Nous sommes le 12/12/2018 et il est 06h00 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Aspirant(e)s à la vie religieuse
Sur les traces d'Eugène de Mazenod

Jean Bosco Musumbi, o.m.i. - Les Éditions Baobab, Kinshasa (RD Congo) 1995

Table des matières

à Beros Muntumosi - pour un avenir meilleur

"L'Église attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse; mais persuadez-vous bien que vous ne serez bon à quelque chose qu'autant que vous avancerez dans la pratique des vertus religieuses"
(Eugène de Mazenod, 22 février 1823)

Avant-propos

À toi ma sœur, à toi mon frère,

Toi qui aspires à la vie religieuse ou à la vie missionnaire, contemplative ou active. Tu as déjà fait le pas ou bien tu te cherches encore. Je t'offre ces pages. Elles pourront t'aider à réfléchir davantage sur les exigences de la vie à laquelle tu voudrais t'engager.

BerosCette idée de t'écrire est venue quand je me trouvais en face d'une lettre émouvante, celle de mademoiselle Beros (15 ans). La jeune fille me confiait timidement non seulement son rêve de devenir religieuse, mais aussi ses hésitations et son embarras quant au choix de la congrégation. Il y a tant de congrégations!

En effet, nombreuses sont les familles religieuses qui, soucieuses de leur survie, ouvrent les portes aux jeunes désireux de les connaître et de partager leur esprit de vie ou leur charisme. N'y sont retenus que ceux qui sont jugés dignes, après avoir suffisamment pris connaissance des exigences qu'impose tel genre de vie, et après un temps raisonnable d'accompagnement, qui consiste à vérifier les motivations conformément aux normes générales de l'Église et aux directives particulières de chaque congrégation.

Mais sur quoi ces congrégations se basent-elles concrètement? Et toi-même, sais-tu à quoi tu voudrais t'engager et ce que l'Église attend de toi? Comment mieux t'y préparer? Autant de questions qui méritent une bonne dose de méditation[1].

Pour une tentative de réponse, je voudrais me référer à la pensée de Monseigneur Eugène de Mazenod (1782-1861)[2], fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, proclamé saint le 3 décembre 1995, "homme de l'Esprit" aux exigences toujours actuelles. Il n'a pas laissé un traité sur le discernement des vocations, néanmoins il a réfléchi longuement sur le type d'homme qu'il fallait pour l'Église de son temps, "ravagée d'une manière cruelle".

Son optique est simple: "Recevez donc tous ceux que le bon Dieu nous envoie. Cela ne veut pas dire que vous les receviez sans examen. Au contraire appliquez-vous à bien discerner les motifs qui les amènent, à peser leurs vertus et à juger de la suffisance de leur talent"[3].

Aussi voudrais-je t'inviter à méditer sur quatre aspects, à savoir: motifs du projet religieux, vertus religieuses à cultiver, talents et autres bonnes dispositions, et dix conditions pour l'Afrique. Si les trois premiers sont dans la perspective d'Eugène de Mazenod, le dernier aspect clora cet entretien à titre de proposition.

 

1.
Motifs du projet religieux

Le discernement de ta propre vocation devrait commencer par considérer minutieusement les motifs qui t'amènent à frapper à la porte de tel ou tel institut religieux. Cela suppose deux choses: que tu correspondes à l'esprit de la congrégation et répondes effectivement à l'appel divin. Voici ce que j'entends par ces deux dimensions.

1. Correspondre à l'esprit de la congrégation

Par l'esprit de la congrégation, il faudrait entendre la motivation profonde même qui poussa un homme ou une femme à devenir fondateur ou fondatrice d'un institut religieux. Quelle réponse voulait-il ou voulait-elle donner au besoin réel de l'Église de son temps et quel héritage spirituel a-t-il légué à ses fils ou à ses filles? Question d'intuition initiale.

En général, cet esprit est constitué d'un triple souci: le dévouement total pour la gloire de Dieu, le service de l'Église et le salut des âmes. Cet esprit correspond au triple but de la Rédemption que saint Paul nous fait découvrir au début de sa lettre aux Éphésiens: "Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ: Il nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ. Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard dans l'amour" (1, 3-4).

En effet, pour un engagement motivé, un simple attrait éprouvé envers une congrégation ne suffit pas. L'attrait n'est qu'un signe secondaire de la vocation. Il faut bien sûr estimer la congrégation, mais il convient surtout de chercher à correspondre à son esprit initial.

Or pour Eugène de Mazenod, "il n'est pas si aisé de rencontrer des hommes qui se dévouent et veuillent se consacrer à la gloire de Dieu et au salut des âmes, sans autre profit sur la terre que beaucoup de peine et tout ce que le Sauveur a annoncé à ses véritables disciples"[4]. Mais que faudrait-il comprendre par ce triple aspect de la même réalité?

a) La gloire de Dieu

La gloire de Dieu est la raison fondamentale qui doit stimuler la décision libre du candidat, appelé à glorifier la grâce de Dieu, sa miséricorde et l'amour dont il nous a aimés dans le Christ, et à l'étendre à tous les hommes. En d'autres termes, devenir religieux, c'est vouloir glorifier Dieu dans ses œuvres.

Aussi, l'aspirant à la vie religieuse devrait-il se laisser animer par ce vouloir. Seul celui qui se laisse imprégner de ce désir devient capable du renoncement et de l'oubli de soi. Ce renoncement implique la disponibilité au ministère apostolique par lequel le religieux glorifie Dieu.

(1) Quelle est ta participation à la vie ecclésiale de ta paroisse? Pourras-tu t'y engager totalement sans en attendre un salaire?

b) Le service de l'Église

Le service de l'Église ne saurait s'accomplir sans amour de Jésus à qui elle s'identifie. Le religieux dont la mission est de continuer l'œuvre du salut commencée par le Sauveur et les Apôtres doit aimer et servir l'Église sans réserve.

Tu devrais donc savoir ce à quoi tu t'engages: l'Église attend de toi un puissant secours. Face aux erreurs des gens de ce monde contre la vraie foi et face à la prolifération des sectes religieuses, toute ta vie comme toute ta formation devraient être sous l'impulsion de l'amour pour l'Église.

