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Vertus religieuses à cultiver

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Eugène de Mazenod demande aussi qu'on pèse les vertus des candidats, parce que l'Église attend d'eux un puissant secours. "Il ne faut pas des vertus médiocres pour répondre à tout ce qu'exige leur sainte vocation"[1].

Je voudrais énumérer quelques vertus qui reviennent souvent sous la plume de l'ancien Évêque de Marseille, non pas selon la valeur que leur attribuent les théologiens mais suivant leur fré­quence dans les textes.

 

1. Charité fraternelle

La charité fraternelle apparaît comme la première vertu du religieux. Ce qui revient à dire que l'exigence fondamentale de l'engagement dans la vie consacrée est l'imi­tation du Christ par la pratique de la charité parfaite. Les voeux de religion professés dans l'Église ne sont que des moyens pour parfaire cet amour. Ta vocation n'est donc qu'une vocation à l'amour, comme aimait si bien le dire sainte Thérèse de Lisieux.

En effet, Dieu t'appelle avant tout à l'aimer et à aimer ton prochain. N'est-ce pas sur cela que se ba­sera le fameux jugement dernier décrit par saint Matthieu : "J'ai eu faim et vous m'avez donné à man­ger..." (Mt 25, 35-36) ? Raison pour laquelle Eugène de Mazenod dira dans son testament spirituel : "Pratiquez parmi vous la charité, la charité, la charité, et, au dehors, le zèle pour le salut des âmes". Cette charité, pivot autour duquel se déroule toute notre existence, ferait de la maison religieuse, "bien affectueuse et bien sincère", un "paradis sur terre".  Il la veut. Car, du témoignage de la charité dépend grandement le succès de l'apos­tolat. Il faut donc s'accoutumer de bonne heure à se supporter mutuellement.

(8) En quoi es-tu charitable ? Seras-tu capable d'ai­mer dans leur différence les frères et les soeurs que tu n'auras jamais choisis ?

 

2. Obéissance et Humilité

L'obéissance et l'humilité sont intrinsèquement liées. L'une et l'autre disposent le religieux, la reli­gieuse à rester à l'écoute de Dieu, à chercher sa vo­lonté en s'abaissant devant les hommes, lui permet­tent de marcher de coeur avec le Christ qui sut s'abaisser sur le bois de la croix (cf. Ph 2, 6-11).

 

a) Obéissance

Vraie preuve de l'acceptation des exigences évan­géliques chez Eugène de Mazenod, l'obéissance religieuse consiste essentiellement à mener une vie conforme à la Règle de vie et à exécuter sans hésitation les ordres des su­périeurs. Le religieux ne pourra atteindre la perfection qu'en s'abandonnant à la volonté de Dieu qui se manifeste dans ceux qui guident ses pas sur les traces des Apôtres. Il ne devrait pas oublier qu'il est au service de Dieu et non pas à son propre service qui lui permettrait de faire tout librement. "Le Seigneur ne rémunère pas le bien qui se fait en dehors de l'obéissance, moins encore celui qu'on prétend faire contre les prescriptions de l'obéissance"[2].

Mais la soumission aux supérieurs n'est qu'un aspect de l'obéissance qui, au sens profond, consiste à répondre à l'appel que Dieu adresse à chaque homme. Elle devrait donc prendre chez toi plus le sens d'une démarche personnelle, de l'écoute de la Parole de Dieu qu'une obligation qui conduirait à plaire aux hommes. Il faudra éliminer de ta tête le faux oui que les jeunes d'aujourd'hui appellent "diplomatie", qui consiste à obéir à contrecoeur, tout simplement pour être bien vu de l'autorité.

(9) As-tu l'habitude d'avertir ou de demander la per­mission avant de sortir ? Ne serais-tu pas porté à n'obéir qu'à la personne que tu aimes ?

 

b) Humilité

Appelé par le Seigneur à une vie surtout mis­sionnaire, le religieux doit vivre dans l'humilité qui favorise l'obéissance, l'estime de la congrégation et l'acceptation des autres et de ce qui vient de l'auto­rité. "Un religieux vertueux doit comprendre que cha­cun est tenu de recevoir avec humilité les observa­tions et même les reproches de ses supérieurs"[3].

La vraie vertu de l'humilité, vivement recom­mandée dans la réalisation de la vocation, te permet­tra d'encourager les bonnes initiatives des autres gens et d'accepter qu'ils ont à t'apprendre aussi. Elle t'empêchera de céder à l'orgueil qui engendre le péché. La fausse humilité, par contre, te fera étouffer les talents que tu as reçus en partage. Il faudra donc s'atteler à vaincre la timidité.

(10) Comment réagis-tu face aux corrections des pa­rents ou des amis ? Serais-tu capable d'avouer ton ignorance dans une discussion intellectuelle ?

