Nous sommes le 12/12/2018 et il est 06h12 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Vie consacrée, mission avant tout spirituelle

(Jean Bosco Musumbi)

Introduction

Avec-et-AuffeDans le document “Vita Consecrata”, le Pape Jean-Paul II invite les chrétiens de bonne volonté à poursuivre la réflexion pour permettre l'approfondissement du grand don de la vie consacrée dans la triple dimension de la consécration, de la communion et de la mission (n° 13).

Notre réflexion se veut être un retentissement de ce souhait du Souverain Pontife. Elle repose le problème de l'identité de la vie consacrée, dans les congrégations religieuses, les sociétés de vie apostolique et les instituts séculiers, en Afrique comme ailleurs. Nous voulons  approfondir la réflexion amorcée dans la plaquette Religieux africain de l'an 2000, relative aux motivations et aux chances de la vie religieuse "africaine"[1] en nous interrogeant sur le sens de la mission aujourd'hui.

Il s'agira précisément, ainsi qu'on peut s'en apercevoir de décortiquer la signification que Jean-Paul II donne au vocable mission. "La mission, en effet, avant de se caractériser par les oeuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel" (VC 72). Une façon d'être que d'agir. Mais comment rendre présent au monde le Christ, et en quoi consiste le vrai témoignage personnel des personnes consacrées dans l'aujourd'hui de l'Afrique? Simple en apparence, cette interrogation en appelle bien d'autres semblables et met au clair la problématique de la mission.

Qui oserait s'engager dans la vie consacrée dite vie mystique sans désirer vivre l'union à Dieu? La rencontre est tellement merveilleuse, béatifiante et même séduisante que la personne qui en fait l'expérience en sort bien enrichie au point qu'elle ne peut la garder pour soi-même. Son coeur brûle du désir ardent de faire connaître l'Amour, de rendre témoignage à la Vérité bien qu'en des termes imprécis. Car toute rencontre, pour autant qu'elle soit authentique porte, comme son ombre, l'exigence de la mission ou mieux de l'annonce. Et cette dimension (de l'annonce), l'on n'aurait pas de peine à le démontrer, lui est constitutive et même essentielle. Elle s'impose comme d'elle-même.

Ce qui revient à dire qu'il n'y a d'authentique rencontre avec Jésus que là où l'on accepte, après coup, de l'annoncer. Impossible de comprendre l'expérience de la rencontre sans cette exigence. Ainsi Philippe à Nathanaël: “Celui de qui il est écrit dans la loi de Moïse et dans les prophètes, nous l'avons trouvé” (Jean 1, 45), et la Samaritaine aux gens de son village: “Venez donc voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait” (Jean 4, 29). A l'instar des Apôtres et de la femme samaritaine, les baptisés que sont les personnes consacrées "en vue du Royaume" doivent faire connaître le Christ et son Règne par l'apostolat de service direct et de témoignage de vie.

Notre partage sera résumé en deux articulations. Après avoir défini le concept de consécration, nous examinerons la mission spirituelle de la vie consacrée. Elle est essentiellement un appel à marcher sur les traces de Jésus, à aimer, à servir et à témoigner, et aussi à être signe efficace du Christ, de l'Église et de la vie chrétienne authentique.

1. Préalable

Pour appréhender la mission spirituelle de la vie consacrée dans toute sa complexité, il convient préalablement de clarifier certains concepts notamment la consécration et le témoin.

1.1. Personne consacrée

Par essence, "consacrer" (rendu sacré, saint, oint) est un acte réservé à Dieu et à sa libre initiative. Dieu appelle et met à part une personne ou un groupe de son choix. Ainsi, établi dans une relation privilégiée, l'homme s'efforce désormais pour Celui à qui il appartient. De fait, au fond de la notion de consécration se trouve celle d'appartenance stricte à Dieu en vue de son service d'amour[2].

Dans la Constitution dogmatique Lumen Gentium, le Concile Vatican II utilise le terme consécration dans le sens constant de "donation intégrale de soi". Par conséquent, tous sont consacrés: le Christ (n° 28), le peuple de Dieu (n° 10), les évêques (n° 21), les prêtres (n° 28), les laïcs (n° 34) ainsi que le monde lui-même. Chacun reçoit de Dieu la mission d'étendre son Royaume. Mais le Concile parle aussi de consécration dans la vie religieuse.