(2) Que fais-tu pour contrecarrer l'envahissement des sectes religieuses? Seras-tu disponible pour aller partout où les besoins de l'Église se font sentir?

c) Le salut des âmes

Ce troisième aspect se présente comme le moyen par lequel se concrétisent les deux premiers. Le ministère consiste, en effet, à "faire connaître Jésus-Christ" (par la parole et par l'action) aux pauvres les plus abandonnés, à ceux qui ignorent la parole de Dieu et sont laissés à eux-mêmes, afin que tous soient sauvés.

Ainsi se révèle le désir d'imiter le Christ dont la mission fut l'annonce de la Bonne Nouvelle du salut aux pauvres dans lesquels se cache sa propre personne. D'où la nécessité de les aimer. Car autant est difficile le jardinage à celui qui n'aime pas se salir les mains autant sera aléatoire l'engagement de qui n'a aucun attrait pour les pauvres "aux multiples visages".

(3) T'arrive-t-il de parler de la vie sacramentelle aux malades ou aux prisonniers? Saurais-tu parler de Jésus avec conviction à n'importe qui?

Cependant, tout ce dévouement n'a de valeur que dans la mesure où tu sentiras le besoin de répondre effectivement à l'appel du Seigneur.

2. Répondre effectivement à l'appel divin

Par la réponse à l'appel divin, il faudrait entendre les dispositions qui attestent l'existence de la vocation divine chez le candidat et sa correspondance à l'esprit de la congrégation. J'en retiens quatre, notamment: l'appel qui vient de Dieu, la volonté droite, l'attachement à Jésus-Christ et le désir de devenir "franchement saint".

a) Appel qui vient de Dieu

Pour que tu arrives à identifier clairement ce que tu ressens au plus profond de toi-même, il faut que tu conçoives Dieu comme celui qui appelle, suivant la recommandation du Christ: "priez donc le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson" (Mt 9, 38). Raison pour laquelle Eugène de Mazenod insiste sur la prière de demande pour de bonnes vocations et l'action de grâce pour celles qui existent. La vocation relève donc du domaine de la vie intérieure.

Ainsi faudra-t-il donner aux gens la possibilité d'apprécier la tienne, notamment par le sérieux de ton esprit de foi, ton engagement d'amour envers Dieu et le prochain, et ton esprit de sacrifice. Rappelle-toi les conditions posées par le Christ lui-même aux disciples: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive" (Mc 8, 34).

(4) Pourquoi penses-tu avoir la vocation religieuse? Que ferais-tu pour montrer ton esprit de foi et de sacrifice aux gens de ton quartier, de ton entourage?

b) Volonté droite

Le désir de répondre à l'appel du Seigneur doit s'accompagner d'une pureté d'intention. Autrement dit, le candidat doit être animé de la vraie soif de devenir réellement religieux et d'y persévérer dans la fidélité jusqu'à la mort, et non pas d'y aller à titre d'essai ou par "calcul". Ce qui suppose au préalable un contact, ou mieux une connaissance de la congrégation à laquelle on voudrait adhérer. Lire le nom d'un couvent dans la rue ne suffit pas.

Il ne faudra jamais y aller comme un enfant, sans savoir même de quoi il s'agit. Pour Eugène, ne peuvent devenir novices que "ceux qui veulent véritablement être tels, qui sollicitent cette faveur comme une grâce, sur la résolution desquels on puisse compter"[5]. Les motivations doivent être bien clarifiées avant de s'engager. Si tu veux suivre le Christ afin de bien manger et de bien dormir ou pour répondre à ta soif de posséder des biens matériels pour toi-même et pour ta famille, rappelle-toi sa parole: "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids, le Fils de l'homme, lui, n'a pas où poser la tête" (Lc 9, 58). Reconnaissons que dans une situation de crise permanente comme celle du continent africain aujourd'hui, les motivations peuvent s'entremêler.

(5) Qu'est-ce qui te pousse à désirer partager la vie de la congrégation qui t'attire? Ne serais-tu pas motivé par certains avantages de la vie?

c) Attachement à Jésus-Christ

La vie religieuse en tant que vie mystique représente avant tout un engagement personnel envers le Christ. Qui pourrait s'y engager sans faire soi-même l'expérience de la rencontre avec le Fils de Dieu, sans brûler du désir d'imiter Jésus de Nazareth et de marcher sur les traces des Apôtres?

En ta qualité de baptisé, tu devrais en germe correspondre à cela, avoir "un grand amour pour notre divin Sauveur Jésus-Christ qu'on doit surtout lui témoigner dans le sacrement de l'eucharistie"[6]. Tu devrais apprendre à puiser ta force à cette source d'amour qu'est le Christ vivant dans la sainte communion.

(6) Sais-tu prier personnellement? Fréquentes-tu régulièrement les sacrements de la réconciliation et de l'eucharistie?

d) Désir de devenir "franchement saint"

L'Évangile appelle tous les hommes à la sainteté. Le Concile Vatican II l'a affirmé aussi avec autorité (cf. Lumen Gentium, 40). De par leur consécration dans l'Église, les religieux doivent viser la perfection. Il ne s'agit pas seulement d'aller prêcher tant bien que mal la parole de Dieu, mais aussi d'être des hommes vraiment apostoliques. "Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes"[7].

Aussi devrais-tu savoir que même si elle n'attend pas recevoir un saint tout fait, la congrégation qui te captive a besoin d'hommes et de femmes désireux de se créer en eux-mêmes une solide et profonde vie intérieure qui mène à la sainteté, à la sanctification personnelle qui est en fonction de l'amélioration de toute la communauté.

(7) Dans quelle mesure la lecture de la vie des saints t'intéresse-t-elle? Qu'est-ce qui pourrait montrer que ta conduite n'est pas irréprochable?

Somme toute, les exigences d'Eugène de Mazenod sur l'esprit de la congrégation et sur l'authenticité de la réponse du candidat à l'appel divin montrent combien chacun des éléments considérés, bien qu'en germe dans l'aspirant, devrait être examiné attentivement avant l'admission dans la vie consacrée.

Haut

2.
Vertus religieuses à cultiver

Eugène de Mazenod demande aussi qu'on pèse les vertus des candidats, parce que l'Église attend d'eux un puissant secours. "Il ne faut pas des vertus médiocres pour répondre à tout ce qu'exige leur sainte vocation"[8].

