Nous sommes le 12/12/2018 et il est 07h19 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Au commencement de la vie spirituelle
de Christophe

(Jean Bosco Musumbi)

Introduction

Chapelle BarvauxToute vie chrétienne remonte au baptême. Mais la vie spirituelle chrétienne personnelle ne commence que par sa prise de conscience et par un ferme engagement dans l'Église. Entendons par la vie spirituelle cet “itinéraire de fidélité croissante, où la personne consacrée est conduite par l'Esprit et configurée par lui au Christ, en pleine communion d'amour et de service dans l'Église” (VC, 93). Cette vie spirituelle a un commencement, le moment "où la personne humaine se considère responsable de sa vie devant Dieu, c'est-à-dire lorsque la relation à Dieu devient une relation totale de personne à personne"[1]. Combien connaissent cet instant précieux de leur vie ?

Sur ces pages nous voulons précisément parler de Christophe et de son expérience spirituelle. Chose certaine, comme sur le chemin d'Emmaüs (Luc 24, 13-35), Jésus fait route avec nous au milieu de nos désespoirs, de nos angoisses, de nos incertitudes, de nos inquiétudes, de nos questionnements et même de nos illusions d'aujourd'hui. Et quand nous avons découvert la joie de l'écouter, de marcher en sa compagnie et de demeurer auprès de Lui, l'Esprit de Dieu fait naître en nous la mission, ou mieux le devoir impérieux de l'annoncer à d'autres. "La mission, en effet, avant de se caractériser par les oeuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel"[2].

Certes, le Dieu révélé par Jésus Christ est un Dieu d'expérience.

Toute la Bible l'atteste. Dieu se donne réellement à l'homme dans une expérience qui provoque la conversion réelle personnelle à Dieu et transforme la vie. De fait, "le Seigneur, venu nous rencontrer, nous appelle à être disciple, exige que nous nous laissions imprégner de cette rencontre, que nous vivions de cette vie nouvelle qu'il a présentée à notre coeur"[3]. Nombreux sont ceux qui en font l'expérience, c'est-à-dire prennent conscience de la réalité divine en eux. Très peu cependant s'expriment aisément sur la rencontre de Dieu.

Christophe que nous laisserons parler à la première personne est l'un de ces hommes qui a longtemps hésité à parler du commencement de sa vie intime avec le Christ. Tout pour lui demarre au lendemain d'un songe. Illusion ou expérience de Dieu ? La question mérite d'être posée dans cette Afrique où l'arrivée intempestive des églises étonne plus d'une personne.

Dans cette tentative d'explication d'une expérience du Christ, nous exposerons d'abord le témoignage personnel de Christophe, puis nous essaierons d'apprécier le témoignage livré. Car, si l'expérience est positive et réelle, elle devient porteuse d'une certaine objectivité même si elle est vécue subjectivement.

1. Témoignage personnel de Christophe

Je prends volontiers le risque de valoriser un rêve en raison de ma foi en la Providence, sans oublier le progrès des sciences modernes notamment la Psaumeychologie. Dieu peut user d'une voie de son choix pour m'atteindre. Mon témoignage portera essentiellement sur quatre moments, à savoir : croisée des chemins, première rencontre, seconde rencontre, et vie transformée.

1.1. Croisée des chemins

Mon rêve d'enfance était de devenir médecin. Ce projet fut brisé par certaines circonstances bouleversantes pendant mon école secondaire notamment le manque de prêtres. Dieu usa de tous les moyens efficaces pour conquérir mon âme. Il fit naître au plus profond de mon être l'ardent désir de devenir religieux, afin de mieux aimer Dieu et le prochain. Ce qui me propulsera au couvent où commencera l'aventure religieuse dans ses hauts et ses bas.

Après l'initiation à la vie consacrée, j'eus une double crise en première année de philosophie. La première, c'est que je croyais fortement m'être trompé de voie en comparant ma vocation à celle de Samuel qui fut appelé par son nom (1 S 3, 1s). Je n'avais jamais entendu une voix semblable. La seconde crise fut une zone de turbulence, une période pénible de discussions au sujet du christianisme, l'âge de questionnement et de protestation.