La consécration religieuse exige une vie réellement consacrée dans la liberté et l'amour intense en acte et en vérité. "A l'image de Jésus, Fils bien-aimé "que le Père a consacré et envoyé dans le monde" (Jean 10, 36), ceux que Dieu appelle à sa suite sont eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour imiter son exemple et poursuivre sa mission" (VC 72). Aussi la consécration est-elle vécue comme une "sequela Christi" qui s'exprime en un triple amour: suivre le Christ chaste, pauvre et obéissant.

Par ce dépouillement, la personne consacrée a tout donné au Seigneur à qui elle appartient; elle ne dispose plus de sa vie comme elle le veut. En d'autres termes, comme dit Cantalamessa, “nous ne nous appartenons plus, nous appartenons au Seigneur; c'est pourquoi nous ne pouvons plus disposer de notre corps selon notre bon vouloir, pour une satisfaction qui est une fin en soi. Cela est une profanation du temple de Dieu, c'est une “désacralisation”, le contraire exact de la consécration”.

Une telle consécration ne pourrait se réaliser que quand l'appelé demeure associé à l'appartenance totale que le Christ ne cesse de reconnaître face à son Père[3]. Ceci implique nécessairement un engagement apostolique dans l'Église. De fait, la consécration n'est jamais une fin en soi. On est toujours consacré pour quelque chose, dans un but. Dieu ne consacre que pour sa mission. Or, la mission consiste à "rendre présent au monde le Christ lui-même". Un appel à être témoin du Règne.

1.2. Un témoin

Le concept de consécration se comprend mieux dans son lien avec celui de témoin. Or, “témoigner, c'est attester la réalité d'un fait, en donnant à son affirmation toute la solennité qu'exigent les circonstances”[4]. Dans le christianisme le témoin atteste par sa vie que le Christ est venu et il est ressuscité.

En effet, le témoin est la personne qui a fait l'expérience de Dieu. Nous trouvons l'exemple typique au début de la première Lettre de saint Jean: “Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mais ont touché du Verbe de vie (...) nous vous l'annonçons, à vous aussi” (1, 1-3). Le témoin a été bouleversé par cette expérience et il sent le besoin irrésistible d'annoncer son expérience de Dieu aux autres; il réussit avec une puissance humainement inexplicable à bouleverser et à provoquer la conversion des autres, l'adhésion à la foi chrétienne.

Témoin fidèle par excellence, fondement de toute consécration, Jésus est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité (Jean 18, 37). En effet, il témoigne de ce qu'il a vu et entendu auprès du Père (Jean 3, 32), contre le monde mauvais dans ses oeuvres (Jean 7, 7), et il témoigne de ce qu'il est lui-même: la lumière du monde (Jean 8, 12-14). Constitué témoin du Christ devant tous les hommes (Ac 22, 15), Paul l'apôtre des nations, à l'instar des Douze, atteste partout la résurrection de Jésus (1 Cor 1, 6). Ce qui ne va pas sans souffrance ou martyre. A cause du nom et de la parole de Jésus.

Aussi, demander aux disciples d'être des témoins dans l'aujourd'hui de l'Afrique, c'est leur exiger de se comporter à la manière du Maître et des Apôtres, témoins de la vérité, de la justice et de la réconciliation de Jésus Christ pour tous les peuples.

La personne consacrée doit avoir le courage non seulement de la fidélité au Christ et à l'Évangile mais aussi de la communion, ou mieux de son identité profonde. Sans ambiguïté elle doit dire ce qu'elle est réellement à la face du monde maLGré les vicissitudes de la vie missionnaire. Cette vision prophétique exige de la personne consacrée, au sein de sa communauté, "audace, liberté pour dénoncer et redresser certaines malformations culturelles et soupçons qui divisent, sèment la discorde, la méfiance et les mésententes entraînant parfois des contre-témoignages évangéliques et le manque d'épanouissement de certaines consacrées"[5]. Ainsi rend-elle présent au monde le Christ.

Avec cette circonscription de la consécration, nous pouvons poser aisément quelques considérations relatives à l'apostolat des personnes consacrées, lequel gravite autour de la personne de Jésus Christ.