Je voudrais énumérer quelques vertus qui reviennent souvent sous la plume de l'ancien Évêque de Marseille, non pas selon la valeur que leur attribuent les théologiens mais suivant leur fréquence dans les textes.

1. Charité fraternelle

La charité fraternelle apparaît comme la première vertu du religieux. Ce qui revient à dire que l'exigence fondamentale de l'engagement dans la vie consacrée est l'imitation du Christ par la pratique de la charité parfaite. Les vœux de religion professés dans l'Église ne sont que des moyens pour parfaire cet amour. Ta vocation n'est donc qu'une vocation à l'amour, comme aimait si bien le dire sainte Thérèse de Lisieux.

En effet, Dieu t'appelle avant tout à l'aimer et à aimer ton prochain. N'est-ce pas sur cela que se basera le fameux jugement dernier décrit par saint Matthieu: "J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger..." (Mt 25, 35-36)? Raison pour laquelle Eugène de Mazenod dira dans son testament spirituel: "Pratiquez parmi vous la charité, la charité, la charité, et, au dehors, le zèle pour le salut des âmes". Cette charité, pivot autour duquel se déroule toute notre existence, ferait de la maison religieuse, "bien affectueuse et bien sincère", un "paradis sur terre". Il la veut. Car, du témoignage de la charité dépend grandement le succès de l'apostolat. Il faut donc s'accoutumer de bonne heure à se supporter mutuellement.

(8) En quoi es-tu charitable? Seras-tu capable d'aimer dans leur différence les frères et les sœurs que tu n'auras jamais choisis?

2. Obéissance et Humilité

L'obéissance et l'humilité sont intrinsèquement liées. L'une et l'autre disposent le religieux, la religieuse à rester à l'écoute de Dieu, à chercher sa volonté en s'abaissant devant les hommes, lui permettent de marcher de cœur avec le Christ qui sut s'abaisser sur le bois de la croix (cf. Ph 2, 6-11).

a) Obéissance

Vraie preuve de l'acceptation des exigences évangéliques chez Eugène de Mazenod, l'obéissance religieuse consiste essentiellement à mener une vie conforme à la Règle de vie et à exécuter sans hésitation les ordres des supérieurs. Le religieux ne pourra atteindre la perfection qu'en s'abandonnant à la volonté de Dieu qui se manifeste dans ceux qui guident ses pas sur les traces des Apôtres. Il ne devrait pas oublier qu'il est au service de Dieu et non pas à son propre service qui lui permettrait de faire tout librement. "Le Seigneur ne rémunère pas le bien qui se fait en dehors de l'obéissance, moins encore celui qu'on prétend faire contre les prescriptions de l'obéissance"[9].

Mais la soumission aux supérieurs n'est qu'un aspect de l'obéissance qui, au sens profond, consiste à répondre à l'appel que Dieu adresse à chaque homme. Elle devrait donc prendre chez toi plus le sens d'une démarche personnelle, de l'écoute de la Parole de Dieu qu'une obligation qui conduirait à plaire aux hommes. Il faudra éliminer de ta tête le faux oui que les jeunes d'aujourd'hui appellent "diplomatie", qui consiste à obéir à contrecœur, tout simplement pour être bien vu de l'autorité.

(9) As-tu l'habitude d'avertir ou de demander la permission avant de sortir? Ne serais-tu pas porté à n'obéir qu'à la personne que tu aimes?

b) Humilité

Appelé par le Seigneur à une vie surtout missionnaire, le religieux doit vivre dans l'humilité qui favorise l'obéissance, l'estime de la congrégation et l'acceptation des autres et de ce qui vient de l'autorité. "Un religieux vertueux doit comprendre que chacun est tenu de recevoir avec humilité les observations et même les reproches de ses supérieurs"[10].

La vraie vertu de l'humilité, vivement recommandée dans la réalisation de la vocation, te permettra d'encourager les bonnes initiatives des autres gens et d'accepter qu'ils ont à t'apprendre aussi. Elle t'empêchera de céder à l'orgueil qui engendre le péché. La fausse humilité, par contre, te fera étouffer les talents que tu as reçus en partage. Il faudra donc s'atteler à vaincre la timidité.

(10) Comment réagis-tu face aux corrections des parents ou des amis? Serais-tu capable d'avouer ton ignorance dans une discussion intellectuelle?

3. Pauvreté et détachement

À l'exemple du Christ qui s'est fait pauvre, pour nous enrichir de sa pauvreté (cf. 2 Co 8, 9), il est nécessaire aux religieux, dans leur mission d'évangélisation des pauvres par la parole et l'exemple, de devenir d'abord pauvres eux-mêmes, ou mieux de partager la faiblesse des faibles pour gagner les faibles, comme dit saint Paul (cf. 1 Co 9, 22).

Cette vertu de pauvreté, condition de l'apostolat, implique le détachement au monde et à la famille. Ce qui n'est pas du tout facile. Le candidat à la vie religieuse devrait les prendre en considération.

a) Pauvreté

Eugène de Mazenod parle d'une pauvreté volontaire, qui oblige les religieux "à ne rien exiger, à se contenter de tout, à s'estimer heureux s'ils pouvaient manquer de quelque chose et souffrir"[11]. Ils doivent surtout compter sur la divine Providence, dans une relation de dépendance perpétuelle. Il s'agit là de la pauvreté spirituelle qu'il faudrait cultiver davantage.

Quant à la pratique de la pauvreté matérielle, elle n'est pas de manquer du nécessaire, ce qui ferait obstacle à l'apostolat. Elle consiste plutôt à proportionner ses besoins aux ressources que l'on a, à utiliser rationnellement le peu qu'on possède, à gérer raisonnablement les biens matériels de la communauté, à dépenser l'argent reçu de la communauté ou de la famille avec discernement, et surtout à bien appréhender le vrai besoin auquel il faut répondre. Il s'agit plus d'une attitude d'esprit que d'une insuffisance matérielle.

