4. Fidélité à la pauvreté religieuse

 

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L'Afrique est sous-développée. Mais les habitants sont simples et savent accueillir et partager le peu qu'ils possèdent. Le missionnaire, le prêtre, le religieux, la religieuse, voire le laïc en­gagé (Mokambi ou Animateur pastoral), tous ceux qui visitent nos communautés ecclésiales vivantes sont bien accueillis et nourris. Comme prêtre itinérant pendant trois ans à la campagne, nous avons vécu la recommandation du Seigneur : “mangeant et buvant ce qu'il y aura chez eux” (Lc 10, 7). Personne ne meurt de faim ni de soif, à moins de faire des caprices. Aussi, la sim­plicité et le partage nous paraissent comme une bonne façon de vivre le voeu de pauvreté en Afrique. Ceci ne voudrait pas dire que les familles africaines sont contentes de vivre éternellement dans l'état d'insuffisance.

Selon la mentalité courante, les parents qui font étudier leur en­fant au prix de bien des sacrifices attendent de lui l'amélioration de leur condition de vie. L'entrée au couvent ne change en rien cette attente, malgré la lettre des parents (permission) que la plu­part des congrégations exigent en vue de l’admission du jeune homme ou de la jeune fille. Certaines familles digèrent mal, par exemple, que leur fils ne s'occupe pas d'elles alors que d'autres, ailleurs, achètent parcelles et maisons pour les leurs. Les supé­rieurs cultivent parfois des injustices, sans le savoir, quand ils ne sévissent pas contre ceux qui le font en marge de la Règle. Le danger qui nous guette alors, c'est de voir nos propres commu­nautés pillées par nous-mêmes sous prétexte de soulager la mi­sère de ceux qui nous sont chers. On ne devient pas religieux pour traîner avec soi toute sa famille.

Ainsi, la pratique du voeu de pauvreté pose surtout problème face à ceux qui voudraient dépendre de nous. En effet, mis à part l'égoïsme personnel, la pauvreté religieuse devient difficile en Afrique à cause de nos familles (au sens africain). Leur situation matérielle nous conditionne. Ainsi paraît absurde d'émettre le voeu de pauvreté alors qu'on est naturellement pauvre. A quoi renonce-t-on afin de ne s'attacher qu'au Christ ? Et qu'apporte-t-on à la congrégation ? Voilà qui suscite parfois le doute sur la motivation des jeunes vocations du Tiers Monde.

A ce propos, nous pensons que personne sur la terre n'est maître des vocations; nous ne sommes que des accompagnateurs de la grâce divine. Et puisque “le vent souffle où il veut” (Jn 3, 8), Dieu peut utiliser tous les moyens pour ap­peler des ouvriers à sa moisson. Au Sud comme au Nord, toute vocation passe né­cessairement par un discernement approprié. S'il faut expliquer le nombre croissant des vocations en Afrique par le phénomène de la pauvreté, hypothèse à ne pas exclure totalement, nous dirions la même chose pour le temps où l'Europe en avait beaucoup. Pourtant, nous avons connu de braves missionnaires, hormis les racistes qui se sont compromis surtout à l'époque coloniale. Pendant que beaucoup de maisons religieuses ferment définitive­ment en Occident faute de vocations, le religieux africain apporte sa propre personne et les richesses de son être à la congrégation qui, désormais, peut survivre. Le voeu de pauvreté n'a de sens que dans la mesure où il se conçoit comme un engagement libre à la suite du Christ qui appelle à libérer le peuple de Dieu de l'op­pression et de la misère. Telle est la dimension apostolique de notre voeu de pauvreté religieuse.

Laissons la polémique, interrogeons-nous sur ce que devra faire le religieux de demain en vue de se débarrasser du parasi­tisme africain. D'aucuns proposent la solution de diminuer l'écart du niveau de vie entre le religieux et son milieu. Cela signifierait concrètement qu'il faille, en campagne surtout, détruire nos mai­sons en durable et vendre nos véhi­cules. Car, c'est notre convic­tion, tant que nous habiterons de belles maisons et aurons des moyens de transport faciles alors que les gens vivent dans des ba­raques et voya­gent à pied, le gouffre demeurera. Les gens croient-ils vraiment à notre pauvreté ?

Certains autres proposent qu'on se libère une fois pour toutes de nos familles en leur of­frant un cadeau productif. L'expérience des congrégations qui ont offert des parcelles ou du gros bétail aux familles de leurs membres s'est avérée inefficace. Les frais de construction et d'entretien ne re­tombent que sur la commu­nauté ou sur l'individu.