 

3. Pauvreté et détachement

À l'exemple du Christ qui s'est fait pauvre, pour nous enrichir de sa pauvreté (cf. 2 Co 8, 9), il est né­cessaire aux religieux, dans leur mission d'évangéli­sation des pauvres par la parole et l'exemple, de de­venir d'abord pauvres eux-mêmes, ou mieux de parta­ger la faiblesse des faibles pour gagner les faibles, comme dit saint Paul (cf. 1 Co 9, 22).

Cette vertu de pauvreté, condition de l'apostolat, implique le détachement au monde et à la famille. Ce qui n'est pas du tout facile. Le candidat à la vie reli­gieuse devrait les prendre en considération.

 

a) Pauvreté

Eugène de Mazenod parle d'une pauvreté volontaire, qui oblige les religieux "à ne rien exiger, à se contenter de tout, à s'estimer heureux s'ils pouvaient manquer de quelque chose et souffrir"[4]. Ils doivent surtout compter sur la divine Providence, dans une relation de dépendance perpétuelle. Il s'agit là de la pauvreté spirituelle qu'il faudrait cultiver davantage.

Quant à la pratique de la pauvreté matérielle, elle n'est pas de manquer du nécessaire, ce qui ferait obstacle à l'apostolat. Elle consiste plutôt à proportionner ses besoins aux ressources que l'on a, à utiliser rationnellement le peu qu'on possède, à gérer raison­nablement les biens matériels de la communauté, à dépenser l'argent reçu de la communauté ou de la famille avec discernement, et surtout à bien appréhender le vrai besoin auquel il faut ré­pondre. Il s'agit plus d'une attitude d'esprit que d'une insuffisance matérielle.

(11) Comment réagis-tu quand les parents ne t'offrent pas ce que tu désires ? Seras-tu vraiment heu­reux de vivre sans posséder certains biens dont tu as besoin?

 

b) Détachement

Les religieux doivent être libres du monde, de la famille humaine et de tout ce qui ferait obstacle à la mission reçue de l'Église. Ils sont des hommes de communauté et non pas des "coureurs de grand chemin". Aussi doivent-ils, dès le jour de leur admis­sion et de leur oui au Seigneur, quitter le monde. Ils le regardent mais sans le posséder, le voient mais sans se laisser attirer par ses séductions. À la préférence des fonctions à assumer (tâche qu'on envie ou à la­quelle on aspire de tout son coeur) doit succéder la "sainte indifférence". Il faut savoir se détacher même de ses propres idées surtout quand, imprégnées de triomphalisme, elles ennuient les autres.

Et puisque le devoir missionnaire compte plus que l'obligation familiale, les religieux doivent se détacher également de leur famille. "Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu" (Lc 9, 62). C'est une exigence de pure prudence qui ne porte nullement atteinte au quatrième commande­ment de Dieu selon lequel les enfants honorent leurs parents. Mais l'amour excessif des parents a fait perdre bien des vocations et étouffé bien des vertus en germe.

Pour Eugène de Mazenod, "un religieux n'est obligé que de pourvoir aux plus pressants besoins de son père et de sa mère"[5]. Dans le cas d'extrême nécessité, le religieux pourra être autorisé à vivre et à travailler hors des communautés de la congrégation (ce qui est rare) pour le soulagement de sa famille tout en étant tenu à vivre modestement selon l'esprit de pauvreté. Il ne s'agit ni d'abandonner la famille ni de la prendre totalement en charge en exigeant que la communauté résolve tous ses problèmes. Ce serait créer davantage du paternalisme dont il faudrait se débarrasser.

(12) Quels sont les plaisirs qui te passionnent ? Seras-tu capable de vivre ta vocation en paix et dans la joie même très loin de ta famille et sans nouvelle d'elle ?

 

4. Abnégation et mortification

Eugène de Mazenod cite souvent l'abnégation à côté d'autres notions voisines et apparentées, notamment le dépouillement, le détachement, l'abs­tinence, la mort à soi-même et l'oubli de soi.

Dans sa nature propre, l'abnégation consiste à nous dépouiller de ce qui nous est le plus intime et le plus personnel, à renoncer à ce que notre amour-propre voudrait pratiquement que nous soyons; tan­dis que les autres termes proches concernent le re­noncement à ce qui nous est extérieur.

 

a) Abnégation

L'abnégation répond à la condition posée par le Christ pour tous ceux qui se mettraient à sa suite, les chrétiens en général et les religieux, les religieuses en particulier : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même" (Lc 9,23). Eugène de Mazenod la considère comme la voie du ciel par où tous doivent passer.

