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Quand je suis tombé très amoureux

(Timothy Radcliffe)
La Dernière Cène fut un incontournable moment de crise dans l'amour de Jésus pour ses disciples. Dans son parcours de la naissance à la résurrection, ce fut le moment par lequel il lui fallait passer. Ce fut le moment où tout a éclaté. Il a été vendu par un de ses amis; la pierre, Pierre, était sur le point de le renier; et la majorité de ses disciples allaient fuir. Comme d'habitude, ce sont les femmes qui restèrent calmement avec lui jusqu'au bout! A la Dernière Cène, Jésus ne s'est pas dérobé à cette crise. Il la saisit à deux mains. Il s'empara de la trahison de l'abandon de l'amour, et changea le tout en un moment de don. "Je me donne à vous. Vous allez me livrer aux Romains pour qu'ils me tuent. Vous allez m'abandonner à la mort. Mais j'en fait un moment de don, maintenant et pour toujours".
Eucharistie
Croître en maturité et aimer veut dire qu'inévitablement nous traverserons de semblables crises où nous aurons l'impression que le monde s'écroule. Cela se produit de façon dramatique à l'adolescence, et cela peut se produire tout au long de la vie, quand on est marié ou quand l'on est religieux ou prêtre. Il arrive souvent qu'une telle crise se présente cinq ou six ans après un engagement dans le mariage ou le sacerdoce. Il nous faut faire face.
Jésus aurait pu s'échappé par une porte dérobée et s'enfuir. il aurait pu rejeter les disciples pour n'avoir plus rien à faire avec eux. Mais non. Il a accueilli ce moment dans la foi. Et nous ne pourrons aider les jeunes à le faire que si nous avons nous-mêmes connu de tels moments et nous y sommes confrontés. Cela a été mon cas! Je me souviens que quelques années après mon ordination, je suis tombé très amoureux. Pour la première fois je rencontrais une personne que j'aurais épousée avec bonheur et qui m'aurait épousé avec bonheur. C'était le moment du choix. J'avais fait ma profession solennelle avec joie. J'aimais mes frères et sœurs dominicains. J'aimais la mission de l'Ordre. Mais tout en faisant profession j'avais une petite bulle interrogative dans la tête: "Qu'est-ce que ça me ferait d'être marié?".
 
A ce moment-là, il me fallait accepter le choix fait lors de ma profession solennelle. Ou, plus exactement, il me fallait accepter le choix que Dieu avait fait pour moi, que c'était là la vie à laquelle il m'appelait. Ce furent des moments pénibles, mais ce furent également des moments de bonheur. J'étais heureux parce que j'aimais cette personne, et depuis nous sommes restés de très bons amis. Ce fut aussi un moment de bonheur parce que j'étais libéré des fantasmes que j'avais gardés au moment de ma profession solennelle. Je revenais doucement sur terre. Mon cœur et mon esprit devaient s'incarner en ma personne tel que je suis, dans la vie que Dieu avait choisie pour moi, dans cette chair et dans ce sang. La crise me remit les pieds sur terre.
 
Pour la plupart d'entre nous, cela ne se produit pas seulement une fois. Nous pouvons passer par plusieurs crises d'affectivité au long de notre vie. Je l'ai fait, et qui sait ce qui va encore se présenter? Mais il nous faut les affronter, comme Jésus le fit à la Dernière Cène, avec courage et confiance. Alors, nous pénétrerons doucement dans le monde réel de notre chair et de notre sang.
 
Un bénédictin irlandais, Mark Patrick Hederman, a écrit: "L'amour est la seule force suffisamment impétueuse pour nous obliger à quitter l'abri confortable de notre individualisme bien retranché, à sortir de la coquille imprenable de notre autosuffisance, à nous glisser à visage découvert dans la zone de danger, ce creuser où un individualisme se purifie et devient une personnalité". Et si vous n'accordez pas créance à un bénédictin irlandais, vous en croirez certainement saint Thomas d'Aquin: "Celui qui aime doit par conséquent traverser cette frontière qui le confinait dans ses propres limitations. C'est pourquoi on dit de l'amour qu'il fait fondre le cœur: ce qui est fondu n'est plus restreint dans ses propres limites, tout au contraire de ce qu'est la dureté du cœur". Il n'y a que l'amour qui brise la dureté de notre cœur et nous donne un cœur de chair.
 
(Timothy Radcliffe, "Affectivité et Eucharistie", DC n° 2327)