Nous sommes le 12/12/2018 et il est 06h00 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Religieux africain de l'an 2000
Problèmes et urgences

Jean Bosco Musumbi, o.m.i. - Les Éditions Baobab, Kinshasa (RD Congo) 1994

Table des matières

Introduction

A l'horizon 2000, l'Afrique vibre au rythme des événements socio-politiques importants. Nous avons l'impression d'assister à un bouleversement de l'histoire du continent. Oui, “le berceau du monde recommence à s'agiter”. “Le continent bouge, craque, proteste”[1].

MusumbiNous pensons précisément au vent du changement qui secoue l'Afrique noire depuis le début de l'année 1990. Loin de progresser, l'Afrique s'enfonce davantage dans le gouffre du sous-développement, suscitant ainsi inquiétudes et angoisse. “L'Afrique est malade d'elle-même”, constate le malien Tidiane Diakité[2]; “L'Afrique va-t-elle mourir?”, se demande le pasteur zaïrois Kä Mana[3].

Cette tempête générale n'épargne aucune communauté humaine, et aucune religion. Et les religieux africains sont confrontés à ce conflit: la fidélité aux exigences évangéliques et aux réalités africaines; soit les exigences de l'Eglise et la soif d'apporter une réponse aux signes des temps. En d'autres termes encore, comme dit Mulowayi, “il existe un conflit entre les exigences de la vie religieuse et les réalités africaines, entre le don total de soi à Dieu et le droit de répondre à l'appel angoissé de nos sociétés”[4].

Dans le présent texte, nous aurions voulu parler de l'Afrique noire en général mais nous la connaissons trop peu. Aussi la vie religieuse au Zaïre et ses réalités nous serviront-elles de référence essentielle. En outre, plutôt que de parler du religieux africain en général, nous préférons nous arrêter aux jeunes, parce que nous nous sentons directement concerné par eux. Certains aînés ne se plaisent-ils pas à nous appeler “religieux de la deuxième République”?

Loin de nous cependant la prétention de présenter une vision exhaustive du sujet, laquelle suppose qu'on prenne en ligne de compte et le passé et le présent de la vie religieuse en Afrique. Susciter la réflexion et favoriser “l'introspection constructive”, tel est le but assigné à ce propos “autocritique”.

Dans la première partie, “Pourquoi devient-on religieux”, nous tâcherons de chercher la motivation fondamentale qui pousse aujourd'hui à marcher à la suite du Christ. La seconde partie, “Les chances de la vie religieuse africaine: les dix fidélités”, exposera les valeurs à cultiver nécessairement pour un avenir meilleur de la vie religieuse “africaine”. La conclusion s'occupera du défi d'une formation religieuse authentiquement négro-africaine.

 

1.
Pourquoi devient-on religieux?

Trois réflexions d'auteurs explicitent à leur manière la question fondamentale qu'il convient de se poser d'entrée de jeu.

Dans un exposé qui s'inspire essentiellement des Lineamenta de l'Assemblée Spéciale du Synode des Évêques pour l'Afrique, le père Alexandre Motanyane, Oblat originaire du Lesotho, donne large espace aux problèmes relatifs à la pauvreté religieuse. Tout porterait à croire que le contexte du sous-développement empêche le religieux africain d'être fidèle à son engagement surtout quand il se sent dans l'obligation de répondre aux besoins matériels de sa famille. “L'entrée dans la vie religieuse, note Motanyane, peut être l'occasion de conflit entre les exigences de la vie religieuse et la position sociale du candidat dans la vie”[5].

Un deuxième confrère, Oblat zaïrois, réfléchit ainsi sur le sens de la “Messe de Prémices” de nouveaux prêtres:

Pour les parents, les amis, les connaissances, la famille étendue, le clan, le village, la tribu, etc., c'est d'abord l'honneur (...) Alors des rêves, grands ou petits, sont au rendez-vous. Pour qui a une maison inachevée en durable, le maçon est arrivé. J'ai des projets d'études, le donateur de Bourses s'est rendu visible. Je suis une vieille femme, il ne me sera plus difficile d'obtenir un grain de sel (...) Dès le lendemain de la fête, on frappe à la porte du nouveau prêtre. On s'est endetté, il faut rembourser. On n'a plus rien pour envoyer des enfants à l'école. Le prêtre, en chef coutumier, doit régler les palabres personnelles, familiales, claniques et même tribales (...) Combien de temps cela durera encore?[6]

Une religieuse africaine, enfin, donne à de telles préoccupations un écho plus personnel encore rapporté par la revue Telema :

Je suis une africaine de naissance mais occidentalisée par la formation et les règles religieuses pendant 30 ans. Je commence à peine à percevoir les aspects spécifiques de la mentalité africaine, depuis ma nomination au poste de responsable des novices. Je me rends compte notamment que le sens communautaire africain est réellement différent de l'individualisme occidental. Le résultat en est que, la vie religieuse, à cause de son aspect communautaire, me semble 'convenir' à l'âme africaine; elle est apte à épanouir celle-ci. Cependant harmoniser le sentiment familial africain avec certaines exigences de la communauté religieuse fondée sur les vœux me donne du fil à retordre. Je crie simplement 'au secours'.[7].

Si telle est la réalité vécue dans la conscience des religieux africains, n'avons-nous pas intérêt à nous interroger sur les motivations réelles et le profil du religieux africain du troisième millénaire? Le religieux africain fera-t-il preuve de maturité? Saura-t-il harmoniser l'Evangile, le charisme et la mentalité africaine? Vivra-t-il en perpétuel revendicateur de droits abstraits? Réussira-t-il à se prendre en charge? Se sentira-t-il encore “locataire” chez les “gros propriétaires” de la congrégation à laquelle il appartient pourtant de plein droit? Autant de questions qu'on peut se poser et qu'on se pose effectivement aujourd'hui.

Il est évident qu'il n'existe pas de vie religieuse en soi, ou de vie religieuse “tout court”. Il y a vie religieuse pour tel ou tel institut religieux. Le père Matungulu l'a bien compris quand il définit la vocation religieuse comme “charisme de la personne qui a été séduite et saisie par l'Évangile au point de lui consacrer le tout de sa vie dans un institut reconnu et approuvé par l'Eglise”[8]. Mais la vocation religieuse est d'abord unification en tant que “don divin que l'Eglise a reçu de son Seigneur et qu'elle conserve toujours avec sa grâce” (Lumen Gentium, 43 a). L'Eglise reconnaît ces deux aspects de la même réalité: diversité des charismes et unicité de la vocation.

Voilà pourquoi, dans ces lignes, nous nous référerons autant à l'expérience de notre communauté religieuse particulière qu'aux considérations d'ordre plutôt général, fruit de la réflexion de l'Eglise et des théologiens, surtout de la vie religieuse “africaine”, la vie religieuse vécue par les Négro-Africains.

1. Dans la “suite du Christ”

La sequela Christi, selon l'enseignement de l'Evangile, est notre règle suprême. Cela signifie que même en l'an 2000, la vocation religieuse continuera à être l'appel à vivre le radicalisme évangélique, à faire connaître le Christ et le Règne de Dieu.

Même si le Christ n'a pas institué la vie religieuse comme il l'a fait pour l'Eucharistie, l'Ordre et le Mariage[9], la vraie identité du religieux africain de demain viendra du regard “amoureux” sur le Christ et non pas d'abord de nos observations d'aujourd'hui sur la conduite religieuse. En effet, la vie religieuse est née du comportement de Jésus à travers sa parole et sa vie, comme l'affirme la Constitution dogmatique de Vatican II Lumen Gentium: “les conseils évangéliques de chasteté vouée à Dieu, de pauvreté et d'obéissance sont fondés sur les paroles et les exemples du Seigneur” (n° 43 a).

L'irrésistible et vibrant appel “Suis-moi” a touché le cœur de nombreuses personnes de bonne volonté, en l'occurrence le groupe de “ceux qui le suivent”, les vierges dont parle saint Paul (cf. 1 Co 7, 25-26) ainsi que les pères fondateurs de la vie religieuse au quatrième siècle: Antoine et Pacôme, dont l'anachorétisme et le cénobitisme ont constitué en quelque sorte les matrices de toutes les formes de monachisme nées après et tant d'autres fondateurs des familles religieuses.

L'appartenance sans réserve de l'appelé à la personne du Christ se manifeste à travers un triple amour: vivre comme le Christ (amour de ressemblance), vivre avec le Christ (amour d'intimité) et vivre pour le Christ (amour d'abandon). Il s'ensuit qu'on devient religieux avant tout par amour pour Dieu et le prochain, ou mieux pour le Christ et son Règne. Aussi le religieux se définit-il essentiellement comme celui qui aime, qui sert et qui témoigne. Sans cet amour, les vœux ne sont que des signes sans réalité, vides de contenu. Ainsi, ne pas aimer, ne pas servir et ne pas témoigner serait cesser d'être religieux.

Bien sûr que tous les chrétiens y sont appelés; mais les religieux le sont de manière particulière, par la “consécration”.