En effet, la lecture des auteurs athées, en l'occurrence celle de l'allemand Friedrich Nietzsche, mit en cause mon projet de vie consacrée ainsi que mon élan spirituel. Ma vie de prière s'en est trouvée peu à peu relâchée, avant de disparaître enfin complètement. Je perdis la motivation et devins triste. Comment m'en sortir ? Les versets de Matthieu "venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau" et "cherchez, vous trouverez" (11, 28; 7, 7) résonnèrent en moi. Alors j'engageai frénétiquement la recherche de Dieu, afin de trouver la raison d'être de mon existence.

1.2. Première rencontre : Il m'a éclairé

a. Un rêve hors du commun

Vendredi 14 décembre 1979 à 20 heures j'allai assister à une conférence débat sur une expérience du Christ. Un professeur d'Université parlait de sa rencontre avec le Christ. Son discours sur Dieu endurcit mon esprit sceptique. Il avouait même avoir vu Jésus ! Dans mon orgueil je lui posai la question de décrire le visage du Christ tel qu'il lui apparaissait. Ma question fit rire l'auditoire et la réponse me laissa insatisfait. Ce rire me choqua très profondément et me plongea dans un profond examen de conscience; me reprochant d'avoir posé une question ridicule. Je devins honteux en moi-même.

Choc du rire ! Alors commença une longue méditation.

Cette nuit-là, ma vie semblait prendre un nouveau départ. Avant de dormir, je me mets à genoux pour prier ainsi : "Je m'abandonne en tes mains, Seigneur". Puis me couvrant les yeux de mes mains, je lui dis encore : "Tire-moi des ténèbres de mes péchés et montre-moi ta lumière afin que je croie". Alors vint la torpeur de la nouvelle création. Voici ce qui m'arriva en rêve[4].

Pendant que je dors profondément, je sens la présence d'un petit éclairage dans ma chambre. J'ouvre les yeux et constate qu'une étincelle jaillissant du côté de mes pieds éclaire ma chambre. Je me lève à moitié pour repérer la source lumineuse mais l'étincelle se dérobe jalousement de mes yeux et me laisse dans le noir. Je me remets couché et me laisse envahir de nouveau par le sommeil.Quelques instants plus tard, le même phénomène se reproduit. Cette fois-ci, avant de me lever pour découvrir le mystère, mes lèvres balbutient ce refrain : "En toi Est la source de vie, par ta lumière nous voyons la lumière"[5].

Après l'avoir repris deux trois fois, je me redresse à moitié et fixe l'étincelle. Je tombe irrésistiblement à genoux face contre terre et je dis : "Seigneur, prends pitié du pécheur que je suis". Entre-temPsaume le foyer se consume sur un tabouret à la manière d'une bougie tout en laissant la chambre bien éclairée. Après cette prière, je me mets debout (toujours en rêve) tout étonné du phénomène étrange : une chambre éclairée sans lampe ! Je constate curieusement que je me trouve dans une case. Elle porte un lit en sticks et un vieux drap de lit blanc sur la natte. À travers les murs je puis apercevoir des gens qui parlent en marchant comme s'ils rentraient d'une fête ou d'un bar. En voulant dresser le lit, je trouve sur le drap trois bougies de dimensions différentes : une plus grande, une moyenne et une petite. Je les tiens en main tout à la stupéfaction. Je ne comprends rien. Le rêve s'évanouit et je me réveille. Il est cinq heures.

b. Essai de compréhension

Effrayé, le coeur retentit du bruit d'une voix intérieure comme pour me calmer. Pourquoi douter de Dieu et pourquoi t'étonner ? Ta prière a été exaucée. Redresse-toi et ne doute plus de son Fils qui n'a d'autre visage que l'éclat de la lumière que tu viens d'admirer. Ton Dieu est Lumière, la source de qui vient toute vie. L'Esprit te l'a fait chanter. Il vient de te rejoindre dans ton cadre le plus naturel, dans les conditions de ta naissance et de ton enfance. Aux gens du monde tu rendras témoignage de la lumière reçue de Dieu, Dieu Un en trois personnes divines. Comme les trois bougies peuvent se fondre pour ne faire qu'une seule ainsi la sainte Trinité.

