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Religieux africain de l'an 2000
Problèmes et urgences

Jean Bosco Musumbi, o.m.i. - Les Éditions Baobab, Kinshasa (RD Congo) 1994

Préface

Le Synode spécial pour l'Afrique a posé, très officiellement maintenant, la bien vieille question de la Malenge Kalunzupertinence du christianisme en Afrique. Comme pour vérifier si Jésus marche bel et bien aux côtés de l'Africain d'aujourd'hui et si le cœur de l'Africain vibre bel et bien en cette compagnie.

Pour répondre, nous avons besoin de témoins de chair, d'hommes et de femmes porte-flambeaux. C'est la mission de tout chrétien “engagé”. Ceux qui s'appellent “religieuses” et “religieux” ont choisi de remplir solennellement ce rôle. Ils sont “consacrés”. Et ils sont minoritaires voire marginaux: selon les récentes statistiques, ils représentent, dans l'ensemble de l'Eglise catholique, 0,12%. Mais ils sont bien visibles par leurs “signes” et insignes, et portent même parfois ombrage comme des arbres qui cacheraient la forêt!

Bien marqués du péché, tous ne s'acquitteront jamais convenablement de leur “profession”. Mais tous sont bien là pour nous dire par leur vie, comme signes et symboles, toute l'amitié de Jésus-Christ.

La neuvième assemblée générale ordinaire du Synode des Evêques, en octobre 1994, portera très opportunément sur la vie consacrée dans l'Eglise et dans le monde. Après la récente assemblée spéciale consacrée à l'Afrique, c'est comme si les deux synodes romains voulaient particulièrement s'interpeller pour trouver un écho plus audible dans l'Afrique de l'an 2000.

Mais qu'est-ce que la vie consacrée? La foule immense des chrétiens d'Afrique n'a peut-être pas bonne perception de la “vie religieuse”. Qu'un synode “ordinaire” des évêques s'y penche suggère que la situation serait la même ailleurs.

Et la présente brochure de Jean Bosco Musumbi tombe bien. En effet, combien savent la différence entre un “père”, un “abbé” et un “frère”? Dans le sillage missionnaire, la vie consacrée, en Afrique, a trop souvent été présentée comme une curiosité dont la nouveauté consiste essentiellement dans le célibat. Mais que signifie ce statut sans l'allusion à l'évangile et au baptême chrétien? N'est-on pas si proche de n'importe quelle pratique magique, fétichiste? Les quelques auteurs connus n'ont de verve que sur la “place centrale” du célibat pour une “Afrique assoiffée de fécondité”.

Donc, il faut éclairer ce monde et surtout ceux et celles qui s'engagent pour dire eux-mêmes la raison de leur choix de vie. C'est lorsque des questions urgentes se posent qu'il faut prendre le temps de la réflexion. Il faut interroger les sources fondamentales et non se contenter d'expédier quelques slogans. Jean Bosco Musumbi s'est mis à la tâche: “la vraie identité du religieux africain de demain viendra du regard 'amoureux' sur le Christ et non pas d'abord de nos observations d'aujourd'hui sur la conduite religieuse.”

C'est sur la solide base d'une connaissance exacte du sens de la vie consacrée que nous aurons à bien apprécier la pertinence, en Afrique, de la chasteté, de la pauvreté et de l'obéissance religieuses.

Dans la pratique, le célibat et toute la discipline religieuse et ecclésiastique restent des interpellations vers l'épanouissement de l'Africain de cette fin de siècle. Terrifié par la pandémie du sida, on est bien tenté de louer la sagesse et la prudence de la vie consacrée. Même si la question de la discrimination sexuelle reste entière et que les religieuses semblent ignorer voire entretenir et renforcer la situation de la domination de la femme.