2. Vivre comme le Christ

Toute vocation est une réponse de l'homme à l'appel de Dieu; la vie consacrée est une vocation spéciale, un appel à se mettre de façon radicale à la suite du Christ chaste, pauvre et obéissant. Les religieux sont choisis et mis à part, consacrés par Dieu. Sans l'appel, il n'existe pas de vie religieuse. “On entre dans la vie religieuse par vocation, dit le père Guy, cela veut dire que ce n'est pas par choix personnel, mais parce qu'on a reconnu y être appelé”[10]. Cette réponse de l'homme à l'appel divin se vérifie à travers l'esprit de foi, l'engagement d'amour envers Dieu et le prochain, l'esprit de sacrifice[11], bref à travers l'imitation de Jésus-Christ. En demandant de le suivre, Jésus invite moins à marcher derrière lui qu'à vivre comme lui.

Du baptême, le religieux a reçu le triple effet de s'unir pour toujours au Christ crucifié et ressuscité, et par lui, au Père et à l'Esprit Saint, de s'insérer dans l'immense assemblée fraternelle de l'Eglise et de participer activement à la mission de l'Eglise; et de par sa consécration totale au Christ et au Père, le religieux s'engage à témoigner d'un amour de ressemblance au Christ en l'imitant dans sa vie terrestre passée.

Mais que doit-on imiter de la conduite de Jésus? Trois exemples méritent notre attention.

Le premier est le lavement des pieds (Jn 13, 14-15), geste par lequel Jésus se présente comme modèle de perfection. Mais laver les pieds d'autrui n'est pas facile. Il faut la vertu de l'humilité dans sa triple dimension: par rapport à Dieu, elle est reconnaissance de soi comme créature faible; par rapport à autrui, reconnaissance et admiration sans envie des qualités d'autrui; elle est reconnaissance de ses propres qualités et limites et acceptation positive de soi[12]. L'humilité est le fondement de la perfection chrétienne en tant qu'elle permet, selon les Exercices Spirituels de saint Ignace, d'“imiter le Christ notre Seigneur et lui ressembler plus effectivement”.

Bon nombre de jeunes religieux africains manifestent cette attitude d'abaissement par la simplicité de leur être et la disponibilité. Ils accueillent facilement les personnes qu'ils rencontrent sur leur chemin, pour ne citer que cela. Chez certains autres, par contre, la même attitude fait souvent défaut. En effet, les jeunes religieux, à l'instar de certains politiciens qui s'accrochent au pouvoir envers et contre tout, sont habités par l'orgueil humain, rongés par le souci de paraître, la soif de s'affirmer. Il nous suffit de penser à ceux qui font mauvais usage de leurs titres académiques ou de leurs talents, à ceux qui croient tout connaître et donc n'ont plus rien à apprendre des autres, même quand ils sont en formation et à ceux qui, une fois devenus supérieurs, monopolisent toutes les fonctions même quand ils en sont incapables.

Le second exemple est le martyre. Loin de s'arrêter à quelques actes de charité isolés dans la communauté, l'imitation du Christ engage tout l'être jusqu'au témoignage du martyre. Le religieux doit avoir le courage de souffrir la persécution à cause du “nom” du Christ (Mt 5, 11) et de mourir s'il le faut en témoignage de sa foi.

Mais il est un autre type de martyre que certains jeunes aiment très peu: témoignage de la vérité en dénonçant les fautes flagrantes au sein de la communauté à laquelle on appartient. Plutôt que de dénoncer le mal, on préfère commettre le péché de complicité de peur qu'on ne froisse le confrère et qu'on soit pris pour accusateur. Alors le mal se multiplie et se répand. Tout en condamnant ce manque de courage, nous reconnaissons, néanmoins, qu'il se crée un blocage chez les jeunes lorsqu'il s'agit de dénoncer le mal ou la tricherie des supérieurs. La plupart de ceux qui ont osé se sont vus à la touche, car “toute vérité n'est pas bonne à dire”.

Le troisième exemple, enfin, est le port de la croix, ou mieux l'esprit de sacrifice. Sans le vouloir, les Africains modernes portent la grosse croix à eux imposée par la nature et ceux qui les dirigent. Les jeunes religieux, eux aussi, portent le fardeau de leur société. Quant à la croix comme réalité intrinsèque de la marche à la suite du Christ (Cf. Mt 16, 24), beaucoup d'entre eux n'aiment pas l'exigence de mortification, n'acceptent pas une certaine mort comme chemin obligatoire de la vraie vie. A la moindre souffrance ou contrariété, ils exigent une solution sans délai; et le responsable doit répondre favorablement, au risque d'être accusé de tous les noms. Or la vie religieuse n'est pas une vie facile. On se tromperait si on la choisissait pour des joies et des aises.

3. Vivre avec le Christ

Il ne suffit pas de vivre comme le Christ en imitant humblement sa conduite extérieure. Il faut surtout “vivre avec” lui, c'est-à-dire partager son intimité.

En effet, qui pourrait prétendre marcher à la suite de Jésus sans une vie de prière personnelle, sans faire lui-même l'expérience de Dieu qui enrichit la vie de l'Eglise et son apostolat? La vie religieuse implique donc une vie mystique: elle est impossible à celui qui n'a pas un sens profond de Dieu, une expérience spirituelle sérieuse et profonde, très loin de l'exaltation sentimentale et passagère.

Or, beaucoup, dans nos communautés, prient par pur formalisme. Dans des maisons de formation, par exemple, combien ouvrent leur bréviaire quand la communauté demande que l'office soit récité en privé? Beaucoup n'osent pas parler de leur expérience personnelle de Dieu, moins encore de l'expérience mystique communautaire exigée des religieux aujourd'hui, en dépit des célébrations eucharistiques souvent exubérantes. Le laisser-aller se voit également dans la pratique du sacrement de la réconciliation. Les jeunes y croient-ils encore aujourd'hui? La situation devient plus inquiétante après la formation première: lorsqu'il y a manque de prière communautaire, de temps de récollection et de renouvellement dans bon nombre de communautés, dévorées par un prétendu zèle “apostolique”. Alors la vie devient superficielle. La vraie communauté spirituelle est celle dans laquelle tous, d'un même cœur, sont assidus à la prière (Ac 1, 14).

4. Vivre pour le Christ

La vocation chrétienne n'est pas seulement communion avec le Christ. Elle est également vie en communion fondamentale avec l'homme. Notre engagement nous ouvre nécessairement aux autres. De fait, on ne devient pas religieux pour soi-même. C'est pour sa propre sainteté, bien sûr, mais c'est pour Dieu et son Règne, ou mieux pour aimer Dieu et le prochain. Le décret conciliaire sur la vie religieuse, Perfectae Caritatis, faisant siennes les paroles de saint Paul, l'a explicitement formulé: “ils (religieux) vivent toujours davantage pour le Christ et pour son Corps qui est l'Eglise” (n° 1 c).

Dans nos communautés, la charité n'aurait pas dû poser problème étant donné que l'Africain est dit un homme de partage, de solidarité et d'hospitalité. Cela se voit plus facilement dans l'accueil réservé aux visiteurs: le souci de les faire asseoir et de leur donner à manger et à boire. Mais la charité n'est pas saine à plusieurs niveaux. Les gens nous reprochent de prêcher la charité sans la vivre correctement. De fait, combien de communautés ne se détruisent pas à cause de critiques destructives au-dedans et au-dehors? Certains religieux ont perdu le sens de la raison et de la correction fraternelle. L'égoïsme et la course au pouvoir font soulever les esprits dans le seul but de détruire l'autorité. Désormais, on se croise sans jamais se rencontrer en communauté. On cause plus facilement avec les gens du dehors qu'avec les confrères...

La charité n'est pas saine non plus dans les rapports avec le monde extérieur. Nous chassons facilement les pauvres qui viennent mendier ou puiser de l'eau chez nous quand il y a pénurie ailleurs. Nous hésitons à partager avec ceux qui sont dans le besoin par crainte d'en attirer davantage. L'expérience exige, certes, un discernement (surtout en ville); mais que cela engendre un climat de méfiance envers tous, voilà qui nous paraît un contre-témoignage. Dans la plupart de nos textes de spiritualité, nos biens ne sont-ils pas dits “patrimoine des pauvres” aux multiples visages?

Concrètement, des supérieurs, qui devraient servir de modèles en la matière, agissent parfois en vrais tyrans en chassant sans humanité des visiteurs, tout simplement parce qu'ils sont venus quelque temps avant l'heure de visite ou sans rendez-vous. Pourtant, la majorité des visiteurs n'ont ni téléphone ni voiture pour tenir à la ponctualité! Il nous semble, quant à nous, sans méconnaître le règlement de vie qui régit l'esprit religieux, que le fait de recevoir et de nourrir quelqu'un qui ne s'est pas annoncé faute de téléphone, de partager même le peu qu'on a avec celui qui est dans le besoin, de prendre le temps d'écouter l'autre même s'il y a un devoir pressant, de loger un visiteur dans notre propre maison même si elle n'est pas un hôtel, d'aller au secours d'un parent démuni en dépit du détachement familial, soit plus proche de l'Evangile que les tendances contraires[13].