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2. Une mission spirituelle

La personne consacrée, on le sait, est par essence celle qui aime Dieu et le prochain, qui sert et témoigne. Sa vocation n'aurait pas de sens en dehors de cette triple dimension. Il s'agira ici plus du témoignage personnel, moyen par lequel la personne consacrée remplit sa mission spirituelle. “L'homme contemporain, souligne le Souverain Pontife, croit plus les témoins que les maîtres, l'expérience que la doctrine, la vie et les faits que les théories” (rm, 42).

Cet apostolat de témoignage de vie, il faut le souligner, est exigé de  tous les baptisés. De fait, un chrétien qui vit sérieusement son christianisme, qui aime le Christ et tente de le servir correctement devient un signe vivant de Jésus Christ en toute situation même sans accomplir une "oeuvre" particulière d'apostolat. Cette véritable annonce du Christ par la parole et le témoignage de la vie  “possède une efficacité particulière du seul fait qu'elle est accomplie dans les conditions ordinaires de la vie courante” (LG 35).

Nous reconnaissons toutefois que le témoignage de vie chrétienne se pratique réellement par ceux et celles qui font personnellement et tous ensemble l'expérience de Jésus Christ. Ils ont découvert la “perle de grand prix”; leur vie a trouvé un centre de gravité: ce sont des hommes libres! Se faisant disciples à la suite de Jésus, ils se disposent d'autant mieux à partager sa mission comme apôtres. Les personnes consacrées rendent présent au monde le Christ tout simplement en remplissant comme il convient leur devoir de personnes consacrées “en Église”.

2.1. Sur les traces de Jésus de Nazareth

La personne consacrée est appelée à imiter sans faille le Christ dans l'accomplissement de sa mission terrestre. De Jésus découle le tonus de son engagement au sein de l'Église. Une lecture sélective des textes bibliques nous permettra de déceler la quintessence de la mission du Fils de Dieu à laquelle participent les disciples.

Un constat de première évidence atteste que dans le Nouveau Testament, Jésus se présente lui-même comme l'Envoyé de Dieu par excellence dont parlait le prophète Ésaïe (Luc 4, 17-21, cf. Esaïe 61, 1s). Le Père a tout remis en ses mains (Matthieu 11, 27). Nous découvrons sa mission divine à travers des phrases qui expriment des rapports mystérieux du Fils et du Père: "J'ai été envoyé...", "Je suis venu...", "Le Fils de l'Homme est venu...", pour annoncer l'Évangile (Marc 1, 38), apporter le feu sur la terre (Luc 12, 49), apporter non la paix mais le glaive (Matthieu 10, 34), appeler non les justes mais les pécheurs (Marc 2, 17), chercher et sauver ce qui était perdu (Luc 19, 10), servir et donner sa vie en rançon (Marc 101, 45), etc. Chez saint Jean le seul désir de Jésus est de "faire la volonté de Celui qui l'a envoyé" (4, 34; 6, 38s). Par la mission du Fils le Père se révèle au monde[6].

Tant qu'il est vrai que Jésus est la source de surgissement de l'engagement missionnaire, à leur tour les disciples, appelés et envoyés dans l'Esprit Saint, doivent faire connaître la gloire de Dieu sur cette terre des vivants et orienter le peuple de Dieu vers la Jérusalem céleste. A l'instar des Apôtres que Jésus appela "pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher" (Marc 3, 13-14), les disciples doivent se conformer aux "états" du Christ. Sa mission ne se résume-t-elle pas en cette double attitude: l'amour pour le Père et l'amour pour les hommes surtout les pauvres?

2.2. Un appel à aimer, servir et témoigner

L'Église est à la fois "koinônia" et "diakônia". Nous voulons nous arrêter à l'appel à servir dans l'Église, c'est-à-dire à l'instant où l'amour devient concret. A la personne consacrée incombe un service tout particulier, correspondant au poste qu'elle occupe dans l'Église et aux choix radicaux effectués par elle. Appelée à un super service, la personne consacrée doit servir plus et servir mieux, parce que, par la sequela christi, elle s'est libérée de tout ce qui constitue obstacle au service d'autrui.

a) Service du témoignage

L'homme d'aujourd'hui est le plus grand mendiant de Dieu. Mais pour trouver Dieu il a besoin de témoins. La personne consacrée ne saurait répondre à ce besoin du monde sans être témoin de l'absolu de Dieu, signe de l'amour de Dieu, de sa puissance et de sa joie.