Le désarroi me poussa à solliciter l'aide d'autres personnes. Je voulais surtout savoir s'il s'agissait d'illusions dangereuses ou de grâces authentiques. Je compris que mes émotions avaient un fondement; elles n'étaient pas fruit de l'imagination. Une parole de l'Écriture vint me confirmer dans cette conviction au cours d'une messe de Noël. Le prophète Ésaïe m'ouvrit la compréhension : "Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre, une lumière a resplendi" (Es 9, 1). Ainsi mon songe reçut-il sa pleine signification : Dieu m'a rendu visite. Désormais Il prendra la direction de ma vie.

Les effets de cette rencontre sont multiples. J'énumère les plus significatifs. Positivement : la conversion, la crainte de Dieu et l'envie de parler de Dieu avec conviction, la soif de lire les Écritures et le goût de la prière, la joie et la paix intérieures, le désir d'aimer, la disponibilité, la concentration et le désir d'apostolat, certains phénomènes indescriptibles. Négativement : la tendance d'isolement, la négligence dans les études, la recherche du spectaculaire, etc.

1.3. Seconde rencontre : Il m'a regardé

a. La sécheresse

Une fois devenu prêtre (7 ans plus tard), je ne me soucie presque plus de ma vie spirituelle. Les gens sont contents de mon travail, alors je me gonfle d'orgueil, fier de mes talents. Le péché me ronge et je m'installe dans le laisser-aller. Mais je pleure chaque fois que je pense à la parabole du semeur. Je manque de paix intérieure et de vraie joie. En réalité, je ne pense qu'à moi-même. Je voudrais que le Seigneur éloigne de moi les soucis de la vie et me libère de la santé précaire. Alors l'idée me vient de m'ouvrir à quelqu'un de confiance pour m'aider à voir clair dans la fadeur de l'existence.

Ce samedi 14 octobre 1989 je me confie à un Prêtre canadien, missionnaire en Haïti que je rencontrais pour la première fois. Après avoir écouté ma confession l'homme de Dieu m'imposa les mains et fit une prière de libération sur moi. Je retrouvai la joie de vivre. Dieu devint un ami : plus aucun instant sans Lui, et la louange une tâche.

b. Et Il m'a regardé

Le matin du lundi 12 mars 1990, j'eus une vision. Une grosse croix se dressait dans ma chambre. Au début elle est lumineuse et nue. Puis le crucifié prend place en forme habituelle. Curieusement, la statue prend la forme humaine, la face tournée vers son coeur. L'homme aux cheveux courts est sans barbe. Je puis constater des traces de sang sur son ventre. Quelques instants plus tard je me réalise que l'homme de la croix est vivant ! Alors je lui dis : "Seigneur, si c'est toi, regarde-moi". Sa tête se redressa et il me regarda. Il me fixa de ses yeux complètement ouverts, pleins de tendresse et de pitié. La vision se déroba en suscitant en moi le désir de contempler.

Enfin la Croix reçut une nouvelle signification. Le Christ est toujours VIVANT. Chaque fois je le crucifie par mes péchés et chaque jour il se livre par amour pour moi, me sauve et me pardonne abondamment. Je me souvins alors de la fameuse question du 14 décembre 1979. Je voulais connaître le visage du Christ.