Voilà quelques cas où s'impose l'urgence de l'inculturation de la vie religieuse en Afrique. Derrière la couverture de rigueur pourraient se cacher l'égoïsme et l'autoritarisme. Le Seigneur ne jugera-t-il pas sur base des gestes de charité (cf. Mt 25, 31s)?

L'égoïsme devient plus coupable encore chez les religieux qui quémandent de l'argent pour les pauvres et ne l'utilisent qu'à leur profit personnel[14]. Sans méconnaître le bienfait de l'apostolat des religieux en matière du développement de nos sociétés, nous constatons simplement qu'il y a parfois des abus dans la gestion de l'argent et des biens destinés aux pauvres.

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2.
Les chances de la vie religieuse africaine: les dix fidélités

Les chances de la vie religieuse “africaine” de demain dépendent fondamentalement de dix valeurs à cultiver davantage. Nous les appelons fidélités.

1. Fidélité au Christ et à l'Evangile

De la fidélité au Christ et à l'Evangile dépend l'avenir de la vie religieuse “africaine”. Le Christ et sa Parole sont à l'origine de la vie religieuse, avons-nous dit. Le Seigneur et son Esprit demeurent parmi nous, dans nos épreuves, nos crises, et continuent à faire vivre les communautés religieuses comme promis aux Apôtres en Galilée: “Je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde” (Mt 28, 20). Comment, de lui-même, le sarment porterait-il du fruit sans demeurer sur la vigne (Jn 15, 4)? Or, pendant que bon nombre progressent dans la découverte du Christ dans de belles célébrations liturgiques, d'autres religieux, faute de temps, ont rangé Bible et bréviaire dans les rayons de bibliothèque. Ils sont plus à l'aise, par exemple, dans des comptes d'argent que dans l'écoute et le partage de la Parole. Où pourront-ils rencontrer le Christ Vivant?

Le religieux africain de l'an 2000 sera fidèle à l'invitation toujours actuelle du Christ: “Demeurez en moi comme moi en vous” (Jn 15, 4). Le religieux devra être “amoureux” de Jésus, le but et la mesure de notre vie. Car, hors de Jésus, nous ne pouvons rien faire (Jn 15, 5). A l'heure où se multiplient les sectes et où les gens, sous le coup de la souffrance aux multiples visages, trouvent consolation dans des “groupes de prières”, les religieux devraient susciter le goût à la rencontre authentique avec le Christ par la prière du cœur.

2. Fidélité au charisme du Fondateur et de l'Institut

Nous avons dit plus haut que la vie religieuse est née du désir de suivre plus librement le Christ dans la pratique des conseils évangéliques. Les fondateurs des congrégations, “hommes de l'Esprit”, comme les appelle Ciardi Fabio, nous ont légué un héritage spirituel: leur charisme ou leur propre “expérience de l'Esprit”. En réalité, c'est un héritage double: le charisme du Fondateur et le charisme de l'Institut. Le père Ciardi nous en fait la description:

“Par charisme du Fondateur, on entend le contenu de l'expérience qui, née d'une inspiration surnaturelle, lui sert de guide dans la compréhension existentielle du mystère du Christ et de son Evangile. Elle le rend attentif à certains signes des temps et le conduit à déterminer le caractère d'une œuvre qui, répondant à des exigences précises, se traduit en un service de l'Eglise et de la société (...) Par le charisme de l'Institut, on entend le cheminement historique et les différentes modalités d'adaptation du charisme du Fondateur, c'est-à-dire du contenu charismatique vécu et exprimé par le Fondateur en tant que tel[15].

Il y a donc, d'une part l'expérience spirituelle d'une personne charismatique, c'est-à-dire sa rencontre décisive avec le Christ, et d'autre part l'expression dynamique de son esprit dans le temps et l'espace. Mais ne confondons pas le charisme personnel du Fondateur (ce qui n'a pas été totalement et automatiquement transmis à sa famille religieuse) avec le charisme du Fondateur comme Fondateur (ce que les membres de la Congrégation ont en partage). Les religieux connaissent le charisme de leur Fondateur comme Fondateur dans ses paroles et les Écrits autour de son projet de fondation, dans les Règles et les documents d'approbation ecclésiastique de l'Institut.

Aussi le religieux africain de l'an 2000 devra-t-il, dans sa revendication de l'inculturation de la vie religieuse, rester fidèle non seulement au charisme du Fondateur de son Institut mais aussi à l'interprétation authentique de ce charisme. Vouloir se réaliser en dehors de ce cadre ne serait qu'une déviation; à moins de devenir fondateur soi-même.

Pour parler en termes d'écologie, on sait que certaines familles religieuses ont disparu ou tendent à disparaître faute de rénovation et de fidélité à l'inspiration originelle. Cela ne voudrait pas dire qu'il faille aujourd'hui faire dormir les novices ou les scolastiques dans des cases et les priver des moyens de déplacement puisque le fondateur vivait ainsi. Ce n'est d'ailleurs pas ce que le peuple africain attend du témoignage religieux.

Tous les religieux auront donc à faire correspondre leur esprit aux besoins réels du milieu africain (adaptation du charisme). Mais que le besoin ne serve de prétexte à l'infidélité et au scandale. Le temps de saint François d'Assise n'est pas fini: la tendance à refuser les idées du chef charismatique existe encore aujourd'hui. Que de Fondateurs, en effet, s'il était possible de les ressusciter aujourd'hui, se sentiraient peut-être étrangers chez eux! En soi, se sentir étranger n'est pas mauvais, car cela prouve que le charisme a eu besoin de s'incarner dans une culture pour être compris. Mais cela ne voudrait pas dire que le charisme a perdu son inspiration originelle!

Un critère souvent négligé est la connaissance des documents de la famille religieuse d'appartenance. Combien lisent avec amour les Écrits ou la vie de leur Fondateur, les Actes de Chapitres et les nouvelles de leur Institut? On fait beaucoup de choses à la fois, même avec le zèle le plus ardent, tout en s'éloignant des directives de la congrégation. Le religieux de demain devra s'ouvrir davantage à sa famille religieuse.

3. Fidélité à la chasteté en vue du Royaume

L'exigence fondamentale de la vie religieuse, avons-nous dit, est l'imitation du Christ par la pratique de la charité parfaite. S'il est vrai que le célibat charismatique distingue le religieux des autres chrétiens, le religieux africain de demain devra rester fidèle à la chasteté, afin de sauvegarder la spécificité de sa vocation. Il y a bien sûr effort de bon sens. Bon nombre de religieux vivent fidèlement leur vœu de chasteté mais les problèmes ne manquent pas, ailleurs ou dans cette Afrique “assoiffée de fécondité”[16].

La conduite légère et irresponsable de certains laisse croire que le religieux est à ce point un homme comme les autres. En effet, le mystère n'existe plus autour de la personne du religieux depuis que les femmes ont découvert qu'il est pécheur et capable de faire des enfants. Le religieux africain est peut-être victime de sa propre culture. De fait, certaines familles, par fausse pitié et par ignorance, demandent à leur fils de leur obtenir discrètement des petits-enfants qu'ils prendraient en charge eux-mêmes! Ceux qui n'ont pas compris le sens de leur vocation ne se laisseraient-ils pas prendre au piège? Il y a même des religieux ou des prêtres qui propagent l'idée selon laquelle un homme normal doit “prendre des boissons alcoolisées et avoir des enfants” (dans certaines cultures), insinuant qu'il est nécessaire d'exercer ses instincts de sexualité! Nous savons pourtant, grâce aux sciences modernes, que “la nourriture est indispensable à la vie, non l'activité sexuelle”[17].

A la racine de tous les maux de la vie religieuse se trouve l'ignorance sur le célibat charismatique, et un manque d'effort intellectuel indispensable. En effet, la plupart des gens s'y engagent sans comprendre adéquatement la nature du vœu de chasteté. Chacun devrait avoir une connaissance normale de ce qu'il choisit. La tendance à se contenter d'un discours stimulant mais imprécis, au noviciat ou dans d'autres étapes de la formation, fait plus de tort que de bien à l'individu, à la congrégation et à l'Eglise.

Et quand il y a manque de sanction disciplinaire en la matière, ce comportement ne peut que corrompre les jeunes qui vont au couvent avec certitude que la chasteté est une valeur et que la continence parfaite est possible. La solution de déplacer le coupable de maison à maison n'est jamais efficace. Et si par malheur les supérieurs parviennent à confier des responsabilités qui exigent un minimum de confiance à celui dont les faiblesses sont connues, les jeunes se disent qu'il faut passer par là, faire des bêtises pour mériter une promotion. Et si la conduite irresponsable se vit à proximité d'une maison de formation, c'est la “mort” de la vie religieuse, surtout quand les jeunes n'ont pas de compréhension intellectuelle du célibat.

Dans le contexte de crise économique généralisée, la femme est tentée d'aller vers des religieux, des prêtres, dans l'espoir d'obtenir plus facilement l'argent dont elle a besoin. Le religieux doit être prudent, capable de discerner les esprits. Car, s'il est vrai que certaines femmes fréquentent les ecclésiastiques par pur besoin spirituel, il n'est pas moins vrai que d'autres ne cherchent qu'à nouer des amitiés intéressées.