Cette vertu nécessaire à la recherche de l'unique gloire de Dieu s'étend sur deux domaines de la per­sonne humaine, notamment : les passions et la volonté propre, sources de désir qui enlèvent à l'âme la pureté d'in­tention et l'empêchent de voir clairement la volonté de Dieu sur elle. Si Eugène de Mazenod insiste sur "l'oubli de soi-même, le mépris de l'estime des hommes", c'est parce qu'il voudrait que les religieux ou les aspirants s'appliquent avec soin à réprimer leurs passions et à renoncer à leur volonté propre.

(13) N'as-tu pas tendance à rechercher des compli­ments chaque fois que tu accomplis une bonne action ? Accepterais-tu paisiblement que les gens s'opposent parfois à ton amitié envers telle ou telle personne ?

 

b) Mortification

La mortification qui consiste à soumettre le corps à une privation, ou mieux à infliger une souf­france dans un but d'ascèse n'a de sens chrétien que quand elle est pratiquée par amour du Christ crucifié pour l'humanité. C'est une vertu indispensable aux yeux d'Eugène de Mazenod. "Il faut que l'on prenne des habitudes de mortification, que l'on se fasse à une vie un peu dure, que l'on ne cherche pas ses aises parce qu'on peut être appelé à un ministère qui ne les comporte pas"[6]. Mais la mortification corporelle doit être sobrement pratiquée pour ne pas nuire à la santé physique.

La vertu se pratique non seulement pendant les repas mais aussi aux heures d'étude. Un religieux, une religieuse doit être capable de se taire, de faire venir le silence en lui et autour de lui. "Le silence facilite l'étude, l'étude nourrit la prière, la prière at­tire la charité", disait Bernardot. C'est l'ascèse intel­lectuelle, qui fait mourir les tendances, les instincts, les activités qui nuisent au plein épanouissement de la vie, et qui fait aimer et garder la chambre. L'aspirant devra donc s'initier à la pratique de la mortification afin de prévenir les fautes.

(14) Es-tu capable de silence ? T'arrive-t-il de suppri­mer un repas pour une cause bonne ?

 

5. Chasteté

La chasteté enfin, c'est la vertu de tous les bap­tisés. Mais la continence en vue du Royaume des cieux dont parle laconiquement Eugène de Mazenod est le propre de ceux qui sont appelés au célibat charismatique (cf. Mt 19, 11-12). Avant de s'y engager, le candidat à la vie consacrée devra faire montre de la capacité d'ac­cepter positivement la solitude qu'implique le célibat consacré et d'être heureux dans ce projet de vie li­brement choisi. Autrement dit, l'aspirant devra mani­fester le désir de se consacrer à Dieu et de se mettre totalement au service des autres.

L'ancien évêque de Marseille s'attaque à la fois aux tendances homosexuelles et aux penchants vers l'autre sexe. Les amitiés particulières sont dange­reuses quand elles ne sont pas motivées par le bien. Il faudrait donc veiller pour qu'elles ne conduisent pas, là où elles pourront être possibles, au manque de pu­reté en cherchant à répondre aux désirs égoïstes de la chair. "Les enfants pris à bas âge, bien surveillés et bien instruits, pourront facilement prendre l'habitude de la vertu, (...) la pratique de la chasteté qu'il est malheureusement trop tard quand il s'agit de l'ac­quérir pendant la préparation immédiate pour les saints ordres"[7]. Ce qui ne signifie pas que les en­fants ne pourront pas en parler pendant leur forma­tion.

(15) Parles-tu ouvertement de tes amitiés avec les personnes du même ou de l'autre sexe ? Serais-tu capable d'assumer la solitude ?

Certes, les vertus susmentionnées intéressent les éducateurs lorsqu'ils supputent les signes de voca­tion. L'aspirant devrait aussi les manifester en germe, le noviciat étant le lieu par excellence où elles auront à se développer.

Ainsi viens-tu de cerner ce qui pourrait être considéré comme signe de la vocation interne, la­quelle est "purement gratuite, absolument libre et strictement surnaturelle". Il fallait bien commencer par là avant de penser à déceler les talents humains dont dépend l'exercice de la vie consacrée. La voca­tion se vit intérieurement avant de se manifester.

 

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[1] Lettre au p. Mouchette, 2 décembre 1854, in Écrits oblats, 11, p. 253.

[2] Lettre au p. Mille, 6 avril 1832, ibid., 8, p. 21.

[3] Lettre au p. Mille, 21 mai 1836, ibid., 8, p. 209.

[4] Lettre au p. Santoni, 16 mars 1846, ibid., 10, p. 117-118.

[5] Lettre au p. Gondrand, 24 novembre 1853, ibid., 11, p. 176.

[6] Lettre au p. Dorey, 15 octobre 1848, ibid., 10, p. 228.

[7] Lettre au p. Tamburini, 2 octobre 1855, ibid., 11, p. 285.