1.4. Vie transformée ?

Le fruit d'une telle expérience est plus intérieur qu'extérieur. En effet, depuis que le Seigneur est devenu pour moi un Dieu personnel, je me sens responsable de ma vie chrétienne, ce dont je n'avais jamais conscience auparavant. Ma vie manifeste un peu plus de conviction de foi, d'espérance, de charité et d'humilité.

a. Ma foi, mon espérance et ma charité

* La foi. Depuis que le Seigneur s'est approché de moi, je crois fermement que Dieu existe et qu'il continue d'intervenir dans l'histoire des hommes. Voilà pourquoi j'adhère à sa parole et j'essaie chaque jour de répondre à son appel et de lui plaire. “Or, sans la foi, il est impossible d'être agréable à Dieu, car celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent” (He 11, 6).Le contact avec la lumière et le regard du Seigneur m'a permis de mieux comprendre certains aspects du Mystère du Christ. Je dirai même que je suis passé de la non-foi à la foi. Je ne savais pas qu'être baptisé signifie s'engager envers Dieu avec une conscience droite et participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ (Cf. 1 P, 21). J'ignorais le fondement de mon existence. Comment pouvais-je croire en ce que je ne connaissais pas ? Grâce au don de la foi ma vie a eu sens.

* L'espérance. La rencontre du Christ m'a clairement fait comprendre qu'il existe un autre monde auquel nous devons aspirer tous. Par conséquent, je dois, au milieu des tribulations de la vie, me conduire honnêtement afin de gagner la nouvelle vie qui naît de la foi en Dieu qui est secourable. Or dans mon cheminement vers la possession de ladite vie j'expérimente aussi la faiblesse et l'épreuve.

Loin de me décourager, je garde confiance dans la grâce de Dieu qui me permettra de surmonter tous les obstacles et je persévère dans la recherche des voies de Dieu en toute patience, surtout quand la perfection visée semble s'éloigner davantage de moi. La sainteté n'est-elle pas fruit d'effort constant à travers les revers de la vie humaine ?

* La charité. Raison pour laquelle je tâche de pratiquer l'amour de Dieu et du prochain répandu par le Saint Esprit qui nous fut donné (Cf. rm 5, 5). J'aime Dieu dans la mesure où j'essaie de percevoir son dessein de salut et d'orienter ma vie suivant ses commandements. Et j'aime mes frères et soeurs chaque fois que ma foi chrétienne m'ouvre au monde et me pousse à poser des actes de charité si minimes soient-ils. La prière est une occasion d'aimer.

b. Mon humilité et mon combat

* L'humilité. Cette vertu m'apparaît comme le fondement de la perfection chrétienne. Grâce à elle je me reconnais une créature de Dieu, de qui dépend ma vie; je n'ai d'autre source de vie que Dieu seul. Sa rencontre me révèle qui je suis : un être faible. Grâce à l'humilité, j'admire sans envie les qualités d'autrui, ce qui me rendait trop complexé autrefois. Enfin, je suis capable de reconnaître et d'accepter positivement mes qualités et limites.

* Le combat. La rencontre de Dieu a fait de moi plus homme qu'avant. C'est comme si là où il y a Dieu, le démon est toujours présent. De fait, rien n'a empêché Satan de s'infiltrer au désert pour tenter Jésus (Cf. Matthieu 4, 1-11). Ma vie est continuellement une lutte entre la paresse et le désir ardent de me sentir en face du Seigneur. Je suis moi-même le premier ennemi auquel je suis confronté.

En somme, ces aspects significatifs[6] montrent combien ce que je pense être la rencontre du Christ a réellement influencé ma vie intérieure et l'a changée en profondeur. De fait, je me sens en plein début de mon cheminement spirituel, la longue route qui mène vers la Jérusalem céleste. Combien tordue est la mienne ! Elle s'accompagne de la croix acceptée avec joie. Raison pour laquelle je me sens heureux. Dieu m'aime.

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II. Tentative d'appréciation

"La plupart des chrétiens s'attendent à ce que leurs prêtres (pasteurs) ne soient pas seulement de bons chrétiens, mais que d'une manière ou d'une autre ils soient plus proches de Dieu" (Heribert MÜLHEN).