Toutefois, nous pensons que l'Afrique exagère! Il suffit de voir un homme avec une femme pour imaginer le rapport sexuel. Voilà qui fait naître souvent soupçons, calomnies et incompréhensions. Or les femmes sont les êtres que nous rencontrons le plus dans notre ministère. Elles ne sont pas absentes de l'Évangile. C'est la femme qui montre plus d'amour (Lc 7, 47), plus de foi (Jn 11, 22) et c'est à elle qu'est confié le premier message de la résurrection (Mt 28, 7). La liberté humaine est le but immédiat de la chasteté. Notre vœu de chasteté ne nous ferme pas au monde féminin. Pourtant l'Afrique continue de considérer la femme comme objet de péché. Et quand s'implantera l'homosexualité en Afrique!

Le religieux africain de demain tiendra à un célibat authentique, c'est-à-dire “choisi avec responsabilité, intégré au projet global, enraciné dans la foi, vécu devant Dieu, harmonisé avec la personne, incarné dans un milieu”, précise Laurent Boisvert[18]. Puisqu'il engage toute notre vie, le célibat exige une vie intérieure, une autodiscipline et des motivations vraies. Tout en tenant compte de la sensibilité de son milieu, le religieux africain cherchera plus à plaire à Dieu qu'aux hommes. Il apprendra surtout à s'ouvrir à sa communauté en temps de faiblesse. D'où la nécessité de cultiver de bonnes amitiés en communauté apostolique, les vraies amitiés que recommandait saint François de Sales dans l'Introduction à la vie dévote. Dans ses rapports avec le monde extérieur, le religieux fera très attention aux amitiés dites particulières: “C'est le vent du midi qui brûle toute fleur de vertu, c'est la perte des communautés religieuses, c'est une source d'infidélités et de péchés”, disait avec force Monseigneur Eugène de Mazenod à ses novices[19].

Mais la prudence devra être accompagnée d'une bonne éducation de la masse invitée à changer de mentalité. Pour faciliter l'ouverture en cette matière, la formation devra éviter d'en faire un sujet tabou.

4. Fidélité à la pauvreté religieuse

L'Afrique est sous-développée. Mais les habitants sont simples et savent accueillir et partager le peu qu'ils possèdent. Le missionnaire, le prêtre, le religieux, la religieuse, voire le laïc engagé (Mokambi ou Animateur pastoral), tous ceux qui visitent nos communautés ecclésiales vivantes sont bien accueillis et nourris. Comme prêtre itinérant pendant trois ans à la campagne, nous avons vécu la recommandation du Seigneur: “mangeant et buvant ce qu'il y aura chez eux” (Lc 10, 7). Personne ne meurt de faim ni de soif, à moins de faire des caprices. Aussi, la simplicité et le partage nous paraissent comme une bonne façon de vivre le vœu de pauvreté en Afrique. Ceci ne voudrait pas dire que les familles africaines sont contentes de vivre éternellement dans l'état d'insuffisance.

Selon la mentalité courante, les parents qui font étudier leur enfant au prix de bien des sacrifices attendent de lui l'amélioration de leur condition de vie. L'entrée au couvent ne change en rien cette attente, malgré la lettre des parents (permission) que la plupart des congrégations exigent en vue de l'admission du jeune homme ou de la jeune fille. Certaines familles digèrent mal, par exemple, que leur fils ne s'occupe pas d'elles alors que d'autres, ailleurs, achètent parcelles et maisons pour les leurs. Les supérieurs cultivent parfois des injustices, sans le savoir, quand ils ne sévissent pas contre ceux qui le font en marge de la Règle. Le danger qui nous guette alors, c'est de voir nos propres communautés pillées par nous-mêmes sous prétexte de soulager la misère de ceux qui nous sont chers. On ne devient pas religieux pour traîner avec soi toute sa famille.

Ainsi, la pratique du vœu de pauvreté pose surtout problème face à ceux qui voudraient dépendre de nous. En effet, mis à part l'égoïsme personnel, la pauvreté religieuse devient difficile en Afrique à cause de nos familles (au sens africain). Leur situation matérielle nous conditionne. Ainsi paraît absurde d'émettre le vœu de pauvreté alors qu'on est naturellement pauvre. A quoi renonce-t-on afin de ne s'attacher qu'au Christ? Et qu'apporte-t-on à la congrégation? Voilà qui suscite parfois le doute sur la motivation des jeunes vocations du Tiers Monde.

A ce propos, nous pensons que personne sur la terre n'est maître des vocations; nous ne sommes que des accompagnateurs de la grâce divine. Et puisque “le vent souffle où il veut” (Jn 3, 8), Dieu peut utiliser tous les moyens pour appeler des ouvriers à sa moisson. Au Sud comme au Nord, toute vocation passe nécessairement par un discernement approprié. S'il faut expliquer le nombre croissant des vocations en Afrique par le phénomène de la pauvreté, hypothèse à ne pas exclure totalement, nous dirions la même chose pour le temps où l'Europe en avait beaucoup. Pourtant, nous avons connu de braves missionnaires, hormis les racistes qui se sont compromis surtout à l'époque coloniale. Pendant que beaucoup de maisons religieuses ferment définitivement en Occident faute de vocations, le religieux africain apporte sa propre personne et les richesses de son être à la congrégation qui, désormais, peut survivre. Le vœu de pauvreté n'a de sens que dans la mesure où il se conçoit comme un engagement libre à la suite du Christ qui appelle à libérer le peuple de Dieu de l'oppression et de la misère. Telle est la dimension apostolique de notre vœu de pauvreté religieuse.

Laissons la polémique, interrogeons-nous sur ce que devra faire le religieux de demain en vue de se débarrasser du parasitisme africain. D'aucuns proposent la solution de diminuer l'écart du niveau de vie entre le religieux et son milieu. Cela signifierait concrètement qu'il faille, en campagne surtout, détruire nos maisons en durable et vendre nos véhicules. Car, c'est notre conviction, tant que nous habiterons de belles maisons et aurons des moyens de transport faciles alors que les gens vivent dans des baraques et voyagent à pied, le gouffre demeurera. Les gens croient-ils vraiment à notre pauvreté?

Certains autres proposent qu'on se libère une fois pour toutes de nos familles en leur offrant un cadeau productif. L'expérience des congrégations qui ont offert des parcelles ou du gros bétail aux familles de leurs membres s'est avérée inefficace. Les frais de construction et d'entretien ne retombent que sur la communauté ou sur l'individu.

Les deux propositions n'ont pas résolu le problème. De même que celle de faire figurer dans le budget de la congrégation une somme destinée aux familles dans le besoin, idée exprimée dans le message de la huitième Assemblée Générale des Supérieurs Majeurs du Zaïre[20]. Nous pensons que ce n'est pas ce que le peuple attend de nous. Puisque “la pauvreté évoque en Afrique une sous-humanité, une situation de permanente carence et humiliante privation qu'il importe de quitter”[21], nous pensons que l'Afrique a besoin de développement. Puisque la pauvreté religieuse ne nous ferme pas sur nous-mêmes, elle nous ouvre nécessairement à nos populations aux conditions vitales dérisoires. Il nous semble que la meilleure façon de vivre le vœu de pauvreté soit l'engagement concret à sortir notre peuple de la pauvreté tant matérielle que spirituelle.

En effet, nos familles ont besoin de sortir de leur situation précaire pour une vie meilleure. Qui ignore l'apport des moines dans le développement de l'Europe? Et qu'est-ce qui empêche les religieux africains, même si cela n'est pas leur mission première de développer systématiquement l'Afrique, afin que tous aient un standing de vie acceptable, ce qui diminuerait la dépendance et la mendicité? S'il est vrai que les obstacles externes au développement dépendent des puissances étrangères, sommes-nous incapables de surmonter ceux qui sont internes, notamment toute mentalité et toute habitude incompatible avec le développement?

Loin de minimiser ce qui se fait déjà en matière d'engagement de l'Eglise ou des consacrés pour le développement intégral de l'homme, nous pensons que le religieux africain de l'an 2000 devra poursuivre les efforts combien louables et agir mieux. La pastorale devra mettre l'accent sur le développement effectif sur le terrain et non pas seulement au niveau du discours et de la chapelle. Il faudra surtout donner le goût du travail manuel en travaillant de ses mains avec les gens.

Le religieux africain de demain doit savoir que nous ne serons libres de nos familles que quand nous aurons résolu leur problème de développement. Mais encore faut-il miser sur la conversion individuelle. Il faudra être pauvre effectivement. Et plutôt que de continuer à cultiver le paternalisme, le religieux devra encore plus inviter les familles qui ont des ressources à soutenir les couvents, même si cela paraît un non-sens aujourd'hui où les couvents sont plus riches que les familles qui les entourent. Il serait vraiment faux de penser que toutes nos familles sont pauvres. Mais l'Eglise les a habituées plus à recevoir qu'à donner. Même aujourd'hui encore, certains curés continuent de construire des salles paroissiales sans la moindre préoccupation d'informer les paroissiens de l'origine de l'argent utilisé. Il en est de même avec bon nombre de communautés religieuses. Elles dépendent toujours de l'Occident même pour la soupe de table!