(11) Comment réagis-tu quand les parents ne t'offrent pas ce que tu désires? Seras-tu vraiment heureux de vivre sans posséder certains biens dont tu as besoin?

b) Détachement

Les religieux doivent être libres du monde, de la famille humaine et de tout ce qui ferait obstacle à la mission reçue de l'Église. Ils sont des hommes de communauté et non pas des "coureurs de grand chemin". Aussi doivent-ils, dès le jour de leur admission et de leur oui au Seigneur, quitter le monde. Ils le regardent mais sans le posséder, le voient mais sans se laisser attirer par ses séductions. À la préférence des fonctions à assumer (tâche qu'on envie ou à laquelle on aspire de tout son cœur) doit succéder la "sainte indifférence". Il faut savoir se détacher même de ses propres idées surtout quand, imprégnées de triomphalisme, elles ennuient les autres.

Et puisque le devoir missionnaire compte plus que l'obligation familiale, les religieux doivent se détacher également de leur famille. "Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu" (Lc 9, 62). C'est une exigence de pure prudence qui ne porte nullement atteinte au quatrième commandement de Dieu selon lequel les enfants honorent leurs parents. Mais l'amour excessif des parents a fait perdre bien des vocations et étouffé bien des vertus en germe.

Pour Eugène de Mazenod, "un religieux n'est obligé que de pourvoir aux plus pressants besoins de son père et de sa mère"[12]. Dans le cas d'extrême nécessité, le religieux pourra être autorisé à vivre et à travailler hors des communautés de la congrégation (ce qui est rare) pour le soulagement de sa famille tout en étant tenu à vivre modestement selon l'esprit de pauvreté. Il ne s'agit ni d'abandonner la famille ni de la prendre totalement en charge en exigeant que la communauté résolve tous ses problèmes. Ce serait créer davantage du paternalisme dont il faudrait se débarrasser.

(12) Quels sont les plaisirs qui te passionnent? Seras-tu capable de vivre ta vocation en paix et dans la joie même très loin de ta famille et sans nouvelle d'elle?

4. Abnégation et mortification

Eugène de Mazenod cite souvent l'abnégation à côté d'autres notions voisines et apparentées, notamment le dépouillement, le détachement, l'abstinence, la mort à soi-même et l'oubli de soi.

Dans sa nature propre, l'abnégation consiste à nous dépouiller de ce qui nous est le plus intime et le plus personnel, à renoncer à ce que notre amour-propre voudrait pratiquement que nous soyons; tandis que les autres termes proches concernent le renoncement à ce qui nous est extérieur.

a) Abnégation

L'abnégation répond à la condition posée par le Christ pour tous ceux qui se mettraient à sa suite, les chrétiens en général et les religieux, les religieuses en particulier: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même" (Lc 9,23). Eugène de Mazenod la considère comme la voie du ciel par où tous doivent passer.

Cette vertu nécessaire à la recherche de l'unique gloire de Dieu s'étend sur deux domaines de la personne humaine, notamment: les passions et la volonté propre, sources de désir qui enlèvent à l'âme la pureté d'intention et l'empêchent de voir clairement la volonté de Dieu sur elle. Si Eugène de Mazenod insiste sur "l'oubli de soi-même, le mépris de l'estime des hommes", c'est parce qu'il voudrait que les religieux ou les aspirants s'appliquent avec soin à réprimer leurs passions et à renoncer à leur volonté propre.

(13) N'as-tu pas tendance à rechercher des compliments chaque fois que tu accomplis une bonne action? Accepterais-tu paisiblement que les gens s'opposent parfois à ton amitié envers telle ou telle personne?

b) Mortification

La mortification qui consiste à soumettre le corps à une privation, ou mieux à infliger une souffrance dans un but d'ascèse n'a de sens chrétien que quand elle est pratiquée par amour du Christ crucifié pour l'humanité. C'est une vertu indispensable aux yeux d'Eugène de Mazenod. "Il faut que l'on prenne des habitudes de mortification, que l'on se fasse à une vie un peu dure, que l'on ne cherche pas ses aises parce qu'on peut être appelé à un ministère qui ne les comporte pas"[13]. Mais la mortification corporelle doit être sobrement pratiquée pour ne pas nuire à la santé physique.

La vertu se pratique non seulement pendant les repas mais aussi aux heures d'étude. Un religieux, une religieuse doit être capable de se taire, de faire venir le silence en lui et autour de lui. "Le silence facilite l'étude, l'étude nourrit la prière, la prière attire la charité", disait Bernardot. C'est l'ascèse intellectuelle, qui fait mourir les tendances, les instincts, les activités qui nuisent au plein épanouissement de la vie, et qui fait aimer et garder la chambre. L'aspirant devra donc s'initier à la pratique de la mortification afin de prévenir les fautes.

(14) Es-tu capable de silence? T'arrive-t-il de supprimer un repas pour une cause bonne?

5. Chasteté

La chasteté enfin, c'est la vertu de tous les baptisés. Mais la continence en vue du Royaume des cieux dont parle laconiquement Eugène de Mazenod est le propre de ceux qui sont appelés au célibat charismatique (cf. Mt 19, 11-12). Avant de s'y engager, le candidat à la vie consacrée devra faire montre de la capacité d'accepter positivement la solitude qu'implique le célibat consacré et d'être heureux dans ce projet de vie librement choisi. Autrement dit, l'aspirant devra manifester le désir de se consacrer à Dieu et de se mettre totalement au service des autres.

L'ancien évêque de Marseille s'attaque à la fois aux tendances homosexuelles et aux penchants vers l'autre sexe. Les amitiés particulières sont dangereuses quand elles ne sont pas motivées par le bien. Il faudrait donc veiller pour qu'elles ne conduisent pas, là où elles pourront être possibles, au manque de pureté en cherchant à répondre aux désirs égoïstes de la chair. "Les enfants pris à bas âge, bien surveillés et bien instruits, pourront facilement prendre l'habitude de la vertu, (...) la pratique de la chasteté qu'il est malheureusement trop tard quand il s'agit de l'acquérir pendant la préparation immédiate pour les saints ordres"[14]. Ce qui ne signifie pas que les enfants ne pourront pas en parler pendant leur formation.

(15) Parles-tu ouvertement de tes amitiés avec les personnes du même ou de l'autre sexe? Serais-tu capable d'assumer la solitude?