Après avoir découvert les convictions profondes de Christophe, nous nous sentons en droit de nous demander si son expérience vient de l'esprit humain, de Dieu ou d'un esprit hostile à Dieu ? Loin de nous cependant la prétention de nous prononcer d'une manière évidente sur l'authenticité ou l'inauthenticité de ce témoignage. “Une certitude absolue, indubitable, n'est pas possible au sujet des dons spirituels”. La volonté de Dieu nous échappe toujours, malgré la certitude personnelle. Néanmoins, nous ferons quelques considérations à la lumière de certains critères de discernement propre à ce genre d'expériences qui, en réalité, font plus appel aux sentiments qu'à l'intelligence et la volonté.

Loin de nous également le désir de nous engager dans la polémique concernant les rêves. On connaît l'oeuvre grandiose de Freud à ce sujet; on sait aussi que la Bible est pleine de songes et que les cultures africaines attachent grande importance aux rêves. Nous nous contenterons d'expliciter le récit de Christophe en relevant surtout son côté positif. Mais il convient au préalable de préciser ce qu'il faudrait entendre par "expérience de Dieu". La compréhension de cette notion nous aidera à juger de la conduite spirituelle intrinsèque au témoignage de Christophe.

II.1. Expérience de Dieu

En spiritualité, l'expérience de Dieu n'est pas à confondre avec l'expérimentation de type scientifique ou professionnel. Elle se comprend mieux dans son rapport avec la vocation baptismale chrétienne. Le chrétien authentique est la personne convertie, qui ne se contente pas uniquement de l'éducation inculquée, mais qui est capable de décision personnelle pour le Christ, qui sait faire le don personnel de soi au Christ.

Selon Mülhen, en effet, “conformément au Nouveau Testament tu deviens chrétien d'une manière tout à fait décisive et en dernière analyse seulement par la conversion personnelle au Christ et par l'expérience de sa présence réelle dans ta vie”[7]. Dans cette optique, ainsi qu'on peut s'en convaincre, l'expérience de Dieu se conçoit comme une connaissance en raison d'une rencontre personnelle, comme l'exprime si bien le saint homme Job : “Je ne te connaissais que par ouï-dire, maintenant, mes yeux t'ont vu” (42, 5).

Somme toute, l'expérience de Dieu ou expérience spirituelle est liée aux verbes entendre et voir. C'est ce que nous lisons au début de la première lettre de saint Jean : “Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous” (1 Jean 1, 3).

1I.2. À la lumière de la première Épître de st. Jean

L'apôtre Jean nous livre dans sa première Épître une dynamique de discernement, qui nous aide à différencier les disciples du Christ de ceux du Mauvais, les fils des ténèbres.

* Tout d'abord, la personne qui prétend marcher dans la lumière de Dieu doit s'éloigner du péché. Elle doit éviter de déplaire au Seigneur. Ce qui frappe d'emblée dans le témoignage de Christophe, c'est la reconnaissance de Dieu en tant que source de lumière, et le désir de se conduire selon la justice de cette source de vie. Au contact de cette lumière, Christophe se découvre pleinement homme, c'est-à-dire un pécheur. Il ne prétend pas être devenu saint. Ce qui ferait de Dieu “un menteur” (1 Jean 1, 10). Son état de péché est plutôt l'occasion de découvrir davantage l'amour miséricordieux de Dieu. Voilà ce qui justifie le recours au sacrement de la réconciliation. Telle attitude prouve à suffisance combien il est effectivement habité par le désir de progresser spirituellement. Sa vie spirituelle devient dynamique.

* La personne qui a reçu la vie nouvelle d'enfant de Dieu doit aussi marcher droit sur les sentiers du Seigneur. Elle doit observer les commandements de Dieu, surtout celui de la charité, de laquelle “dépendent toute la Loi et les Prophètes” (Matthieu 22, 40). Christophe parle de son désir de chercher les voies de Dieu, de garder bien qu'imparfaitement la plus grande des vertus théologales (Cf. 1 Co 13, 13). Fruit de sa vie de prière, cette charité est conçue comme la motivation fondamentale de la consécration religieuse de Christophe. Voilà pourquoi il brûle d'envie d'aimer mieux Dieu et son prochain.