* Témoin de l'absolu de Dieu. La personne consacrée est par excellence le signe de Dieu là où on ne croit plus en Dieu; le signe de la présence divine là où on ne perçoit plus Dieu; le signe de l'Absolu de Dieu là où on croit dans le mondain seulement. Avec la radicalité de ses choix elle crie au monde, de manière plus forte, l'absolu de Dieu.

* Signe de l'amour de Dieu. La personne consacrée révèle Dieu en tant que chargé d'amour et donateur de l'amour. Ne pas aimer non seulement trahit l'essence de la vie consacrée, mais aussi sa mission, celle d'être révélation de l'amour de Dieu sur la terre. Devant la haine et la violence du monde la personne consacrée doit être capable de créer l'amour, parce qu'elle s'approche toujours de la source d'amour.

* Signe de la puissance de Dieu. Devant le monde contemporain qui ne croit plus facilement qu'aux réalités technologiques, la personne consacrée doit faire voir la puissance de Dieu en montrant ce que Dieu a fait en elle; et ce dont Dieu est capable d'opérer à travers celui qui se confie à lui. Etre capable de contempler les merveilles de Dieu et d'aider les autres à recevoir ses grâces.

* Signe de la joie de Dieu. Qui s'approche de Dieu s'approche de la source de joie. La joie intérieure, fruit de la continuelle communion avec le Christ, doit se manifester en un complexe d'attitudes externes de bonté, du beau trait, de sourire. Un sourire qui soit le signe du sourire de Dieu. Pourquoi avoir toujours le visage du vendredi saint comme si le Christ n'est pas ressuscité! Notre société a besoin de personnes consacrées joyeuses, capables de rayonner et de faire rayonner la joie auprès de qui les rencontrent. La tristesse prolongée laisserait penser qu'on s'est trompé de voie et qu'on ne fait pas la volonté de Dieu.

b) Service de l'évangélisation

Aux disciples Jésus à donné le mandat d'évangélisation. Pour Matthieu et Marc, l'évangélisation signifie "annoncer au monde l'Évangile" (Matthieu 28, 19; Marc 16, 15). Pour Luc, au contraire, elle signifie "être témoin du Christ" (Ac 1, 8). La signification de ces textes est complémentaire. En effet, comment peut-on évangéliser sans témoigner? Et comment peut-on témoigner sans sentir le besoin d'annoncer la Bonne Nouvelle?

* Évangélisation par le témoignage. La vie de la personne consacrée doit être une évangélisation en acte. Tous doivent comprendre qu'elle témoigne du Christ, annonce le Christ par sa vie, parle comme le Christ, aime comme lui et agit comme lui. Ceux qui rencontrent la personne consacrée doivent découvrir le Christ. Elle est "un autre Christ".

* Témoigner par l'Évangélisation. La personne consacrée doit évangéliser en témoignant. Il faut savoir rendre compte de sa propre espérance (1 P 3, 15). De fait, comment la personne consacrée peut-elle avoir fait l'expérience du Christ sans sentir le besoin de la communiquer? On pourrait la mettre en doute.

* Évangéliser avec puissance. L'évangélisation-témoignage n'est pas une action humaine, mais un mouvement de l'Esprit de Dieu. La puissance évangélisatrice est directement proportionnelle à la sainteté de la personne consacrée, à son témoignage de vie, à sa prière, à sa disponibilité au sacrifice et à la souffrance, ainsi qu'à la capacité de communion fraternelle. Elle est encore conditionnée par plusieurs autres facteurs: la culture, la préparation pédagogique, la capacité de dialogue, la capacité d'adaptation aux personnes et aux situations, l'expérience, le caractère de la personne consacrée, etc. Ces facteurs ne valent rien sans la mouvance de l'Esprit Saint qui conduit l'Église.

c) Service de la prophétie et de la promotion humaine

La personne consacrée doit être une prophétie vivante. Elle a fait des choix d'humilité, elle est un évangile vivant: elle conteste le monde et annonce la réalité du monde futur. Elle ne doit pas hésiter à marcher à contre-courant de la vie ordinaire. Au risque de sa vie comme tout bon prophète.