Certes, les vertus susmentionnées intéressent les éducateurs lorsqu'ils supputent les signes de vocation. L'aspirant devrait aussi les manifester en germe, le noviciat étant le lieu par excellence où elles auront à se développer.

Ainsi viens-tu de cerner ce qui pourrait être considéré comme signe de la vocation interne, laquelle est "purement gratuite, absolument libre et strictement surnaturelle". Il fallait bien commencer par là avant de penser à déceler les talents humains dont dépend l'exercice de la vie consacrée. La vocation se vit intérieurement avant de se manifester.

Haut

3.
Talents et autres bonnes dispositions

Le Fondateur des Oblats exige enfin que les éducateurs jugent de la suffisance du talent des sujets. Il ne prétend pas que l'on n'admettra dans la congrégation que des aigles, mais "qu'il est un degré d'ignorance et d'incapacité qui ne peut être admis".

Réfléchis donc à présent sur les aptitudes justificatives de la vocation, qui ne sont pas l'apanage exclusif de ceux qui ont la vocation sacerdotale ou religieuse. Ce sont les aptitudes physiques et intellectuelles, celles qui peuvent être jugées plus objectivement que les grâces internes, mais dont la présence, bien que nécessaire, n'est pas forcément signe de la vocation interne.

1. Talents reçus en partage

a) Bonne santé physique et psychique

Appelé à une vie exigeante, le religieux doit être en bonne santé et veiller sur elle afin de remplir efficacement sa tâche apostolique. Eugène de Mazenod appelle à la vigilance en insistant sur la nécessité d'une nourriture saine et suffisante. Il ne faut ni négliger le repos après le travail, en dépit de l'urgence missionnaire, ni oublier de se faire soigner quand on est malade. L'activisme pourrait nuire à la santé.

Mais la santé ne constitue pas un obstacle à la réalisation de la vocation, surtout quand les qualités dominent la maladie et quand l'infirmité permet à la personne d'accomplir l'exercice le plus essentiel de la vie sacerdotale ou religieuse, bref quand le mal ne paralyse pas totalement l'individu[15]. Cependant, dans certains autres cas qui autorisent à considérer la santé comme signe de vocation, Eugène de Mazenod se voit obligé d'écarter de sa famille religieuse certains malades. Ce sont des cas désespérés où l'avis du médecin est défavorable.

Il en sera de même de la santé psychique. Les troubles relatifs à l'équilibre psychologique du candidat posent de sérieux problèmes quant à la réalisation de la vocation à la vie consacrée. Un candidat rongé de scrupules, par exemple, ne ferait pas une grande acquisition.

(16) Dans quelle mesure prends-tu suffisamment soin de ta santé physique? Connais-tu tes fragilités psychologiques?

b) Aptitude intellectuelle

Le père De Mazenod désirait, conformément à la législation ecclésiale de son temps, sur "l'idonéité intellectuelle", que les religieux aient une intelligence supérieure à la moyenne, afin de correspondre à la grandeur de leur vocation. Pour être une réponse efficace à la mission de l'Église, ils devraient être d'une intelligence perspicace, d'un jugement sûr et d'un bon sens[16].

Les études philosophiques et théologiques des scolastiques, pour parler des candidats au sacerdoce, leur procureraient une solide base doctrinale indispensable à la mission de l'Église et de la congrégation. Voilà pourquoi Eugène de Mazenod tient à ce que les étudiants s'appliquent à l'étude et que les prêtres préparent soigneusement leurs prédications. Il faut apprendre à bien parler et à bien écrire de manière à se faire clairement comprendre; apprendre à prêcher dans un style simple pour convertir les âmes et non pas pour plaire aux hommes.

En plus de l'étude des belles lettres et des langues, Eugène de Mazenod insiste sur la nécessité d'un jugement sûr par le principe du bon sens. "Le bon sens est une qualité trop indispensable pour que nous puissions nous passer de l'exiger des sujets qui se présentent. Que deviennent toutes les bonnes qualités quand le cerveau est blessé?"[17]. Il apparaît donc très clairement que sera écarté un certain nombre de candidats bien disposés, sans doute, mais incapables d'études supérieures. Ne faudrait-il pas veiller à ce qu'on ne soit de ceux là?

(17) Comment cultives-tu le goût des langues? Es-tu capable de bien apprécier les personnes et les événements heureux ou malheureux de la vie?

2. Autres bonnes dispositions

D'autres bonnes dispositions, nécessaires dans la vie d'un religieux ou d'une religieuse, sont à considérer. Il faudrait que tu tiennes compte de celles qui nous intéressent le plus, notamment: l'estime de la congrégation, l'aptitude à la vie communautaire, la régularité et l'esprit de piété, la simplicité, l'honnêteté et la politesse.

a) Estime de la congrégation

La congrégation religieuse est le résumé de tous les moyens de glorifier Dieu. Par conséquent, elle doit être l'objet de l'affection des membres qu'elle a "enfantés" et l'estime de tous ceux qui viennent à elle par appel du Maître de la moisson. Les éducateurs en tiendront compte pour que les candidats s'y engagent pour y persévérer jusqu'à la mort.

Il n'y a pas de demi-mesure pour Eugène de Mazenod. "S'il (candidat) n'estime pas la Congrégation tant pis pour lui, le mal est dans son œil pour ne pas voir ce qu'elle vaut; qu'il n'y entre pas"[18]. Or, bon nombre d'aspirants seraient tentés du désir de se "faire caser". Ils vont vers certaines familles où il ferait bon vivre, même quand ils ne les aiment pas ou éprouvent de l'antipathie envers ses membres! Tu devrais apprendre à choisir la congrégation que tu aimes effectivement.

(18) Qu'est-ce qui t'attire chez les membres de la congrégation qui t'intéresse? Sauras-tu maintenir ton enthousiasme du départ lorsque tu découvriras les hauts et les bas de cette famille?

b) Aptitude à la vie communautaire

La vie religieuse à laquelle tu aspires est essentiellement une vie communautaire, un "être ensemble". C'est une invitation à ne faire qu'un cœur et qu'une âme comme les membres de la première communauté chrétienne de Jérusalem, dont parle le livre des Actes des Apôtres. Cette union, pour Eugène de Mazenod, n'est pas l'absence de dispute, mais cordialité, fusion qui doit exister entre tous les membres de la congrégation[19].