Le religieux africain de demain devra apprendre à “se prendre en charge”, à travailler de ses mains pour se nourrir. La congrégation s'occupe de lui, bien sûr; mais elle attend aussi sa contribution. Telle est la raison pour laquelle le religieux devra se sentir plus responsable dans la gestion des biens de sa communauté: savoir réparer une chaise cassée, entretenir les locaux, etc. Pour y arriver, il importe de bien gérer son temps en évitant de faire le “col blanc”.

Et combien de fois n'abusons-nous pas de la bonne volonté des chrétiens en leur faisant perdre du temps par de longues célébrations liturgiques, des veillées de prières sans fruits, des réunions paroissiales stériles et des devoirs à domicile qui n'ont d'autre finalité que l'occupation inutile?

Il y a à craindre de cultiver sans cesse la paresse. Notre temps doit être mis à profit pour un travail productif, afin de ne dépendre que de nous-mêmes et d'inspirer au peuple qui nous entoure des voies d'autosuffisance. Puisque la pauvreté, c'est aussi savoir partager ce qu'on possède avec ceux qui sont dans le besoin, nous devons mettre toute notre intelligence et notre savoir-faire au service de nos frères.

5. Fidélité à l'obéissance religieuse

Dans l'Afrique traditionnelle, où l'autorité a sa place dans les structures claniques ou familiales, et où l'aîné mérite le respect du cadet, l'obéissance irait de soi. Or il paraît que les jeunes religieux d'aujourd'hui sont têtus, cherchent toujours à discuter et à justifier leur conduite, ce qui pousse les supérieurs à s'interroger souvent sur l'intégration de la culture religieuse même. Mais pourquoi certains jeunes deviennent-ils désobéissants comme si la vertu d'obéissance était inexistante dans la mentalité africaine? Les réponses sont à chercher tant du côté de l'autorité que du côté du sujet.

- Tout d'abord par rapport à l'exercice de l'autorité. Plusieurs causes pourraient être décelées. La désobéissance arrive surtout quand il n'y a pas de dialogue constructif ou quand le dialogue ne change rien, quand l'autorité ne tient pas à sa parole ou cultive des injustices en choyant certaines personnes au point de fermer les yeux sur leur mal, quand elle exerce un certain néocolonialisme et quand elle n'a pas le sens du respect envers la personne humaine, bref quand l'autorité n'est pas “compétente”. Certains responsables, au lieu de chercher à résoudre les problèmes réels de leurs confrères, se contentent de les flatter; d'autres ne s'arrêtent qu'à l'invitation à la prière “C'est la volonté de Dieu”, tel est le refrain le plus courant, employé souvent à tort.

En effet, nous nous servons de cette expression à la fois pour rappeler que Dieu agit par son représentant et pour exprimer notre impuissance à maîtriser la situation du moment. Le dialogue des sourds nous pousse à le dire aisément. Cela arrive surtout quand les supérieurs ont décidé du renvoi de quelqu'un. Alors, la victime se demande comment le même Dieu qui a appelé hier pourrait se contredire aujourd'hui. C'est le dilemme de saint Bernard: “Ou le Christ se trompe ou le monde est dans l'erreur; or il est impossible que la divine sagesse se trompe...”[22]. Il s'ensuit la méfiance envers ceux qui “tiennent la place de Dieu”. La méfiance naît peut-être du fait de dissimuler la différence entre le double aspect sous lequel se présente la volonté de Dieu dans notre vie: volonté signifiée et volonté de bon plaisir de Dieu.

Nous nous conformons à la première volonté quand nous sommes fidèles à quatre valeurs, à savoir: les commandements de Dieu et de l'Eglise, les conseils, les inspirations de la grâce et les Constitutions et Règles. Nous nous conformons à la seconde volonté quand nous nous soumettons à tous les événements providentiels voulus ou permis de Dieu pour notre sanctification. La soumission à un supérieur n'est qu'un aspect ou un élément de l'obéissance qui, au sens profond, consiste à répondre à l'appel que Dieu adresse à chaque homme: “Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même” (Lc 9, 23).

- Ensuite par rapport à la pratique de la vertu. Plusieurs causes pourraient être décelées également du côté de l'individu. La désobéissance arrive surtout quand le religieux a perdu l'esprit d'abnégation qui, dans la réalisation du projet religieux, aide à faire taire en soi la voix des passions et celle de la volonté propre; quand il ignore ce pourquoi il est entré en religion et se laisse influencer par les tendances négatives, bref quand le religieux manque de motivation surnaturelle.

En effet, tout comme nos sociétés, nombreux sont les jeunes religieux qui ne comprennent rien de la démocratie et de l'exigence de leur consécration. Ils pensent que la démocratie supprime ou remplace les Règles de vie. Combien ne rétorquent pas aux reproches du supérieur “nous sommes une communauté démocratique!” Il y a à craindre la perte de certaines valeurs religieuses. Voilà pourquoi, aujourd'hui, les maisons de formation doivent expliquer en long et en large le sens de la réponse libre à donner à l'appel de Dieu (vocation) qui suppose l'esprit de foi, l'engagement d'amour et l'esprit de sacrifice. L'obéissance n'est pas de faire ce qu'on aime mais ce qui est demandé par le Seigneur à travers le responsable. Le dialogue avec le supérieur doit éclairer la décision à prendre et non pas faire ce que nous voulons.

Le religieux africain de demain ne perdra pas de vue que toute autorité vient de Dieu, que les épreuves de la vie qu'il permet sont salutaires et que l'obéissance à la volonté signifiée de Dieu est le moyen normal pour atteindre la perfection. L'exercice de l'obéissance devient difficile quand nous cherchons à faire ce qui nous plaît et à vouloir que Dieu fasse notre volonté à nous plutôt que le contraire. Or ce qui nous plaît, c'est souvent le plaisir, et ce qui plaît à Dieu, c'est toujours le Bien. Le religieux ne pourra connaître cette volonté de Dieu qu'en faisant taire en lui la voix des passions et celle de la volonté propre, en travaillant par la mortification à vaincre ses passions, ce que l'Apôtre appelle “la convoitise de la chair et la convoitise des yeux” (1 Jn 2, 16). Et puisque, dans la mentalité africaine, “l'obéissance est moins une démarche personnelle qu'une obligation sociale qu'on ne discute pas”[23] le religieux développera davantage la confiance en ceux que Dieu met à sa disposition, afin de discerner ensemble la volonté divine sur son projet de vie. Il obéira effectivement, en évitant formalisme et hypocrisie.

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6. Fidélité à la communauté

Il est vrai que de nature, les Africains ont un sens aigu de la vie en commun. Ils “n'ont pas besoin de parler de la communauté, ils la vivent intensément”, dit le fondateur de la communauté de l'Arche[24].

Parlons de la communauté chrétienne religieuse, lieu où les membres vivent une profonde intersubjectivité par vocation, lieu caractérisé par “l'être-ensemble au nom de Jésus-Christ”. Parmi les jeunes qui y entrent enthousiastes, certains découvrent très tôt les illusions dues à une conception erronée de la communauté chrétienne religieuse, cadre par excellence du radicalisme évangélique, lieu d'amour fraternel, lieu de relations vraies, “lieu privilégié de l'affrontement de l'autre en tant que 'autre', dans sa différence et dans sa spontanéité, capable de me mettre en question et de me révéler à moi-même en me promouvant”[25].

Trois causes d'illusion méritent d'être mentionnées. La première, c'est que certains Africains pensent que la communauté est un endroit de sécurité. D'où la recherche acharnée d'une protection éphémère qui ne cultive que l'irresponsabilité. La seconde, c'est que d'autres pensent que la communauté est une réponse aux intérêts personnels. D'où la course aux biens matériels pour soi ou pour sa famille. La troisième, enfin, c'est que d'autres encore croient que la communauté est un collectif d'uniformité et de nivellement. D'où l'obsession de se comparer aux autres, qui n'engendre que jalousie, inquiétude, complexes.

Trois problèmes troublent également la plupart des communautés religieuses. Tout d'abord, la différence culturelle. Très souvent, le fait d'appartenir à différents groupes culturels ayant chacun sa façon de penser, d'agir et de concevoir les choses complique les rapports interpersonnels. L'exemple le plus frappant est la tendance à vivre seul tout en étant en communauté. Ensuite, l'agressivité. Les jeunes qui ne se sentent pas acceptés dans la communauté tendent à tout contester, ce qui est signe de personnalité non équilibrée totalement et de profonde insatisfaction devant la fonction à exercer. Et, enfin, la conflictualité. Les différences sociales et les différences des générations excitent souvent les membres d'une communauté à s'opposer les uns aux autres.

Il convient de signaler, en outre, qu'il existe des conflits “sans cause” dans nos communautés, ceux qui constituent l'arme la plus destructive de la vie des religieux. Ces conflits, souvent produits de l'aigreur, sont fréquents là où il y a des religieux à problèmes. Pourquoi tel ou tel jeune, après avoir passé une soirée agréable, se réveillerait-il avec un visage et des gestes rageurs? En réalité, la cause existe, mais puisqu'il n'ose pas l'exprimer, le conflit paraît sans cause. L'ouverture faisant défaut, l'accompagnement spirituel apparaît souvent impuissant, ou mieux insuffisant quant à porter remède à la situation de crise. Voilà où s'impose la nécessité d'une visite de psychologues qualifiés.