Quoiqu'il en soit, par son action l'Évangile vise à créer l'homme intégral, l'homme parfaitement humain, qui réalise toutes les dimensions de son être, spécialement la dimension plus profonde qu'est l'ouverture à Dieu. Cela suppose deux choses: une libération de tous les esclavages externes (misère, faim, esclavage politique, économique, etc.); mais la création intégrale de l'homme suppose surtout la libération de l'homme de divers esclavages internes ou idoles.

La personne consacrée, appelée par vocation à servir l'homme, doit orienter son service vers ces deux objectifs. Elle doit aider les gens à se libérer de l'esclavage externe et interne[7]. En d'autres termes, la personne consacrée doit être un éducateur, un formateur des consciences, un "constructeur" des hommes.

2.3. Un appel à être des signes efficaces

La vie consacrée est aussi un appel à être des signes efficaces du Christ toujours Vivant, de l'Église dynamique et de la vie chrétienne authentique. Ces caractéristiques correspondent aux trois façons d'être missionnaire dans l'aujourd'hui du monde. D'après Mgr Henri Goudreault, ce sont: la suite du Christ, la profession des conseils évangéliques et la réponse aux besoins du monde[8]. Une mission spirituelle de la vie consacrée.

a) Signe du Christ toujours Vivant

L'état de consécration se situe dans la ligne de la réponse de sainteté baptismale. Or le baptême configure le chrétien au Christ par l'Esprit Saint. L'union est si forte que le baptisé devient l'image du Christ, tendu vers la perfection.

Le baptisé qu'est la personne consacrée n'aura en vue que la réalisation intense de cette image du Christ dans sa sainteté, dans son activité de charité et dans la puissance de sa grâce. Elle doit imiter trois traces du Christ si elle veut demeurer un signe efficace de sa présence permanente dans le monde. Il nous suffit ici de rappeler l'enseignement du Concile Vatican II relatif à la nature même de l'état de consécration.

* D'abord la personne consacrée doit être le reflet de la sainteté du Christ. Appelée à marcher à la suite du Christ, la personne consacrée manifeste l'effort de sainteté, suivant la recommandation du Christ (Matthieu 5, 48), dans la profession des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Par ces voeux, la vie consacrée "imite plus fidèlement et sans cesse représente dans l'Église le genre de vie que le Fils de Dieu a embrassé, quand il est venu dans le monde pour faire la volonté du Père, et qu'il a lui-même proposé aux disciples qui l'accompagnaient” (LG 44c).

Les personnes consacrées réactualisent la vérité de la chasteté du Christ, de sa pauvreté et de son obéissance dans l'Église. Ce qui ne signifie nullement “une négation des valeurs inhérentes à la sexualité, au désir légitime de posséder et de décider de sa vie de manière indépendante” (VC 87). Ceux et celles qui acceptent ce genre de vie au contraire deviennent libres et plus ouverts à Dieu et au monde.

En effet, seul l'amour peut justifier le célibat en vue du Royaume. "A cause de moi et à cause de l'Évangile" (Marc 10, 29). L'amour du Christ et au Christ est le motif fondamental de la chasteté. C'est là son seul et unique espace de justification authentique, espace qui en constitue en même temps le fondement ultime. Ce qui laisserait croire que le principal danger pour le célibat est le fait d'éteindre l'amour de Dieu et des frères dans le coeur de la personne consacrée. De son côté, la pauvreté, donation au Christ l'unique nécessaire, est une disponibilité totale en faveur du Règne. Elle est d'abord une question d'être que d'avoir, une attitude de l'esprit (cf. Matthieu 5, 3) par laquelle la personne consacrée se revêt du Christ (Ga 3, 27) et s'abandonne à Dieu. Et l'obéissance, plus que du renoncement à la propre volonté, est un renoncement à la solitude, afin de vivre en communion avec les frères ou les soeurs pour découvrir ensemble la volonté divine. Elle naît de l'exigence même de la communion fraternelle.

Et puisque les seuls témoignages écrits ne suffisent pas, le monde a besoin de témoignages vivants, l'engagement par voeux est un véritable témoignage, une éloquente prédication pour le Pape Paul VI. “Le témoignage silencieux de pauvreté et du dépouillement de pureté et de transparence, d'abandon dans l'obéissance peut devenir une éloquente prédication capable de toucher même les non-chrétiens de bonne volonté, et la plus efficace provocation au monde et à l'Église elle-même” (EN 41, 49).

