver de l’argent pour s’équiper avec la technologie convenable? Et comment payer régulièrement et correctement les agents de nos radios? Et comment le faire pour recruter et garder les meilleurs? Et d’ailleurs, sommes-nous en règle vis-à-vis des autorisations et autres redevances officielles? Autrement dit: les médias catholiques sont-ils outillés pour assurer le service de la vérité?

Des instruments éthiques et doctrinaux propres à l’Eglise catholique existent qui peuvent nous aider à tenir la concurrence et à exceller dans la profession de la communication, de sorte à rassurer nos compatriotes et à honorer la crédibilité que nous reconnaissent même ceux qui nous combattent.

Il y a d’abord la Bible. Le livre saint. La Parole de Dieu. Voilà le code de déontologie par excellence. C’est le code de la sainteté pour nous. Soyez saints, nous est-il demandé dans le Nouveau Testament. L’Ancien le disait déjà. Et les paroles du Décalogue porte aussi sur la vérité, sur la communication. «Tu ne mentiras pas», est-il écrit.

Le Catéchisme de l’Eglise catholique explique qu’il s’agit de vivre dans la vérité et de rendre témoignage à la vérité: «Le huitième commandement interdit de travestir la vérité dans les relations avec autrui. Cette prescription morale découle de la vocation du peuple saint à être témoin de son Dieu qui est et qui veut la vérité. Les offenses à la vérité expriment, par des paroles ou des actes, un refus de s’engager dans la rectitude morale: elles sont des infidélités foncières à Dieu et, en ce sens, sapent les bases de l’Alliance» (2464).

Contentons-nous de citer ici cet extrait du Catéchisme s’agissant de l’usage des moyens de communication sociale. Cet extrait à lui seul résume aussi les interpellations les plus pertinentes du décret conciliaire Inter mirifica:

V. L’usage des Moyens de communication sociale
2493 Au sein de la société moderne, les moyens de communication sociale ont un rôle majeur dans l’information, la promotion culturelle et la formation. Ce rôle grandit, en raison des progrès techniques, de l’ampleur et de la diversité des nouvelles transmises, de l’influence exercée sur l’opinion publique.

2494 L’information médiatique est au service du bien commun (cf. IM 11). La société a droit à une information fondée sur la vérité, la liberté, la justice, et la solidarité: Le bon exercice de ce droit requiert que la communication soit, quant à l’objet, toujours véridique et – dans le respect des exigences de la justice et de la charité – complète; qu’elle soit, quant au mode, honnête et convenable, c’est-à-dire que dans l’acquisition et la diffusion des nouvelles, elle observe absolument les lois morales, les droits et la dignité de l’homme (IM 5).

2495 "Il est nécessaire que tous les membres de la société remplissent dans ce domaine aussi leurs devoirs de justice et de vérité. Ils emploieront les moyens de communication sociale pour concourir à la formation et à la diffusion de saines opinions publiques" (IM 8). La solidarité apparaît comme une conséquence d’une communication vraie et juste, et de la libre circulation des idées, qui favorisent la connaissance et le respect d’autrui.

2496 Les moyens de communication sociale (en particulier les mass média) peuvent engendrer une certaine passivité chez les usagers, faisant de ces derniers des consommateurs peu vigilants de messages ou de spectacles. Les usagers s’imposeront modération et discipline vis-à-vis des mass média. Ils voudront se former une conscience éclairée et droite afin de résister plus facilement aux influences moins honnêtes.

2497 Au titre même de leur profession dans la presse, ses responsables ont l’obligation, dans la diffusion de l’information, de servir la vérité et de ne pas offenser la charité. Ils s’efforceront de respecter, avec un égal souci, la nature des faits et les limites du jugement critique à l’égard des personnes. Ils doivent éviter de céder à la diffamation.

Conclusion

«Consacre-les dans la vérité: ta parole est vérité» (Jean 17,17), prie le Seigneur. Mais la prière du Seigneur ne signifie pas que la vérité nous enveloppera dans notre sommeil. La vérité est une tâche. La leçon nous vient du pape Benoît XVI. Il écrit dans l’encyclique «Caritas in veritate»:

Les médias catholiques travailleront à la vérité en se montrant le plus professionnels possibles, en commençant par exercer l’intelligence pour recouper les sources d’information, pour distinguer les faits des opinions. Et s’agissant des opinions, pour exercer l’esprit critique afin d’éviter les arguments d’autorité facile. Qu’il s’agisse des autorités de l’Eglise ou de la politique. La matière électorale n’est pas une matière de foi, de profession de foi.

La vérité est une tâche. Mais la grâce tombera certes sur nous au nom de notre attachement au Christ par les sacrements. Dans la foi, nous nous sentons investis de cette capacité qui transforme les tendances ordinaires, parce que nous les aurons soumis au Christ. Par un acte de volonté, nous avons, en effet, accepté de nous laisser modeler par lui. Et il nous dit: «La vérité vous rendra libres». Nous l’acceptions ainsi pour sa plus grande gloire et pour le service de nos frères et sœurs en humanité, à commencer par nos compatriotes, par nos proches.

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