Concrètement, tu auras à vivre avec d'autres frères, d'autres sœurs que les tiens de sang. Ils seront peut-être de caractère différent et de mentalité variée. Ce qui exige que tu sois capable de faire famille avec eux, de les accepter dans la différence, de faire communion et d'accueillir le nouveau, même au milieu des incompréhensions. Il n'existe pas de communauté idéale ni de charité parfaite sur cette terre.

(19) Préfères-tu prendre ton repas seul ou en groupe? N'as-tu pas parfois la tendance de t'immiscer dans les affaires qui ne te concernent pas?

c) Régularité et esprit de piété

Eugène de Mazenod a une haute idée de la vie religieuse dont les grands principes sont l'indifférence surtout, la mort à soi-même, l'obéissance gaie, le dévouement total à l'Église et à la famille (congrégation), le support de ses frères[20]. Ceux qui veulent ordinairement s'agréger à une congrégation religieuse "sont indubitablement ceux qui cherchent une vie plus régulière, plus parfaite que la vie commune", l'exacte discipline, la bonne volonté pour faire promptement et volontiers tout ce que l'obéissance commande. L'Église n'a pas besoin de religieux ennuyés de leur état.

Cette obligation indispensable de tendre à la perfection, marchant sur les traces des saints, implique la pratique de la piété. Il faut être un homme de prière, fidèle aux exercices spirituels; un homme qui n'hésite pas à nourrir sa vie intérieure de bonnes dévotions, telle la dévotion à la Vierge Marie. "C'est un brevet pour le Ciel".

(20) Aimes-tu la discipline? Saurais-tu dire pourquoi tu pries le chapelet à ceux qui refusent de reconnaître que Marie est Vierge, Mère de Dieu?

d) Simplicité, honnêteté et politesse

Appelés à être témoins de Jésus-Christ, à le faire connaître surtout aux plus pauvres, les religieux doivent être des gens simples dans leur prestation, leur langage et leur habillement, honnêtes ou transparents surtout en matière d'argent, et polis ou respectueux dans leurs relations sociales. Eugène de Mazenod ne voudrait pas qu'il y ait des religieux "sans respect pour leurs supérieurs, détracteurs les uns des autres"[21], sans valeurs chrétiennes ni esprit religieux.

La simplicité tant recommandée ne signifie pas nivellement; l'aîné mérite le respect que la famille sensée inculque aux enfants. Aussi devrais-tu, dans ton milieu de vie, veiller au savoir vivre. Ta conduite devrait être exemplaire, marchant à contre-courant des gens aux mœurs légères. N'oublie surtout pas que tu es différent des autres jeunes du monde de par le choix de Dieu sur toi. Le contraire serait à plaindre.

(21) Comment te sens-tu au milieu des enfants? Aurais-tu le courage d'avouer humblement ta faute et de dénoncer les tricheries des autres?

Comme tu viens de le remarquer, les talents et les autres bonnes dispositions sont également nécessaires dans la réalisation efficace de la vocation. Les éducateurs ne pourront pas ne pas en juger, même si eux seuls ne peuvent justifier l'appel de Dieu. En Afrique comme partout ailleurs.

Haut

4.
Dix conditions pour l'Afrique

Dans cette perspective mazenodienne, il convient de reconnaître que la vie religieuse est un charisme, une exigence. Elle n'est pas donnée à tous. Elle ne se force pas non plus.

Le recrutement des candidats à cet état ne pourrait être une chose aisée, dans le contexte de sociétés tant matérialistes que spiritualistes. Mais sur quoi se baseraient les congrégations établies en Afrique, terre aux crises multiformes, en vue d'une sélection prudente?

Tu devrais savoir que chaque institut a ses exigences, son mode de discernement et ses conditions d'admission, lesquelles correspondent généralement à son esprit. Ce qui n'empêche que je te suggère quelques points de repère qui pourront t'aider à faire le discernement de l'authenticité de ton propre projet de vie.

Loin d'être exhaustif, je m'arrêterai à la teneur de ces dix éléments ou conditions indispensables: la famille, l'accompagnement, l'expérience de Dieu, l'aptitude intellectuelle, l'ouverture sur la vie affective, la serviabilité, la capacité de travail, l'âge, l'ordre et la ponctualité.

1. Famille

Le discernement devrait commencer par apprécier la famille d'où l'on vient et son milieu de vie, même si la vocation est une affaire personnelle. De l'arbre dépendent généralement les fruits, dit-on. Il est toujours bon de s'assurer de la qualité de l'éducation reçue et de l'influence du milieu sur soi.

L'ignorance religieuse de bon nombre d'aspirants invite les formateurs à reconsidérer les valeurs chrétiennes ou le soubassement spirituel de la famille de chacun. Qu'en est-il de la vie sacramentelle des parents? Sont-ils encore des pratiquants? Comment nourrissent-ils leur foi? Et quel genre de camarades fréquentent l'aspirant? Autant de questions qui méritent une réponse libre et consciente.

En effet, mise à part l'exagération, d'un enfant qui n'a pas eu la chance d'être éduqué à la politesse, par exemple, il n'est pas sûr d'attendre les bonnes manières, le respect et l'obéissance. Et celui qui est élevé dans le milieu où l'on cultive l'intolérance ne saura certainement pas s'épanouir dans la vie communautaire. Le noviciat ou la formation en général ne change pas grand-chose à la personnalité. Encore faudra-t-il miser sur la disponibilité de chacun. La psychologie nous en dirait plus.

(22) Qu'est-ce qui prouve que tu es d'une famille bien éduquée? Ta famille te rappelle-t-elle encore tes obligations de la vie chrétienne?

2. Relation d'accompagnement

Le candidat désireux de se laisser transformer devrait chercher à établir une relation d'accompagnement dit "spirituel" avec une personne préparée et compétente, capable de l'accueillir, de l'écouter, et de l'aider à discerner la volonté de Dieu sur lui. Ce qui se fait facilement quand on est en contact avec sa paroisse. L'aspirant se confie soit à un prêtre soit à un religieux ou une religieuse, voire à un laïc quand on sait qu'une chose est l'accompagnement, une autre est la confession.