* Puis la personne consacrée est le reflet de l'activité caritative du Christ. Les personnes consacrées font en outre preuve de l'amour du Christ dans le présent de notre monde. En effet, l'amour de Dieu et du prochain est l'essence de la vie consacrée. Grâce aux personnes consacrées l'Église manifeste le Christ soulageant les souffrances du monde, annonçant le Royaume, guérissant les blessés et nourrissant les affamés. Les voeux de religion les aidant à purifier le coeur et la liberté spirituelle éveillent la ferveur de la charité (LG 46). Leur amour sans réserve ne se réalise qu'après avoir découvert de manière lucide l'amour de Dieu pour les hommes.

* Enfin la personne consacrée doit être le reflet de la grâce transformante. Elle est appelée à manifester la puissance de la grâce divine. “Ainsi, la profession des conseils évangéliques apparaît-elle comme un signe qui peut et doit inciter efficacement tous les membres de l'Église à l'accomplissement joyeux des devoirs inhérents à leur vocation chrétienne”. Les personnes consacrées sont pour tous les chrétiens des exemples suggestifs et transformateurs de vie. Leur vie spirituelle bien vécue fait grandir leur communauté chrétienne.

b) Signe de l'Église dynamique

L'Église est fondamentalement communion. Les personnes consacrées sont au milieu du monde une manifestation de cette unité ecclésiale, ou mieux de l'Église dans sa double charité, envers Dieu et envers le prochain. Voilà pourquoi la vie consacrée ne se comprend mieux que dans son rapport intime avec sa gardienne, l'Église.

Épouse du Christ, l'Église est en effet instrument de l'amour et du salut que Jésus apporte au monde. Poussée par la charité elle s'engage pour le salut du monde. A cette mission de l'Église “envoyée” participent intensément les personnes consacrées en vertu de leur donation particulière. Par la vie communautaire fraternelle et apostolique elles manifestent avant tout que l'Église est mystère d'amour. Elles mettent tout en oeuvre pour vivre leur unité de charité en entretenant des relations interpersonnelles profondes, dans la réciprocité d'amour motivé par un amour plus radical, celui pour le Christ.

En ce sens, pense Fabio Ciardi, la communauté de vie consacrée s'offre à l'Église comme un lieu qui témoigne de la koinônia évangélique historique. En elle le monde peut retrouver le sens de la personne et le désir de relations authentiques, de communion et d'unité[9]. Par conséquent, nos chrétiens d'aujourd'hui devraient pouvoir rencontrer dans les personnes consacrées d'authentiques “experts” en communion ecclésiale. Les divisions entre les membres sont inacceptables. Ainsi seront-elles toujours le reflet de l'Église dynamique, ouverte aux attentes du peuple de Dieu et réponse aux signes des temps.

c) Signe de la vie chrétienne authentique

 Toute vie chrétienne remonte au baptême. Or le baptême a trois effets. Le premier effet consiste à unir l'homme pour toujours au Christ crucifié et ressuscité et par lui, au Père céleste dans l'Esprit; le second effet à insérer l'homme dans l'immense assemblée fraternelle de l'Église; et le troisième consiste à faire participer activement à la mission de l'Église ratifiée par la confirmation. Logiquement, l'état de consécration renforce ces trois effets et leurs exigences.

Les personnes consacrées veulent être une expression particulièrement intense de la vocation commune, celle baptismale. Il ne s'agit pas d'un super baptême duquel sortirait un super chrétien qu'on appellerait “personne consacrée”. Mais être personne consacrée, c'est répondre pleinement aux exigences de son baptême et de sa confirmation. Or les chrétiens authentiques sont ceux que le désir de perfection habite. La vie consacrée doit être une réalité prophétique qui annonce et anticipe le banquet céleste (cf. Matthieu 22, 1-13), une anticipation de la communion trinitaire à laquelle tous sont conviés par l'Auteur de la vie.

En même temps qu'elles signifient à tous les chrétiens que le Christ est vivant, qu'ils doivent l'aimer et s'aimer mutuellement, les personnes consacrées doivent dire, par leur style de vie, qu'ils sont perpétuellement en marche vers la pleine possession de la Jérusalem d'en haut[10]. Tout l'effort de leur vie ne devrait consister qu'à cultiver les vertus qui facilitent le progrès spirituel. Ainsi peuvent-elles guider spirituellement les autres chrétiens désireux de s'éloigner des “âmes médiocres” comme le dit si admirablement Thérèse d'Avila.