Le religieux africain du troisième millénaire devra redonner sa vraie valeur à la communauté religieuse qui l'évangélise et qu'il évangélise à son tour en freinant la tendance à la fuir, à se construire une petite “Béthanie” et à trouver la joie ailleurs. Afin d'éviter les conflits et les tensions, il sèmera la paix et la joie plutôt que de les attendre des autres seulement. Il cultivera davantage le sentiment d'appartenance qui permet de construire la communauté en se sacrifiant. “Une communauté n'est une communauté, dit Jean Vanier, que quand la majorité des membres est en train de faire le passage de la 'communauté pour moi' à 'moi pour la communauté' “[26]. En outre, le religieux de demain maintiendra fortement les réalités qui font qu'une communauté soit d'inspiration évangélique, notamment la fraternité et l'accueil, la communication, l'amitié et le dialogue, l'égalité et la mobilité.

7. Fidélité à l'oraison

Le religieux africain de l'an 2000 sera fidèle à sa vie de prière s'il veut continuer d'être, dans la société, un signe prophétique de l'absolu de Dieu, de joie et d'espérance, du royaume eschatologique présent dans l'histoire.

Frappants sont, dans l'Evangile, les moments où le Christ va à l'écart pour prier, laissant disciples et foules. On le voit profiter de petits moments pour faire silence autour de lui et entrer dans la solitude d'une prière pure. En avait-il vraiment besoin, lui, le Fils de Dieu? Comme homme, il éprouvait le besoin des instants d'oraison au milieu des activités humaines. C'est pour cela que le soir, la nuit comme le matin, il fuit la foule pour prier. Le disciple, lui aussi, doit se mettre à l'école de Jésus non seulement pour apprendre à prier mais aussi pour prier avec lui.

Ainsi le religieux africain de demain, appelé à être signe de la soif de Dieu dans un continent sinistré, sera-t-il persévérant dans la prière surtout personnelle, afin de cultiver en son cœur la solidité intérieure qui favorise la fécondité apostolique. La légèreté entraîne des conséquences néfastes dont l'abus dans le domaine affectif; pour la prévenir, il se nourrira de la Parole de Dieu et évitera la dispersion. Nos chrétiens se demandent souvent: où sont partis les religieux qui récitaient leur bréviaire et leur chapelet en marchant? C'est dire que le monde attend de nous non seulement des religieux travailleurs mais aussi et surtout des hommes qui prient effectivement. La preuve, c'est que tous respectent nos heures de prière. Ainsi, ne pas aller à l'écart par peur de blesser le visiteur est un contre-témoignage. Il faut avoir le courage d'aller avec son visiteur même à la chapelle. Il en sera édifié et n'hésitera jamais à le raconter aux siens.

8. Fidélité à l'inculturation de la vie religieuse

Pourquoi l'avenir de la vie religieuse “africaine” dépendrait-elle de la fidélité à l'inculturation?

Il convient de noter d'emblée, qu'une vie religieuse sans incarnation dans la culture du peuple qui la reçoit ou qui la vit, sans mort et résurrection, reste superficielle, sans racines. C'est en vue d'éviter ce risque que l'inculturation ou l'africanisation de la vie religieuse devient une urgence, une invitation pressante à laquelle l'Africain doit répondre sans se laisser frustrer par les acquis de la culture occidentale dans laquelle lui est arrivé le Message chrétien. Concrètement, notre vie “doit être une vie consacrée africaine, explique la sœur Bwanga, c'est-à-dire insérée dans le contexte socioculturel africain. Cette vie n'aura essentiellement que la “suite” du Christ et l'Evangile comme référence d'une part, et l'Afrique comme milieu de vie et d'expression d'autre part”[27].

Autant le “Zaïre ne sera pas chrétien tant qu'il n'aura pas 'assimilé' le christianisme”[28], autant se poseront les problèmes d'incompréhension tant que le style de vie religieuse ne jaillira pas de la culture africaine. En effet, beaucoup de difficultés proviennent du choc de la rencontre des cultures. Mais cela n'insinue nullement la chasse aux étrangers. Car s'il est vrai que les conflits existeront tant qu'il y aura cohabitation pluriculturelle et tant qu'il n'y aura pas d'authentique acceptation des différences, il n'est pas moins vrai que le “pluriculturel” est une réalité même entre les Africains. Combien d'Africains ne sont-ils pas en guerre entre eux? Aussi est-il aléatoire de partager totalement l'opinion selon laquelle l'inculturation, “problème de l'Africain lui-même”, restera difficile pour les congrégations internationales, en dépit de l'effort combien considérable des étrangers de se vêtir de la mentalité africaine. On devrait éviter la tendance à réduire l'inculturation aux seuls facteurs de la langue et de la nourriture.

Bien sûr, une communauté constituée uniquement des Africains comprendrait plus facilement le Message chrétien dans sa langue et dans sa sensibilité, mangerait plus facilement le pondu (feuilles de manioc); mais cela ne signifie pas forcément que ces religieux vivent sans tensions internes. Il nous semble que la difficulté de l'inculturation réside dans le cœur de l'homme, lequel a besoin de conversion, que l'on soit Africain, Américain, Asiatique ou Européen.

Par conséquent, le religieux africain de l'an 2000 devrait savoir que l'inculturation qu'il a à promouvoir doit être vécue en parfaite harmonie avec la fidélité à la parole de Dieu et à l'esprit de la congrégation, “sans trahir ni se laisser trahir”. Les difficultés ne disparaîtront que lorsque le religieux aura compris ce pourquoi il est devenu religieux. Ainsi, que l'on soit membre d'une congrégation mixte ou pas, l'efficacité de l'inculturation dépend essentiellement de la conversion des cœurs, de la motivation surnaturelle et du degré d'assimilation des valeurs religieuses. Chacun des religieux devrait parler le seul langage de l'Evangile qu'est l'amour. Là seulement disparaissent les barrières culturelles et se réalise l'inculturation.

9. Fidélité au témoignage de vie

“L'homme contemporain croit plus les témoins que les maîtres, l'expérience que la doctrine, la vie et les faits que les théories”, a dit le Souverain Pontife. En effet, le peuple de Dieu attend du religieux un témoignage de la Vérité. De ceux qui adhèrent à telle ou telle famille religieuse, nombreux sont attirés par le témoignage de vie simple des religieux et de leur sincère attachement au Christ, même si aujourd'hui certains expliquent la prolifération des sectes religieuses par le contre-témoignage des ecclésiastiques.

Certes, les abus ne manquent pas. Que de laïcs se méfient même des religieux! Le peuple attend du religieux qu'il soit signe et symbole; que son vœu de pauvreté fasse lire la préférence de Dieu aux biens matériels, et qu'il suscite dans le cœur du peuple la soif de faire des choix radicaux pour le Royaume. Que de chrétiens se plaignent du manque d'accueil convenable dans les couvents! Que de religieux à la base des divisions du peuple de Dieu! Ce contre-témoignage ferme souvent la porte à ceux qui veulent rencontrer Jésus par nous.

Il est un autre domaine dans lequel le témoignage des religieux est très attendu: la compassion aux souffrances de notre peuple par des actes concrets. A l'heure des grandes crises, nous nous conformons, bien entendu, à la recommandation de nos Supérieurs Majeurs: “Si, comme religieux et religieuses, nous n'avons pas à faire de la politique, nous avons par ailleurs le droit et le devoir de nous informer et d'informer”[29]. Notre mission prophétique nous engage à dénoncer vigoureusement le mal de la vie politique, sociale, économique et religieuse comme l'ont fait les prophètes de la Bible. Le religieux de demain sera fidèle à ce devoir combien impérieux.

10. Fidélité à la réponse aux signes des temps

L'adaptation du charisme religieux vivement recommandée par le Concile Vatican II n'est rien d'autre que la soif d'être réponse aux signes des temps. Ils sont multiples dans le contexte de nos sociétés en situation de crise, c'est-à-dire “où les institutions d'hier ne fonctionnent plus et celles d'aujourd'hui pas encore”[30].

1. Soif de justice et de paix. Face aux pouvoirs dictatoriaux, aux guerres ethniques et aux souffrances engendrées par des crises économiques interminables, le peuple africain aspire à un État de droit ou règnent justice et paix. Les efforts sont conjugués pour qu'on y arrive. Les maisons religieuses devraient servir de modèle en cette matière grâce à la foi des membres en Jésus toujours vivant.

Or, malheureusement, il n'en est pas toujours le cas: les uns peuvent posséder des biens matériels et d'autres non; aux uns la communauté peut donner des moyens d'exercer efficacement leur apostolat, tandis que d'autres sont voués à “tirer leur plan”; certains ont des “caisses noires” (argent reçu des bienfaiteurs géré librement) pendant que d'autres se font humilier, gronder publiquement par des économes capricieux.

