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Argument

Document de travail conçu et réalisé par Godé Iwele, omi
Editions Malaïka, 2001 - Canada


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"Nous voulons, à la charnière des siècles (...), vivre un événement à la hauteur de l'histoire; un événement chargé de raison et de conscience, émergeant vigoureusement du marais des faits divers, comme un repère, une bannière et un signal... Une rupture et une refondation, un sursaut, une surrection morale par refus du statu quo, et par anticipation d'un monde désiré, annoncé, convoqué et déjà mis en chantier... Il s'agit de s'entendre pour sortir totalement de la caverne préhistorique et pour commencer à grimper vers toutes les cimes de notre condition humaine".
(Joseph Ki-Zerbo)

La vie est un voyage. Un voyage en commun. Souvent, nous n’avons pour l’effectuer que quatre bagages : la science et la conscience, la loi et la foi. C’est munis de ce quadruple bagage que nous comptons, ici, organiser la traversée africaine du XXIe siècle.

La métaphore de la vie comme voyage est récurrente dans l’histoire de l’humanité. En effet, depuis l’aube du temps, dans toutes les cultures du monde, on se représente la vie comme une marche et une démarche. Le long de sentiers divers, des hommes, des femmes se pressent et s’empressent comme vers quelque rendez-vous à ne pas manquer. Tels des rameurs lancés à la poursuite du destin sur un rapide cours d’eau, ils négocient prudemment chaque vague et chaque tournant en fouillant à coup d’aviron dans la mémoire des eaux. Les yeux rivés sur l’aval, ils sont, disent-ils, les dérivés de l’amont. L’être humain serait donc un perpétuel voyageur toujours en route, parfois en déroute, mais constamment en quête. En quête du sens.

Il y a sous-jacente à cette métaphore du voyage, d’une part l’idée du devenir comme modalité de l’être-dans-le-temps, de l’autre un refus à bon escient de la fixation et de la sédentarisation, synonymes de stagnation, de statu quo, voire de sclérose. Cela tient avant tout à la nature même de l’être humain. Agent mobile par définition, l’être humain est en constante mutation : il est un mutant, un viator, un nomade toujours à la recherche de son humanité. Exister, c’est, pour lui, sans cesse, franchir et (s’) affranchir de nouveaux espaces, meubler et peupler le temps de mémoires et de projets, charger de signification et de signifiance son "séjour dans l’éclaircie de l’être" (Heidegger), bref marquer, par des actes capables de lui survivre, sa présence dans l’ici et le maintenant, dans le temps et l’espace. Car "l’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive; il coule, et nous passons!", selon le mot du poète (Lamartine). Pressé par l’appel de l’être et l’appel à être, l’étant chemine. Constamment. Vers un ailleurs.

Chemin faisant, il crée des manières d’être. Et de ne pas être. Il ne se satisfait guère de réponses et solutions du passé. Aussi les réponses d’hier deviennent les questions d’aujourd’hui, en attendant que les solutions d’aujourd’hui deviennent à leur tour des problèmes pour demain. Et ainsi de suite. En fait, l’homme ne s’ébranle qu’en ébranlant les assises des certitudes acquises.

Et voilà qu’au voyage déjà trépidant de la vie, le XXe siècle —qu’on a dit non sans raison siècle de la vitesse— est venu imprimer l’allure d’une véritable course olympique, effrénée, compétitive et sans merci, où chaque pas compte, le moindre instant vaut son pesant d’or.

Mais où donc l’humanité va-t-elle de ce pas? Au fait, qui sommes-nous? d’où venons-nous? et où allons-nous? Dans la cacophonie des conjectures, une seule chose semble sûre et certaine: le monde est en mouvement et nous sommes en voyage.

Impossible de prendre toute la mesure des enjeux de ces interrogations si, d’une part, l’étant ne s’émeut pas devant le mystère de l’être; et si, d’autre part, le voyageur en commun qu’est l’être humain n’accueille pas ou ne se recueille pas devant le don de l’autre dans son altérité inaliénable. Car, ainsi que nous le disions plus haut, pour être un voyage, l’existence humaine est un voyage en commun. Bien plus, elle est une traversée. Et, souvent même, une traversée du désert!

Objectif

Que la vie soit une traversée du désert, les Africains ne le démentiront pas de sitôt. Encadrés au nord et au sud par deux grands déserts, le Sahara et le Kalahari, les Africains font chaque jour l’expérience de ce que l’un de leurs philosophes a appelé un désert "métaphysique". Il s’agit du rien qu’est devenue l’Afrique noire des suites des traumatismes de la traite des Noirs, de la colonisation, du néocolonialisme et du despotisme de la nouvelle bourgeoisie nègre. Ce "rien" constitue, à en croire Kä Mana, un «Sahara métaphysique", sorte de vacuité, de nuit de sens, de dérive et de distance épistémique qui, bien plus encore que le Sahara géographique, désarrimerait l’Afrique noire à l’Egypte antique dont elle se réclame et à l’Occident qu’elle acclame ou face auquel elle clame son identité et proclame sa différence. Ce dont il est ainsi question, c’est de cette sorte de tremblement de terre qui s’est produit au beau milieu de notre patrimoine culturel, intellectuel et moral, lequel a déstructuré de fond en comble et de manière durable sinon permanente nos attitudes d’être, nos pratiques théoriques et notre organisation socio-politique.