Mais en face des questions de justice et de paix, de misère matérielle et humaine, la vie religieuse ne paraît-elle pas souvent comme l'une des “stratégies” commodes pour échapper à la disette quand tout le village et toute la ville va à la dérive? Quand les pauvres meurent de faim, ne mangeant plus un repas que tous les deux jours, qu'ils meurent de honte, faute d'un morceau de savon pour nettoyer quelques haillons et ainsi oser paraître en public... Quel défi, quel témoignage des communautés religieuses alors sinon de susciter l'envie pour le prochain pillage, la prochaine émeute de la faim?

Quelle vertu de résistance les religieux, individus et communautés, opposent-ils aux pouvoirs publics tyranniques? Lorsque les Etats défaillent et que les regards se tournent vers les Organisations Non Gouvernementales et surtout vers les Eglises pour gérer le bien commun ou pour distribuer quelques rares denrées de l'aide internationale, les religieuses et les religieux ne se complaisent-ils pas dans ce rôle de suppléance? Jean Bosco Musumbi nous interpelle plutôt à engager un vrai processus de développement humain.

L'auteur de la présente brochure place bien le vœu de pauvreté dans la relation avec autrui, dans la dimension communautaire. Ce n'est donc pas le fameux communautarisme africain, la fameuse “solidarité” africaine qui nous dispenseraient de l'effort ou qui nous feraient chanter trop vite les louanges de notre capacité naturelle à faire communauté, à “être ensemble”. Lorsque les carences de la vie moderne acculent plus d'un au repliement sur soi ou sur sa famille, l'Evangile vient nous rappeler au partage. Tant mieux si nous retrouvons ainsi nos “traditions”.

Mais le signe prophétique de la vie communautaire aujourd'hui consiste aussi à contester le nivellement des individus, la négation de la liberté et de la dignité de l'individu. Quelle place la vie religieuse en Afrique réserve-t-elle au respect des “droits de l'homme”?

Du vœu de pauvreté à la dimension de la vie communautaire, on touche bien à la question de la “justice” et de la “paix”, à la question politique de l'obéissance. Le Synode spécial pour l'Afrique n'a sans doute eu le plus d'écho dans l'opinion publique que sur “l'appel aux responsables politiques”.

N'est-ce pas que la vie religieuse et sacerdotale vécues sur notre continent se présentent parfois comme gages de privilèges faciles et de préséances dans les hiérarchies locales, ordonnées à écraser les pauvres? Or, depuis la démocratisation du continent, des privilèges plus ou moins indus sont remis en cause, et ceux des ecclésiastiques aussi bien. La virulence d'une certaine presse en témoigne...

Lorsque les nouvelles lois en cours d'élaboration sur le continent prévoient la désobéissance civile et que des opérateurs sociaux s'investissent dans l'éducation à la pratique de la grève, quel signe est-on en droit d'attendre de ceux qui ont fait vœu d'obéissance s'ils n'en comprennent pas eux-mêmes la portée exacte pour le Règne de Dieu sur la terre? Et quelle image Jésus laisse-t-il s'il vient, par ses acolytes interposés, nous apprendre l'agenouillement devant des pharaons et autres petits dieux? Et présenter le vœu d'obéissance comme disponibilité totale et permanente, inconditionnelle, n'est-ce pas offenser une Afrique soumise à l'arbitraire et à l'imprévoyance, à l'impréparation, à l'irrationalité de ses chefs? Nos Eglises ne discréditent-elles pas souvent la “démocratie” comme un danger alors que le monde contemporain y décèle une valeur cardinale?

Autant de préoccupations cruciales aujourd'hui. Jean Bosco Musumbi, formateur de religieux et de prêtres, a le mérite de recueillir de telles questions au concret comme des “signes des temps” à l'attention du “prophétisme de la vie religieuse” Il a surtout le mérite de nous inciter à la réflexion, de nous convier à la racine de la vocation religieuse même comme à ce lieu de la rencontre fascinante où le cœur d'un jeune homme ou d'une jeune fille, dans la pratique du baptême, accepte plus explicitement l'aventure avec Jésus. En Afrique comme ailleurs, aujourd'hui comme autrefois.

Jean-Baptiste MALENGE Kalunzu

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