* En outre, le véritable disciple du Christ n'appartient pas au monde séducteur (Cf. Jean 15, 18s). Choisi et mis à part, consacré par Dieu, il place sa confiance en Celui qui est tout pour lui; il évite les sollicitations du monde : “la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens” (1 Jean 2, 16). La nouvelle vie de Christophe naît d'un rêve. Les aspects constitutifs de cette rencontre nocturne le bouleversent et le détachent implicitement du monde. Il est confirmé dans sa vocation. En effet, le Seigneur venu le rencontrer dans l'intimité de son cadre naturel l'appelle à la simplicité et à la vie de grands renoncements par les voeux de religion. Christophe devra renoncer volontairement au mariage, à la richesse et au pouvoir. “La mission terrestre suppose abaissement et sacrifice”.

* Enfin, l'homme de Dieu enseigne la bonne doctrine de foi; sa conduite s'oppose à celle de l'Antichrist, “celui qui nie que Jésus est le Christ” (1 Jean 2, 22). Le témoignage de Christophe, comme on peut s'en apercevoir, est manifestement une confession de sa foi non seulement en Jésus Christ auquel il se dit être attaché profondément, mais aussi en la sainte Trinité. Le fait qu'il soit devenu capable de percevoir lui-même certaines déviations dans la conduite de sa vie personnelle et de soumettre ses inspirations à d'autres personnes montre combien Christophe ne voudrait pas s'enfermer dans les sentiments personnels. Ce regard lucide sur son propre comportement prouve qu'il voudrait demeurer dans la vérité à communiquer à d'autres.

Autant d'éléments qui montrent que cette expérience se déroule dans un contexte socio-ecclésial. Or, “tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu, et tout esprit qui divise Jésus n'est pas de Dieu” (1 Jean 4, 2-3).

II.3. Suivant les critères généraux et personnels de discernement

Pour Mülhen, les critères qui permettent de reconnaître l'opération de l'Esprit Saint en nous sont d'une part, les critères généraux (communs), de l'autre personnels. Puisque nul ne peut prétendre avoir une certitude absolue de l'action de l'Esprit en lui, l'aide des autres est indispensable en matière de conduite spirituelle.

a. Critères généraux

* Accord avec la parole de Dieu et l'enseignement de l'Église. D'après ce premier principe,

les inspirations de l'Esprit Saint se produisent toujours dans le cadre préalable des affirmations de foi de la Bible (...). Si donc quelqu'un (malgré le bouleversement personnel le plus profond) n'est pas disposé à soumettre son expérience de l'Esprit au jugement spirituel de l'Église entière, c'est là un signal certain qu'il suit davantage (ou totalement) ses tendances propres que l'impulsion de l'Esprit saint[8].

Dans son témoignage, Christophe ne cache point son élan d'ouverture aux autres en vue de se faire aider. Il n'a pas la source de la foi en acte pour que personne ne puisse lui enseigner. La preuve la plus éloquente, c'est le fait d'accepter que son expérience soit rendue publique en dépit de quelque hésitation manifestée. Christophe ne voudrait surtout pas s'abandonner à un enthousiasme exalté.

* Service de construction de l'Église et du monde. Les dons spirituels sont pour l'unité de tous. "Chacun reçoit le don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous" (1 Co 12, 7), "pour l'édification de l'assemblée" (1 Co 14, 12). La division ne vient jamais de l'Esprit. Par rapport à ce critère, nous constatons que Christophe est habité par le désir d'améliorer sa vie chrétienne personnelle et d'édifier son milieu par son témoignage de vie. Il se montre dévoué et disponible aux appels de l'Église, et il perçoit à temPsaume le glissement, l'éloignement de son groupe de vie.