La crise, il serait de mauvaise foi de le nier, est partout perceptible. De part en part, l’Afrique noire est sens dessus dessous. Laissées-pour-compte, les populations sont aux abois, ne sachant plus où donner de la tête. Mais un peu partout aussi, heureusement —et c’est une chance inouïe souvent méconnue, hélas! — d’inquiets "cogitateurs" s’attellent avec courage et obstination, souvent dans l’indifférence générale, à trouver un sens à notre non-sens. Ils croient que ce qui nous arrive n’est pas une fatalité, qu’il est tout à fait possible de redonner une dignité nouvelle à ce vaste gâchis qu’est devenue l’Afrique à la face du monde. Parmi eux, nous avons repéré Joseph Ki-Zerbo du Burkina Faso, Jean-Marc Ela du Cameroun et Valentin Mudimbé du Congo. Ils seront les protagonistes de ce dialogue. Nous ferons asseoir ensemble ces trois savants "sous le baobab" ancestral et nous leur poserons simplement la question suivante: d’où venons-nous, nous autres africains ? où (en) sommes-nous? et où allons-nous? Pourquoi cette panne? Est-elle irréparable?

Au seuil du XXIe siècle et du troisième millénaire, nous voulons, ensemble, chercher la raison de nos déraisons. Nous voulons comprendre à fond comment fut inventée l’Afrique actuelle et comment elle pourrait être réinventée. Nous voulons organiser la traversée du XXIe siècle de telle sorte que l’histoire ne nous rie plus au nez. Pour ce faire, nous nous proposons de "mesurer le taux d’angoisse par citoyen" (C. Monga), afin de décider une fois pour toutes de ne plus rire de la misère de notre peuple et de ne plus étouffer "le cri de l’homme africain" (J.-M. Ela). Nous voulons suivre ce cri partout où il nous mènera. Nous voulons le faire retentir si fortement, qu’il puisse inciter tous les fils et les filles du continent à tendre à la Mère-Afrique les passerelles de la raison, de la conscience, de la foi et de la loi pour sa traversée du désert. Nous voulons mobiliser les énergies cognitives et spirituelles du continent en vue de la renaissance africaine.

Nous entendons, à cet effet, présenter un rapport sur l’Afrique. Ce ne sera pas un bilan sous forme d’un inventaire chiffré, mais sous forme d’une quête fondamentale du sens. Nous en avons la certitude, les idées dirigent le monde. Et, dans la géopolitique actuelle du monde, l’Afrique ne peut pas se contenter de vivre du "commerce des idées usagées" (B. Jewsiewicki). L’Afrique ne peut pas vivre non plus du seul trafic des pierres précieuses, aussi rentable soit-il, comme si nous étions toujours à l’âge de la "pierre taillée". Cela dit, notre objectif n’est pas de faire de l’art pour l’art: nous voulons poser les conditions de possibilité d’une nouvelle configuration du savoir, du pouvoir, de l’avoir et du croire. Nous y voyons la clé de voûte d’un nouvel ordre des choses. Car ce que nous visons en dernier ressort et appelons de tous nos vœux, c’est un nouvel ordre africain. Celui-ci n’adviendra pas sans un nouvel ordre de la connaissance. L’un et l’autre ne serviront cependant à rien s’ils ne nous offraient la possibilité de vivre enfin dans des sociétés vraiment démocratiques. Or ce qui garantira, en Afrique, le bon fonctionnement et la pérennité de la démocratie comme forme de gouvernement et de gestion de la res publica, c’est une culture démocratique justiciable à la fois de l’héritage culturel et politique authentiquement africain et de celui des autres peuples qui nous ont précédé sur ce chemin.

Bref, nous voulons nous donner les chances d’une nouvelle surrection morale, ainsi que l’exprimait si éloquemment Joseph Ki-Zerbo un jour de juin 1996 lorsque, au cours d’un colloque à Laval, il se mit à rêver à haute voix de la traversée du siècle:

"Nous voulons, à la charnière des siècles (...), vivre un événement à la hauteur de l’histoire; un événement chargé de raison et de conscience, émergeant vigoureusement du marais des faits divers, comme un repère, une bannière et un signal.... Une rupture et une refondation, un sursaut, une surrection morale par refus du statu quo, et par anticipation d’un monde désiré, annoncé, convoqué et déjà mis en chantier; le monde d’aujourd’hui est un territoire hérissé de donjons érigés et constitués dans l’ordre du pouvoir, de l’avoir et du savoir, lesquels sont souvent alliés ou complices.... La multitude des peuples du Sud (80% de la population du globe) et les pauvres de plus en plus nombreux du Nord ne se reconnaissent pas dans les têtes des légistes et des économistes qui ont mis le bonheur en formules et en comprimés chiffrés (agrégats); cependant que la survie humaine se noie dans l’Océan sans rivages du marché...

Face à cette nouvelle configuration, la citoyenneté doit être constituée sur des bases nouvelles en termes d’espaces, de principes, de méthodes et de valeurs... Ce qui manque, c’est un acte fondateur, constituant et séminal qui cristallise ce sentiment diffus d’appartenance et d’engagement: une Alliance et un Serment... Il s’agit de s’entendre pour sortir totalement de la caverne préhistorique et pour commencer à grimper vers toutes les cimes de notre condition humaine.

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2. Argument

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