Les deux propositions n'ont pas résolu le problème. De même que celle de faire figurer dans le budget de la congrégation une somme destinée aux familles dans le besoin, idée expri­mée dans le mes­sage de la huitième Assemblée Générale des Supérieurs Majeurs du Zaïre[1]. Nous pensons que ce n'est pas ce que le peuple attend de nous. Puisque “la pauvreté évoque en Afrique une sous-humanité, une situation de permanente carence et humi­liante privation qu'il importe de quitter”[2], nous pensons que l'Afrique a besoin de développement. Puisque la pauvreté reli­gieuse ne nous ferme pas sur nous-mêmes, elle nous ouvre né­cessairement à nos populations aux conditions vitales dérisoires. Il nous semble que la meilleure façon de vivre le voeu de pauvreté soit l'engagement concret à sortir notre peuple de la pauvreté tant matérielle que spirituelle.

En effet, nos familles ont besoin de sortir de leur situation pré­caire pour une vie meilleure. Qui ignore l'apport des moines dans le dé­veloppement de l'Europe ? Et qu'est-ce qui empêche les re­ligieux africains, même si cela n'est pas leur mission première de développer sys­tématiquement l'Afrique, afin que tous aient un stan­ding de vie acceptable, ce qui diminuerait la dépendance et la mendicité ? S'il est vrai que les obstacles externes au développe­ment dépendent des puissances étrangères, sommes-nous inca­pables de surmonter ceux qui sont in­ternes, notamment toute mentalité et toute habitude incompatible avec le développement ?

Loin de minimiser ce qui se fait déjà en matière d'engagement de l'Eglise ou des consa­crés pour le développe­ment intégral de l'homme, nous pensons que le religieux africain de l'an 2000 de­vra poursuivre les efforts com­bien louables et agir mieux. La pastorale devra mettre l'accent sur le développement effec­tif sur le terrain et non pas seulement au niveau du discours et de la cha­pelle. Il faudra surtout donner le goût du travail manuel en travail­lant de ses mains avec les gens.

Le religieux africain de demain doit savoir que nous ne serons libres de nos familles que quand nous aurons résolu leur pro­blème de développement. Mais encore faut-il miser sur la conversion in­di­viduelle. Il faudra être pauvre effectivement. Et plutôt que de continuer à cultiver le paternalisme, le religieux de­vra encore plus inviter les familles qui ont des ressources à sou­tenir les couvents, même si cela paraît un non-sens aujourd'hui où les couvents sont plus riches que les familles qui les entou­rent. Il serait vraiment faux de penser que toutes nos familles sont pauvres. Mais l'Eglise les a habituées plus à recevoir qu'à don­ner. Même aujourd'hui encore, certains curés continuent de construire des salles paroissiales sans la moindre préoccupation d'informer les paroissiens de l'origine de l'argent utilisé. Il en est de même avec bon nombre de communautés religieuses. Elles dépendent toujours de l'Occident même pour la soupe de table !

Le religieux africain de demain devra apprendre à “se prendre en charge”, à travailler de ses mains pour se nourrir. La congrégation s'occupe de lui, bien sûr; mais elle attend aussi sa contribution. Telle est la raison pour laquelle le religieux devra se sentir plus responsable dans la gestion des biens de sa commu­nauté : savoir réparer une chaise cassée, entretenir les locaux, etc. Pour y arriver, il importe de bien gérer son temps en évitant de faire le “col blanc”.

Et combien de fois n'abusons-nous pas de la bonne vo­lonté des chrétiens en leur fai­sant perdre du temps par de longues célé­bra­tions liturgiques, des veil­lées de prières sans fruits, des réunions paroissiales stériles et des de­voirs à domicile qui n'ont d'autre finalité que l'occupation inutile ?

Il y a à craindre de cultiver sans cesse la paresse. Notre temps doit être mis à profit pour un travail productif, afin de ne dé­pendre que de nous-mêmes et d'inspirer au peuple qui nous en­toure des voies d'autosuffisance. Puisque la pauvreté, c'est aussi savoir partager ce qu'on possède avec ceux qui sont dans le be­soin, nous devons mettre toute notre intelligence et notre savoir-faire au service de nos frères.

 

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[1] Cf. “La pauvreté évangélique en milieu africain”,. Message de l'ASUMA, in Telema, n° 29, 1982, p. 20.

[2] METENA M'nteba, "La pauvreté religieuse en Afrique : une bienheureuse inconséquence ?", in Telema, n° 29, 1982, p. 9.