2. Quête de liberté. Le processus de démocratisation envahit l'Afrique. Tous apprennent à s'exprimer librement bien qu'imparfaitement encore, à faire valoir leurs droits longtemps méconnus des institutions dictatoriales[31]. Il est tout à fait dommage de constater que certains religieux ne permettent pas à leurs confrères d'exprimer leur opinion: on leur coupe la parole. Pourtant, dans le Christ, nous sommes libres! Mais les jeunes abusent parfois en cédant au libertinage: relativisation du règlement de la maison. Certains croient même que liberté signifie ne pas rendre compte de sa vie à son supérieur.

3. Soif d'unité. Le monde aspire à l'unité. Les médias nous font connaître beaucoup d'efforts en ce domaine. Les associations et les organismes internationaux se multiplient. Cela n'est pas nouveau. A la Création, Dieu a voulu que l'homme et la femme “deviennent une seule chair” (Gn 2, 24); et Jésus a prié afin que “tous soient un” (Jn 17). Dans une société en lambeaux comme la nôtre, où les peuples cherchent à se souder, les religieux doivent servir de référence en matière d'unité. Mais dans certaines communautés influencées par les divisions tribales de nos sociétés, chacun tient à valoriser sa langue et à ne manger que le repas de chez lui! Il est même difficile d'avoir un ami qui ne soit de sa tribu ou de sa région. Faute de motivation surnaturelle, on détruit l'élan spirituel des membres en donnant aux “politiciens” l'occasion de s'immiscer dans les affaires de la communauté. Tel comportement choque. Raison pour laquelle les supérieurs majeurs du Zaïre, conscients du danger qui guette la vie religieuse “africaine”, recommandent aux religieux et religieuses:

Maintenant plus que jamais, nous religieux et religieuses, nous devons donner à tous un authentique témoignage d'unité pour vaincre ce fléau toujours vivace du tribalisme ou du régionalisme qui fait tant de tort au pays, provoque tant de meurtres et de souffrances et est en contradiction flagrante avec l'Evangile, auquel nous faisons profession de conformer notre vie. Le Christ le dit clairement: 'A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples: si vous avez de l'amour les uns pour les autres' (Jn 13, 35)[32].

4. Désir de solidarité. Dans cette Afrique déchirée, les gens cherchent à se regrouper pour s'entraider, secourir les nécessiteux de la société, partager le peu qu'ils ont avec d'autres. A côté des organismes internationaux d'aide humanitaire, on voit des paroisses qui se mobilisent pour une action caritative. Ne sont-elles pas motivées par l'Evangile qui prône l'amour de Dieu et du prochain? Face à cette réalité, les religieux africains doivent montrer qu'ils sont des spécialistes du partage. Les communautés qui possèdent assez de ressources doivent pratiquer davantage le partage avec celles qui n'ont rien et avec les pauvres.

5. Désir de se prendre en charge. Quand, en janvier 1994 intervient la dévaluation du Franc CFA, qui déstabilise l'économie des quatorze pays africains de la zone dite CFA, nombreux sont ceux qui, dénonçant l'ambiguïté de la politique française, invitent les Africains à tirer leçon de leur dépendance économico-politique. Ainsi le président béninois dira-t-il qu'il est temps que les Africains se prennent en charge.

L'heure est venue aussi pour les religieux africains de se prendre en charge. Nous n'aurons pas toujours nos confrères Occidentaux avec nous. L'insécurité créée par nos gouvernants pourrait faire qu'ils ne soient plus avec nous un jour. Ceux qui l'ont déjà vécu savent ce que signifie vivre “sans rien”. Nous voilà alors sans économe, sans “caisse noire”, sans gérant des projets, etc. Il faut savoir apprendre et produire, comptant sur des moyens locaux pour alléger la dépendance économique. Ici s'impose le principe de l'homme qu'il faut à la place qu'il faut. Il ne vaut pas la peine de continuer à confier des responsabilités aux religieux légers, dispersés et négligeants, qui n'ont que le “charisme” de piller et de détruire les biens de la congrégation. L'heure de la responsabilisation a sonné pour l'Afrique et pour les religieux africains. Il faut avoir le courage de se débarrasser de tout esprit d'attentisme.

6. Besoin d'une formation adaptée. S'il est vrai qu'aux États africains s'impose la nécessité de former une nouvelle génération des politiciens compétents, soucieux du bien commun, il n'est pas moins vrai qu'aux instituts religieux s'impose l'urgence d'une formation adaptée aux besoins réels de nos sociétés. Le prêtre fraîchement ordonné ne se retrouve pas dans la société où il doit travailler; il est dépassé par les besoins réels du peuple; il ne correspond pas à ses attentes. En effet, la formation dispensée actuellement, centrée sur des connaissances purement livresques de philosophie et de théologie, ne correspond pas aux attentes réelles de nos populations. Elle doit insérer dans son programme des cours pratiques, en l'occurrence l'élevage, l'agriculture, la maçonnerie, etc. Il faudrait que le religieux soit à mesure d'aider les gens à améliorer leurs conditions de vie.

7. Soif de lire la Bible. Les souffrances actuelles font naître dans le cœur de beaucoup de croyants africains la soif de lire la Bible et d'y rencontrer Dieu de qui dépend le sort de l'Afrique. Les églises regorgent de fidèles; les nouveaux courants religieux, de leur côté, entraînent avec exubérance les fanatiques à l'écoute de la Parole de Dieu. Les maisons religieuses doivent servir de modèle de fidélité à l'écoute de la Parole de Dieu.

Le religieux africain de l'an 2000 devra être fidèle à la réponse à ces signes des temps. Il faudrait que sa joie et son espérance réconfortent les désespérés de la vie; que toute son action soit en faveur de la justice et de la paix, ce dont le pauvre a le plus besoin aujourd'hui.

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Conclusion:
Défi d'une formation authentiquement négro-africaine

Nous venons d'esquisser quelques aspects importants de la vie religieuse “africaine” dans ses dimensions apostolique, fraternelle plus que contemplative. Dieu qui a appelé hier et qui appelle aujourd'hui continuera à le faire demain. Ainsi, malgré les hauts et les bas, la vie religieuse aura toujours son sens en Afrique comme ailleurs.

Parfois, nous avons peut-être donné l'impression d'être pessimiste quant au style de vie religieuse actuellement vécue. Le plus important était pour nous la mise en évidence de certains points faibles, afin d'en prendre suffisamment conscience et d'envisager l'amélioration pour l'avenir. Or l'autocritique fait souvent mal. Voilà pourquoi nous nous sommes occupé en même temps à proposer quelque remède, aussi modeste soit-il. Méconnaître vraiment le positif de notre style de vie serait une incohérence interne, un manque grave de bon sens.

Le contenu de l'exposé ne répond peut-être pas aux attentes dignes d'un thème aussi provocateur. Nous n'avons que suscité l'intérêt en effleurant les dimensions sur lesquelles semblent se jouer les chances de la vie religieuse “africaine”. Il ne reste qu'à considérer brièvement ce qui nous paraît imminent à l'approche du vingt et unième siècle: le défi d'une formation religieuse authentiquement négro-africaine.

D'après le père Matungulu, les religieux et les religieuses africains d'aujourd'hui “sont des précurseurs d'une vie religieuse authentiquement négro-africaine qui n'est pas encore née, mais elle naîtra à l'heure que le Christ se choisira”[33]. Utopie ou tâche? Le père jésuite espère voir des “congrégations religieuses qui auront à leur origine des négro-africains animés d'une forte spiritualité qui donneront naissance aux congrégations religieuses des prêtres et des frères un peu comme certains Ordres religieux que nous connaissons aujourd'hui”. Cette vie religieuse authentiquement négro-africaine n'insinue pas l'exclusion des religieux étrangers. Chacun s'y retrouvera, car la source restera le même Christ, le même Evangile.

Nous pensons, quant à nous, que ladite vie présuppose une formation authentiquement négro-africaine. En d'autres termes, nous attendons l'heure où des négro-africains prendront totalement en main la formation des jeunes Africains, afin d'intégrer plus facilement les sensibilités africaines dans le planning de la formation. L'Afrique a besoin “d'une élite engagée, de guides et de penseurs capables d'élaborer une pensée originale et autonome”[34].

Les actuels formateurs africains, pensons-nous, ont des difficultés à gérer l'harmonie et la cohérence entre la culture africaine dans laquelle les a trouvés la grâce de Dieu et la culture occidentale dans laquelle ils ont été éduqués.

Mais hélas! le rêve de formateurs négro-africains n'est pas une promesse de miel. Il faudra attendre longtemps avant d'obtenir des formateurs formés exclusivement par des négro-africains en terre africaine. Alors, on pourra espérer une vie religieuse authentiquement négro-africaine, ce qui ne signifie nullement, répétons-le, qu'elle ne pourra être vécue que par des Africains.

Face à ce projet, d'aucuns pourraient se demander: les formateurs négro-africains apporteraient-ils quelque chose de neuf à la vie religieuse, étant donné qu'ils continueront à proposer le même Christ comme idéal de la vie chrétienne et religieuse? Nous répondons par oui et non.