Dans les entretiens, le candidat est invité tout d'abord à s'exprimer ouvertement sur son histoire et sur la vie aujourd'hui; ensuite à dire comment la Parole de Dieu le rejoint et l'interroge; et enfin, à se laisser aider à clarifier les motivations et discerner la volonté de Dieu[22]. Ici aussi, une bonne famille aurait un rôle à jouer si l'enfant lui parlait de sa vocation.

(23) As-tu un accompagnateur ou en as-tu envie? Trouves-tu nécessaire de parler de ta vie intime à quelqu'un de confiance?

3. Expérience de Dieu

Dans ce cheminement, il est nécessaire que le candidat ait ou cherche à avoir une expérience de Dieu ou une relation profonde à Dieu, parce que, redisons-le, la vie religieuse est une vie mystique. Les formateurs devront vérifier si tu es capable de méditer sur la Parole de Dieu, de bien prier et de parler de Dieu avec conviction.

Certes, on n'attend pas de toi, dès le début, un religieux tout fait, mais on voudrait se rassurer de la manière dont tu vis ton baptême: comment tu parles de ta foi, de ta rencontre avec le Christ, de ta prière, de ta participation aux sacrements, etc. Ne sois surtout pas de la catégorie des jeunes qui lisent la Parole de Dieu à des fins magiques. Tu devras au contraire faire preuve d'une foi sincère et d'une prière authentique.

(24) Quelle est ton expérience de Dieu? N'as-tu pas parfois honte de faire le signe de la croix devant les gens d'autres confessions religieuses?

4. Aptitudes intellectuelles

Le candidat doit être capable d'assimiler la formation et la doctrine de l'Église. Il te faudra pour cela un niveau d'études considérable, des qualifications (diplômes) voulues par la congrégation conformément à la réalisation de son charisme. Plus question de religieux complexés.

À l'heure où l'Église africaine est plus que jamais appelée à combattre efficacement la prolifération des sectes religieuses et à trouver de nouvelles voies pour sortir le peuple de la misère à laquelle il est crucifié, les communautés religieuses ont besoin d'admettre des jeunes talentueux, au bon sens indubitable. Ainsi, montre-toi sérieux, utilise le dictionnaire pour ne pas commettre trop de fautes dans ta correspondance et soigne bien ton expression orale. Ne te montre guère sous informé et paresseux dans la lecture.

(25) Réussis-tu bien dans tes études ou ton travail? T'arrive-t-il de lire un journal ou un livre par souci de culture générale?

5. Courage de parler de sa vie affective

Il ne s'agit pas ici de l'affectivité qu'on a souvent confondue en la réduisant à la sexualité, mais bien de "l'ensemble des phénomènes affectifs (émotions, sentiments, passions, etc.)", ce qui relève de la sensibilité, des sentiments en général que Dieu a semés en nous du moment où il a fait de nous des êtres sociaux.

Le jeune aspirant doit être capable de parler de ses relations, en particulier de la relation garçon-fille; des événements qui le marquent, ce qui le touche, l'inquiète ou provoque un dynamisme; de son comportement dans une relation individuelle, ses réactions en groupe, comment il reçoit et accepte les remarques. Pour cela le chargé des vocations dans les congrégations viendra peut-être te rencontrer dans ton milieu de vie.

(26) Connais-tu suffisamment les avantages du mariage? Dans quelle mesure la sexualité ne demeure pas une question tabou pour toi?

6. Serviabilité

Le Christ est venu pour servir et non pour être servi. Tout disciple doit apprendre à laver les pieds des autres. Et le religieux doit témoigner par l'amour et le service. C'est la voie de la perfection chrétienne.

En effet, sans la serviabilité, l'individu ne pense qu'à lui-même. Or l'égoïsme détruit la vie communautaire. Celui qui, remarquant qu'il n'y a pas de verres sur la table de six personnes, se lève et ne revient qu'avec un seul verre dans lequel il se sert d'eau aussitôt sans la moindre gêne, manque d'esprit communautaire et n'est pas digne d'être considéré comme serviteur. Aussi l'aspirant à la vie religieuse doit-il cultiver la serviabilité, l'attention à ceux qui sont dans le besoin. Les congrégations y tiennent pour ne pas remplir les maisons de gens qui ne pensent qu'à eux-mêmes.

(27) N'as-tu pas tendance à être servi à table? Quels exemples montrent que tu as été disponible et dévoué pendant les deux dernières semaines?

7. Capacité de travail

L'aspirant doit faire preuve aussi de sa capacité de travail tant manuel qu'intellectuel, travail productif et non stérile. L'Afrique n'a plus besoin de religieux paresseux, qui attendent tout des autres en se croisant les bras. 

Il ne devrait pas en être ainsi pour toi. Au contraire, apprends à être responsable de ton ventre en te salissant les mains, au jardin par exemple. Aide tes parents aux champs et détache-toi de la toilette pimpante, entretiens la maison, apprends à faire la cuisine pour ne pas dépendre toujours des autres. Évite le parasitisme et l'attentisme, ne passe pas toute la journée à faire du sport sans en être professionnel, à écouter de la musique et à discutailler. Rappelle-toi la règle de saint Paul: "Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus" (2 Th 3, 10).

(28) L'élevage et le jardinage te disent-ils quelque chose? Quelle autonomie as-tu prise par rapport à ta famille?

8. Âge

Nombreuses sont les congrégations qui mentionnent l'âge en tête de la liste de leurs conditions d'admission. L'expérience montre en effet que les candidats avancés en âge sont difficilement "malléables". Ils sont souvent victimes de leur passé. Et surtout quand on sait qu'à un certain âge, l'homme ne change pas! Ce qui n'insinue nullement que les aspirants trop âgés soient indésirables.

Tout dépend de l'esprit de chaque congrégation. La plupart, conscientes de la difficulté, sont d'accord aujourd'hui de n'accepter que des candidats de moins de 24 ans, préférence accordée à ceux qui sont bien suivis, naturellement dans de petits séminaires ou dans leurs propres écoles voire centres d'animation pastorale. Il ne s'agit pas tant de méconnaître l'existence des vocations tardives, là où il serait possible d'en avoir, mais de s'interroger sur l'opportunité de celles qui, nées généralement "depuis l'enfance", ne se manifestent qu'après les études secondaires (humanités). Il convient que le candidat se fasse connaître à temps.

