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Alors, que signifie donc être chaste?

(Timothy Radcliffe)
Tous, célibataires, mariés, religieux, nous sommes tous appelés à la chasteté. Ce mot n'est pas très populaire de nos jours. Il résonne aux oreilles comme étant prude, froid, distant, à demi mort, sans intérêt. Herbert McCabe, o.p., a écrit que "la chasteté qui n'est pas une manifestation de l'amour n'est que le cadavre de la vraie chasteté". Le cadavre d'un chien ressemble à un chien. On peut même se tromper et croire que c'est un chien qui dort tranquillement. Mais ce n'est pas un chien, c'est juste un ex-chien. De la même façon, quelqu'un qui est célibataire mais qui n'aime pas peut ressembler à quelqu'un qui est chaste, mais il est mort.
Eucharistie
Alors, que signifie donc être chaste? La chasteté ne consiste pas d'abord dans la suppression du désir, au moins selon la tradition de saint Thomas d'Aquin. Le désir et les passions contiennent des vérités profondes sur ce que nous sommes et ce qui nous est nécessaire. Les étouffer ne ferait que nous tuer spirituellement, ou bien, un jour, nous faire dérailler. Nous devons éduquer nos désirs, ouvrir les yeux sur leur objet réel, les dégager des plaisirs mesquins. Nous devons désirer avec davantage de profondeur et davantage de clarté.
Saint Thomas a écrit quelque chose qu'il serait facile de mal interpréter. il dit que la chasteté consiste à vivre selon l'ordre de la raison. Cela semble bien froid et cérébral, comme si être chaste résidait entièrement dans le pouvoir de l'esprit. Mais par ratio, Thomas voulait dire vivre dans le monde réel, "selon la vérité des choses réelles". Cela veut dire vivre dans la réalité de ce que je suis et de ce que sont réellement les gens que j'aime. La passion et le désir peuvent nous entraîner à vivre dans l'imaginaire, tandis que la chasteté nous ramène sur terre, à voir les choses telles qu'elles sont. Pour un religieux, ou quelquefois pour des célibataires, peut naître la tentation de se réfugier dans le fantasme pernicieux que nous sommes des êtres angéliques éthérés qui n'ont rien à voir avec le sexe. Cela ressemble à de la chasteté, mais c'en est une perversion. Ca me rappelle l'histoire d'un de mes Frères qui allait dire la messe dans un couvent de religieuses. La sœur qui ouvrit la porte le regarda et dit: "Ah, c'est vous, Père! Je croyais que c'était un homme".
 
On pourrait difficilement imaginer célébration de l'amour qui soit plus terre à terre que la Dernière Cène. Rien de romantique en elle: Jésus dit clairement à ses disciples que la fin est prochaine, que l'un d'entre eux l'a trahi, que Pierre va le renier, que les autres vont s'enfuir. Ce n'est pas du tout un gentil petit dîner aux chandelles dans une trattoria. C'est d'un extrême réalisme. Un amour eucharistique nous met franchement et carrément en face des désordres de l'amour, de ses échecs, et de sa victoire ultime.
 
Dans quels fantasmes le désir peut-il nous piéger? J'en distingue deux. Le premier est la tentation de croire que l'autre personne est tout, tout ce que nous cherchons, tout ce qui répond à nos aspirations. C'est une obsession. Le second est ne pas réussir à voir l'humanité de l'autre personne, de la réduire à servir à la satisfaction de nos impulsions. C'est de la concupiscence. Ces illusions ne sont pas aussi différentes l'une de l'autre qu'elles ne le sembleraient de prime abord. Chacune est le reflet de l'autre.
 
(Timothy Radcliffe, "Affectivité et Eucharistie", DC n° 2327)