Non, parce que l'idéal restera le même, et oui, parce que la façon de tendre vers l'idéal sera différente: l'Africain parlant de l'amour de Dieu et du prochain aux Africains ne peut pas ne pas faire référence à la sensibilité qui est la sienne. Par exemple, l'Africain n'a pas besoin de téléphoner ni d'écrire avant de rendre visite à quelqu'un; il reçoit assis, accueille chaleureusement, partage et mange le peu qu'il possède avec son visiteur; il prend tout son temps pour écouter l'interlocuteur. Faut-il rappeler, en outre, que les Africains et les Occidentaux comprennent différemment le vocable “famille”?

La formation devra prendre en considération ces éléments et tant d'autres en proportion de leur compatibilité avec la vie religieuse dont la mission urgente, à notre avis, est de s'engager davantage à tirer l'Afrique du sous-développement. La tâche nous incombe. N'est-ce pas là un des nouveaux appels de la Mission aujourd'hui?

L'Afrique a besoin d'une formation adaptée, avons-nous souligné plus haut. Il lui faut une formation qui corresponde aux besoins réels de la population. Certains formateurs Occidentaux, sans mauvaise foi de leur part, éloignent les religieux africains de la réalité de leur contexte socioculturel en leur donnant l'impression de vivre plus en Europe qu'en Afrique. Les repas sont lourds, on ne manque de rien, on reçoit tout ce qu'on désire puisque c'est facile à commander de l'Europe. Une fois dans la rue, confronté à la vraie réalité de sa société, le religieux africain ne se retrouve plus. Il n'ose même plus se salir les mains et se gêne de passer plus d'une semaine de vacances chez ses parents! Le plus dur, c'est le passage d'une communauté dirigée par un Européen à celle dirigée par un Africain! Le matériel peut corrompre. Il n'est un secret pour personne: beaucoup de jeunes en formation ont perdu leur vocation à cause de l'aisance matérielle. On doit éviter les extrêmes.

Vu sous un autre angle, on pourrait imaginer l'incompréhension et la souffrance qu'éprouveraient des séminaristes en face d'un supérieur fraîchement venu d'Europe! Les Oblats italiens, pour ne citer que cet exemple, digéreraient mal qu'on fasse appel à un Oblat africain pour diriger une de leurs maisons de formation pendant qu'ils sont nombreux eux-mêmes. Toutefois, réalisme considéré, nous pensons qu'à aptitude égale et à compétence égale, le formateur africain est préférable dans une maison en Afrique; mais s'il y a manque d'Africains (compétents), on peut compter sur un formateur étranger, afin de ne pas détruire le charisme de la congrégation.

Dans l'attente de la réalisation de ce beau rêve présenté à nous comme une tâche, les formateurs sont appelés à façonner, pour l'an 2000, un religieux humainement et spirituellement solide conformément aux attentes du peuple de Dieu: homme de volonté qui ne recherche pas d'aises et ne fuit pas l'effort; religieux qui a un sens de respect envers la personne humaine, qui a de l'attention pour les abandonnés et qui s'engage pour le développement intégral de l'homme; religieux qui a une véritable expérience de Dieu, qui est intérieurement libre de tout et qui a une vie extérieurement mortifiée; religieux qui sait descendre dans la rue pour “apprendre à communier au destin réel de nos contemporains”[35]; religieux qui a un sens du travail productif et initié sans méfiance à la gestion de l'économie; bref un bon religieux, conscient de la dimension charismatique de sa vocation.

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Jean Bosco MUSUMBI, né en 1956 à Bembele-Yasa (Bandundu, Zaïre), prêtre de la congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée depuis 1986. Licencié en théologie de la vie religieuse de l'Institut Claretianum de Rome, il est actuellement formateur et professeur au scolasticat Eugène de Mazenod à Kinshasa.


Notes:

[1] FOTTORINO E., GUILLEMIN C., ORSENNA E., Besoin d'Afrique, Paris, Fayard, 1992, p. 339-340.

[2] DIAKITÉ Tidiane, L'Afrique malade d'elle-même, Paris, Karthala, 1986.

[3] MANA, L'Afrique va-t-elle mourir ?  Paris, Cerf, 1991.

[4] MULOWAYI P., "Vie religieuse et mentalité africaine", in Telema, n° 11, 1977, p. 41.

[5] MOTANYANE A., "Inculturation de la vie religieuse en Afrique", Rome, 1991, in Documentation OMI, n° 191, mars 1993, p. 9.

[6] (Un prêtre parmi tant d'autres), "Messe de Prémices : quel sens ?", in  Omi-Zaïre , n° 5, 1992, p. 3-4.

[7] Texte cité par Telema, n°11, 1977, p. 39.

[8] MATUNGULU Otene, “Problème des vœux en Afrique”, in Le charisme de la vie consacrée, Actes de la quinzième Semaine Théologique de Kinshasa, Faculté catholique de Kinshasa, 1985, p. 49.

[9] D'après Tillard, en effet, “il est impossible de trouver dans l'Écriture l'affirmation immédiate et explicite de la doctrine des ‘trois conseils évangéliques’. Il semble même nécessaire de refuser l'opinion qui y reconnaîtrait au moins l'affirmation non équivoque de l'unique ‘conseil du célibat pour le Royaume des cieux’ (Mt 19, 12)”. Lire : TILLARD J.M.R., Devant Dieu et pour le monde. Le projet des religieux, Paris, Cerf, 1974, p. 153.

[10] GUY J.-C., La vie religieuse, mémoire évangélique de l'Église, Paris, Centurion, 1987, p. 109. Voir BERNARD C. A., Traité de théologie spirituelle, Paris , Cerf, 1986, p. 40-41.

[11] Cf. CASTAGNETTI C., "Vocation", in Dictionnaire de la vie spirituelle, Paris, Cerf, 1987, p. 1176.

[12] Cf. OURY G.-M., Dictionnaire de la prière, Chambray, C.L.D., 1990, p. 113-114.

[13] Cf. MUSUMBI Jean B., Les signes de la vocation oblate. Dans les Lettres du Bx. Eugène de Mazenod aux Oblats de France (1814-1861) et les Normes Générales de la formation oblate (1984), Rome, 1992, p. 197.

[14] Cf. MATUNGULU Otene, Fidélité au Christ et à l'univers négro-africain. Ébauche d'une spiritualité, Lubumbashi, Saint Paul Afrique, 1980, p. 47.

[15] CIARDI F., Le charisme oblat, in Vie Oblate Life, (s.n. et s.d.), p. 325-326.

[16] Pour reprendre l'expression de MATUNGULU Otene, Célibat consacré pour une Afrique assoiffée de fécondité, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1979.

[17] ORAISON M., Le célibat, Paris, Centurion, 1966, p. 109.

[18] BOISVERT Laurent, Le célibat religieux, Paris, Cerf, p. 119.

[19] de MAZENOD E., Lettre au p. Santoni, 16 mars 1846, in Écrits Oblats , n°10, p. 118.

[20] Cf. “La pauvreté évangélique en milieu africain”,. Message de l'ASUMA, in Telema, n° 29, 1982, p. 20.

[21] METENA M'nteba, "La pauvreté religieuse en Afrique : une bienheureuse inconséquence ?", in Telema, n° 29, 1982, p. 9.

[22] Texte cité par TANQUEREY A., Précis de théologie ascétique et mystique , 10e éd., Paris, Desclée et Cie, 1924, p. 41.

[23] “Vie religieuse et réalités africaines”, Rapport de la réunion (ASUMA), tenue à Manresa (Kinshasa) les 25, 26 et 27 février 1966, ibid., p. 78.

[24] VANIER J., La communauté, lieu du pardon et de la fête, Paris, Fleurus, 1979, p. 7.

[25] VATA Diambanza, La communauté, lieu de l'accueil mutuel. Vivre en communautés missionnaires apostoliques, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1991, p. 7.

[26] VANIER J., Op. cit., p. 11.

[27] BWANGA Zinga, "L'inculturation de la vie consacrée en Afrique", in Le charisme de la vie consacrée, op. cit., p. 45.

[28] MONSENGWO Pasinya, Inculturation du message à l'exemple du Zaïre, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1979, p. 7.

[29] "Message des Supérieurs et Supérieures Majeurs à tous les religieux et religieuses du Zaïre", Kinshasa, 15 février 1993, p. 1.

[30] NKINGA Bondala, "Vie consacrée, signe prophétique dans la société", in Le charisme de la vie consacrée, op. cit., p. 180.

[31] Sur le besoin d'expression et ses frustrations, voir MALENGE Kalunzu J.-B., Liberté d'expression, coll. Engagement social 7, Kinshasa, Épiphanie, 1993, p. 5-8.

[32] “Message des Supérieurs et Supérieures Majeurs à tous les religieux et religieuses du Zaïre”, Kinshasa, 15 février 1993, p. 1.

[33] MATUNGULU Otene, Fidèle au Christ et à l'univers négro-africain, op. cit., p. 49.

[34] “Voix des Évêques d'Afrique”, in Telema, n° 73, 1993., p. 44.

[35] MALENGE Kalunzu Maka, Prêtre dans la rue, deuxième édition, Kinshasa, Baobab, 1992, p. 20.

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