Certes, la vie chrétienne des personnes consacrées devient authentique  dans la mesure où elles vivent réellement leur consécration à la lumière de l'Évangile. C'est un constat de première évidence. Notre société a certainement besoin de personnes consacrées “sincères, exigeantes envers elles-mêmes, capables de se constituer en signes purs et forts”. Elle voudrait surtout voir des personnes consacrées respectueuses et généreuses, capables d'accueillir l'autre dans sa liberté et sa différence, bref des hommes et des femmes aimés de Dieu et convertis. “A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples: à l'amour que vous aurez les uns pour les autres”, dit Jésus à ses disciples (Jean 13, 35). Là réside le secret de l'inculturation de la vie consacrée en Afrique. Seul l'amour brise toute barrière et permet ce qui est bien.

Conclusion

Fidèles à la recommandation du Maître, les personnes consacrées s'efforcent leur vie durant à vivre en vérité leur humanité, leur vocation chrétienne et les engagements de la vie consacrée. En les voyant vivre authentiquement l'idéal de leur vie, le  monde peut alors glorifier le Père Céleste. Ce qui fait d'elles des signes efficaces d'une vie chrétienne déjà céleste sur terre.

En somme, les personnes consacrées sont, l'on n'en peut douter, une manifestation claire et vivante de l'Absolu de Dieu et du Royaume, de son amour, de sa puissance et de sa joie. Voilà qui justifie leur mission avant tout spirituelle au seuil du troisième millénaire.

Pour plus de fidélité à cette mission, les personnes consacrer doivent se renouveler sans cesse dans leur vocation et dans leurs engagements missionnaires, renforcer leurs convictions religieuses et la discipline tant personnelle que communautaire. En outre, elles doivent surtout exercer la créativité pour offrir des raisons d'espérer au peuple de Dieu et pour attirer des jeunes à leur style de vie, au charisme de la vie consacrée. Les vraies vocations naissent certainement du témoignage de l'attachement au Christ et non pas de nos belles oeuvres extérieures.

Pour ce, les membres doivent servir de modèle aux chrétiens. Ils doivent oublier la divergence de leurs opinions et accepter la différence. Ils doivent montrer le sérieux de leur vocation en évitant le cercle de médiocrité et en bâtissant une Église unie, pluriculturelle et solidement enracinée dans la foi. Le défi est d'envergure: celui de vivre dans la fidélité le charisme de la vie consacrée dans le contexte socioculturel que traverse l'Afrique, et celui de soigner davantage l'identité profonde de la vie consacrée et de prendre au sérieux nos responsabilités à tous les niveaux.

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Notes:

[1] MUSUMBI J.B., Religieux africain de l'an 2000. Problèmes et urgences, Kinshasa, Baobab, 1994.

[2] Cf. CANTALAMESSA R., La sobre ivresse de l'Esprit, t. 1, Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 87-101.

[3] Cf. de CANDIDO L., "Vie consacrée", in Dictionnaire de Vie Spirituelle, Paris, Cerf, 1987, p. 1160-1161.

[4] “Témoignage”, in Vocabulaire de théologie biblique, 6e éd., Paris, Cerf, 1988, col. 1261.

[5] KAMBIRE D.-R., Religieuse africaine et sa mission prophétique aujourd'hui, Kinshasa, 1994-95, p. 39.

[6] Cf. “Mission”, in Vocabulaire de théologie biblique, 6e éd., Paris, Cerf, 1988, 772-778.

[7] Cf. de MARTINI N., QuaLucuno mi ha chiamato, 3a Ediz., Torino, EDC, 1990, p. 123-164.

[8] "Consécration et mission aujourd'hui: interrogations, réponses et contributions spécifiques", in Omnis Terra, n° 350, février-mars 99, p. 79-93.

[9] Cf. CIARDI F., "La communauté religieuse, signe d'espérance", in Vie Oblate Life, (s.d.), F 161-172.

[10] Cf. AUBRY J., Teologia della vita religiosa, 2a Ediz., Torino, EDC, 1988, p. 77-90.

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