b. Critères personnels

Mais la rencontre de Dieu est avant tout une relation personnelle. Même sans l'aide des autres, celui qui fait l'expérience de Dieu peut découvrir en lui-même le "fruit de l'Esprit" et la puissance de l'Esprit hostile à Dieu. La lettre aux Galates nous aide à distinguer clairement les oeuvres de Dieu de celles de Satan (Cf. 5, 19s). Essayons de survoler les trois premiers fruits de l'Esprit de Dieu

* L'amour. Le motif du primat de la charité est bien connu; la manquer, c'est être compté pour rien (Cf. 1 Co 13). Christophe reconnaît cette vertu comme fruit de l'Esprit. Il rayonne le désintéressement, le don de soi, l'abandon au Christ comme indiqué plus haut. Relevons néanmoins une inquiétude.

Christophe avoue qu'il est devenu homme de foi, qui s'attache solidement au Christ. Nulle part cependant il reconnaît avoir obtenu une guérison physique grâce à sa prière d'intercession, pour ne prendre que cet exemple. Est-ce par humilité qu'il se tait sur ce point, ou parce qu'il le juge moins important ? De fait, la charité vaut plus que la foi "qui transporte les montagnes". Mais que fait-il d'extraordinaire dans la pratique de sa charité ?

* La joie. Elle est l'une des manifestations de l'amour. On ne peut ni la produire ni la vouloir, car elle est un “fruit” et un don. En effet, la joie dont nous parlons n'est pas celle qui est causée par un objet de satisfaction extérieur à soi. Au contraire, elle

vient de la communion avec Dieu et avec d'autres hommes, elle n'a rien à voir avec un enthousiasme superficiel, la griserie ou l'euphorie. Elle n'est pas surtout dans le sentiment, elle saisit l'homme tout entier, ses souffrances inclusivement. Elle ne se manifeste pas non plus en premier lieu dans le sentiment du moi, elle embrasse les autres hommes, elle est une expérience sociale[9].

Christophe semble expérimenter cette joie. Il l'éprouve pendant les heures de prière et sent l'envie de l'exprimer dans son entourage. Il l'éprouve même dans la souffrance. Ce qui donne à sa joie une signification profonde. L'apôtre des nations s'est réjoui aussi de ses souffrances (Cf. Col 1, 24). Une telle joie s'explique par le fait que “la souffrance du chrétien n'est jamais sans espérance”. Christophe en fait réellement l'expérience.

* La paix. “Si la joie vient de la communion, la paix vient de l'ordre, de l'accord avec la volonté de Dieu et avec les autres hommes (...) Celui qui permet à l'Esprit saint de pénétrer en ses profondeurs demeure serein, abandonné, libre du souci et de l'angoisse exagérés”[10]. Signe de la conformité à la volonté de Dieu et signe de la victoire du Christ, la paix est conséquence de la lutte avec les puissances hostiles à Dieu (Cf. Éph 6, 15).

Christophe reconnaît avoir manqué de paix avant son rêve. Nous pensons que l'inquiétude éprouvée pendant cette période était un signe de la présence de l'Esprit Saint en lui. Elle l'a poussé à écouter le témoignage de foi d'autrui qui changera toute sa vie. Et quand commence la vie nouvelle, sa paix n'est pas constante. Il la perdra pendant la sécheresse qui précède la seconde rencontre. Et pourtant nous ne perdons pas la paix qui est don de l'Esprit, “même si extérieurement nous sommes en butte à des conflits et à des résistances” ! Cette perte pourrait s'expliquer par l'expérience du péché, quand le manque de persévérance dans les voies de Dieu cède place aux impulsions humaines. Là encore, l'inquiétude, conséquence de la rupture avec Dieu, est une présence de l'Esprit Saint.