(29) Sais-tu exactement quand est née ta vocation et quand tu en as parlé pour la première fois? Quelles sont les circonstances qui l'ont fait éclore?

9. Ordre

L'ordre conduit à Dieu, disait saint Augustin. La vie religieuse n'a pas besoin de candidats négligeants, désordonnés, ceux pour qui il n'existe pas de différence entre un bureau et une poubelle, entre un lit et une table, ceux qui ne sont pas capables de prendre soin des documents importants, pour ne citer que cela. Elle n'a pas non plus besoin de ceux qui fomentent des troubles, des divisions inutiles dans des communautés et parmi les enfants de Dieu.

L'ordre consisterait aussi à s'imposer ou imposer une discipline en soi-même ou autour de soi, à porter remède aux situations fâcheuses; à exprimer sa pensée avec cohérence, etc. Il te faudrait l'esprit de leadership, la capacité d'organiser, de diriger et de commander quand il le faut pour le bien de l'Église entière.

(30) Pourrait-on dire que tu es une personne d'ordre? Qu'est-ce qui le prouve dans ta vie?

10. Ponctualité

La ponctualité n'est pas la moindre des conditions. Elle est la politesse des rois, dit-on. Il ne faudrait pas croire qu'elle n'a pas de sens en Afrique. La vie religieuse n'a pas besoin de traîneurs, de ceux qui n'ont pas le sens de l'heure et abusent de la patience des autres.

La régularité aux exercices communautaires étant indispensable, le candidat devrait savoir qu'il aspire à une vie qui ne tolère pas de mollesse. Dans une société où le chef se fait attendre, le religieux devrait donner leçon d'humilité et de simplicité.

(31) Tes proches ne se plaignent-ils pas souvent de tes retards? Que penses-tu de cette assertion: "le temps n'existe pas en Afrique"?

Conclusion

Ces quelques lignes t'ont certainement révélé bien des choses auxquelles tu ne fais jamais attention. Combien n'aurais-tu pas gagné en t'engageant aisément dans cette perspective? Alors, tu n'auras plus à perdre ton temps à courir derrière des congrégations inconnues en multipliant inutilement des lettres de demande. Tu auras saisi les préalables.

Je me suis peut-être adressé plus à mon frère qu'à ma sœur. Les sensibilités sont certainement différentes. Les orientations aussi. Mais un seul idéal nous unit: la vie évangélique.

Chose évidente, Monseigneur Eugène de Mazenod s'est adressé aux hommes et non aux femmes. Quel effort n'aura-t-il pas fallu pour rejoindre les attentes de la petite Beros! Réfléchis donc davantage sur les questions formulées et d'autres semblables. Tu auras compris qu'on ne répond pas n'importe comment à une vie d'autant plus exigeante qu'est la vie consacrée religieuse. Le hasard n'est pas de mise.

Haut


***

Jean Bosco MUSUMBI, né en 1956 à Bembele-Yasa (Bandundu, Zaïre), prêtre de la congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée depuis 1986. Licencié en théologie de la vie religieuse de l'Institut Claretianum de Rome, il est actuellement responsable de la pastorale des vocations, formateur et professeur au scolasticat Eugène de Mazenod de Kinshasa. Il a publié Religieux africain de l'an 2000 (Baobab, 1994).


Note:

[1] En vue d'une réflexion fructueuse, une double question numérotée entre parenthèses sera proposée à la fin de chaque critère d'appréciation.

[2] Évêque de Marseille, Fondateur de la congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée en octobre 1815 - janvier 1816 à Aix-en-Provence, France. Il sera canonisé le 3 décembre 1995. Nous nous intéresserons uniquement aux lettres adressées aux Oblats de France (1814-1861).

[3] Lettre au p. Vincens, 12 août 1847, in Écrits oblats, 10, p. 159.

[4] Lettre à M. L'abbé Tempier, 9 octobre 1815, in Écrits oblats, 6, p. 7.

[5] Lettre au p. Tempier, 26 novembre 1825, ibid., 6, p. 210.

[6] Lettre au p. Dorey, 15 octobre 1848, ibid., 10, p. 228.

[7] Lettre à M. Tempier, 13 décembre, ibid., 6, p. 13.

[8] Lettre au p. Mouchette, 2 décembre 1854, in Écrits oblats, 11, p. 253.

[9] Lettre au p. Mille, 6 avril 1832, ibid., 8, p. 21.

[10] Lettre au p. Mille, 21 mai 1836, ibid., 8, p. 209.

[11] Lettre au p. Santoni, 16 mars 1846, ibid., 10, p. 117-118.

[12] Lettre au p. Gondrand, 24 novembre 1853, ibid., 11, p. 176.

[13] Lettre au p. Dorey, 15 octobre 1848, ibid., 10, p. 228.

[14] Lettre au p. Tamburini, 2 octobre 1855, ibid., 11, p. 285.

[15] Cf. Lettre au p. Courtès, 17 juillet 1846, in Écrits oblats, 10, p. 133; Lettre au p. Richard, 3 août 1851, in Écrits oblats, 11, p. 45.

[16] Constitutions et Règles de 1826, n. 698.

[17] Lettre au p. Courtès, 23 mars 1832, ibid., 8, p. 50-51.

[18] Lettre au p. Vincens, 30 avril 1853, ibid., 11, p. 131.

[19] Cf. Lettre au p. Courtès, 8 novembre 1821, in Choix de testes relatifs aux Constitutions et Règles O.M.I., n. 335.

[20] Lettre au p. C. Aubert, 10 mars 1935, in Choix de testes, n° 199.

[21] Lettre au p. Honorat, 12 juillet 1849, in Choix de textes, n° 242.

[22] Voir Au service des "Accompagnateurs" , (nouvelle édition), Service national des vocations, Paris, (s.d.), p. 7-15.

© 2011 Ayaas.net: Religieux africain du troisième millénaire - Page web perso de jb musumbi, o.m.i. - Webmaster