Aussi, d'après tous ces critères, le récit de Christophe révèle-t-il plus les traces de Dieu que les impulsions humaines. Quoiqu'il en soit, son courage de témoigner est indubitablement la preuve de l'authenticité de son expérience. Beaucoup estiment qu'une expérience de Dieu est nuisible”. Il reste cependant à vérifier si sa vie quotidienne manifeste réellement et effectivement un attachement au Christ. Car, "si nous disons : 'Nous sommes en communion avec lui', tout en marchant dans les ténèbres, nous mentons et nous ne faisons pas la vérité" (1 Jean 1, 6). Christophe serait en erreur s'il se prenait déjà pour un parfait à cause des phénomènes extraordinaires qu'il a vécus. “Au témoignage même des mystiques, ce sont là des phénomènes accessoires qui ne constituent pas la sainteté, et, auxquels il ne faut pas prétendre; la voie de la conformité à la volonté de Dieu est beaucoup plus sûre et plus pratique”[11].

Conclusion

"S'ils pouvaient seulement permetre à tout lecteur de se faire sur le sujet une idée plus claire, mieux fondée sur les faits, mieux enracinée dans la foi de l'Église, ils se trouveraient déjà largement récompensés de leurs efforts" (Fr. BERNARD-MARIE).

Nous reconnaissons que la Bible est pleine des songes. L'Antiquité y voit "un moyen pour l'homme d'entrer en communication avec le monde surnaturel"; la science moderne "une manifestation de sa personnalité profonde". Deux perspectives compatibles, car, "si Dieu agit sur l'homme, c'est au plus profond de lui-même"[12]. Chez Christophe, la décision personnelle pour le Christ se rattache plus à l'écoute du témoignage de foi d'un croyant laïc, docteur en philosophie, qu'à son rêve qui, en réalité, n'est qu'une conséquence logique de son “choc du rire”. Elle est à rattacher aussi, mais à un degré moindre, à la vision du Crucifié. C'est le cheminement normal de l'adhésion à la parole de Dieu. La foi ne commence-t-elle pas toujours par l'écoute et le voir ?(Cf. Rm 10, 14).

Mais puisqu'en cette matière les premières impressions se confondent souvent à l'euphorie d'un enthousiasme exalté, le temPsaume est un facteur indispensable. Il a fallu attendre presque 20 ans pour que Christophe soumette lucidement son expérience à une large appréciation. Le danger de glissement de son cheminement spirituel qu'il put repérer à temPsaume est signe de personnalité équilibrée. Il ne serait donc pas juste de l'imaginer en mauvaise santé Psaumeychique. Au contraire, il n'aspire qu'au vrai bonheur, puisque "l'Homme désire essentiellement être heureux". Pour ce, il doit réagir contre la tendance au moindre effort et contre l'égoïsme.

Notre satisfaction est de constater que Christophe persévère harmonieusement dans sa consécration religieuse et sacerdotale, en dépit des vicissitudes de la vie, la croix quotidienne. Son expérience de Dieu est sans doute le chemin par lequel passent tous les saints mais chacun à sa manière. A l'instar de la femme samaritaine, chaque disciple devrait faire l'expérience du Christ afin de l'annoncer avec conviction. En Afrique comme ailleurs.

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Notes:

[1] BERNARD C. A., Traité de théologie spirituelle, Paris, Cerf, 1986, p. 403.

[2] JEAN-PAUL II, Vita Consecrata, Kinshasa, Médiaspaul, 1996, n° 72.

[3] CAILLAUX J.-Claude, Un sourire de Dieu, Paris, Pneumathèque, 1975, p. 111.

[4] Il convient de noter que tout se passe en rêve.

[5] J'ai su plustard que c'est le Psaume 35, 10.

[6] Je ne me suis arrêté qu'à l'essentiel. Impossible de tout raconter sur ces pages.

[7] MÜLHEN H., Op. cit., p. 38.

[8] MÜLHEN H., “Vous recevrez le don du Saint Esprit”. Le renouveau spirituel, vol. 1, Introduction et orientation, Paris, Centurion, 1982, p. 185-186.

[9] Ibid., p. 190.

[10] Ibid., p. 191.

[11] TANQUEREY A., Précis de théologie ascétique et mystique , 10e éd., .Paris, Desclée et Cie, 1924, p. 207.

[12] "Songes", in Vocabulaire de théologie biblique, ibid., col. 1245.

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