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Motifs du projet religieux

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Le discernement de ta propre vocation devrait commencer par considérer minutieusement les motifs qui t'amènent à frapper à la porte de tel ou tel insti­tut religieux. Cela suppose deux choses : que tu cor­respondes à l'esprit de la congrégation et répondes effectivement à l'appel divin. Voici ce que j'entends par ces deux dimensions.

 

1. Correspondre à l'esprit de la congréga­tion

Par l'esprit de la congrégation, il faudrait entendre la motivation profonde même qui poussa un homme ou une femme à devenir fondateur ou fonda­trice d'un institut religieux. Quelle réponse voulait-il ou voulait-elle donner au besoin réel de l'Église de son temps et quel héritage spirituel a-t-il légué à ses fils ou à ses filles ? Question d'intuition initiale.

En général, cet esprit est constitué d'un triple souci : le dévouement total pour la gloire de Dieu, le service de l'Église et le salut des âmes. Cet esprit correspond au triple but de la Rédemption que saint Paul nous fait découvrir au début de sa lettre aux Éphésiens : "Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : Il nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ. Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard dans l'amour" (1, 3-4).

En effet, pour un engagement motivé, un simple attrait éprouvé envers une congrégation ne suffit pas. L'attrait n'est qu'un signe secondaire de la vocation. Il faut  bien sûr estimer la congrégation, mais il convient surtout de chercher à correspondre à son esprit initial.

Or pour Eugène de Mazenod, "il n'est pas si aisé de rencontrer des hommes qui se dévouent et veuil­lent se consacrer à la gloire de Dieu et au salut des âmes, sans autre profit sur la terre que beaucoup de peine et tout ce que le Sauveur a annoncé à ses véri­tables disciples"[1]. Mais que faudrait-il comprendre par ce triple aspect de la même réalité ?

 

a) La gloire de Dieu

La gloire de Dieu est la raison fondamentale qui doit stimuler la décision libre du candidat, appelé à glorifier la grâce de Dieu, sa miséricorde et l'amour dont il nous a aimés dans le Christ, et à l'étendre à tous les hommes. En d'autres termes, devenir reli­gieux, c'est vouloir glorifier Dieu dans ses oeuvres.

Aussi, l'aspirant à la vie religieuse devrait-il se laisser animer par ce vouloir. Seul celui qui se laisse imprégner de ce désir devient capable du renoncement et de l'oubli de soi. Ce renoncement implique la dis­ponibilité au ministère apostolique par lequel le reli­gieux glorifie Dieu.

(1) Quelle est ta participation à la vie ecclésiale de ta paroisse ? Pourras-tu t'y engager totalement sans en attendre un salaire ?

 

b) Le service de l'Église

Le service de l'Église ne saurait s'accomplir sans amour de Jésus à qui elle s'identifie. Le religieux dont la mission est de continuer l'oeuvre du salut com­mencée par le Sauveur et les Apôtres doit aimer et servir l'Église sans réserve.

Tu devrais donc savoir ce à quoi tu t'engages : l'Église attend de toi un puissant secours. Face aux erreurs des gens de ce monde contre la vraie foi et face à la prolifération des sectes religieuses, toute ta vie comme toute ta formation devraient être sous l'impulsion de l'amour pour l'Église.

(2) Que fais-tu pour contrecarrer l'envahissement des sectes religieuses ? Seras-tu disponible pour aller partout où les besoins de l'Église se font sentir ?

 

c) Le salut des âmes

Ce troisième aspect se présente comme le moyen par lequel se concrétisent les deux premiers. Le ministère consiste, en effet, à "faire connaître Jésus-Christ" (par la parole et par l'action) aux pauvres les plus abandonnés, à ceux qui ignorent la parole de Dieu et sont laissés à eux-mêmes, afin que tous soient sauvés.

Ainsi se révèle le désir d'imiter le Christ dont la mission fut l'annonce de la Bonne Nouvelle du salut aux pauvres dans lesquels se cache sa propre per­sonne. D'où la nécessité de les aimer. Car autant est difficile le jardinage à celui qui n'aime pas se salir les mains autant sera aléatoire l'engagement de qui n'a aucun attrait pour les pauvres "aux multiples visages".

(3) T'arrive-t-il de parler de la vie sacramentelle aux malades ou aux prisonniers ? Saurais-tu parler de Jésus avec conviction à n'importe qui ?

Cependant, tout ce dévouement n'a de valeur que dans la mesure où tu sentiras le besoin de ré­pondre effectivement à l'appel du Seigneur.

 

2. Répondre effectivement à l'appel divin

Par la réponse à l'appel divin, il faudrait entendre les dispositions qui attestent l'existence de la vocation divine chez le candidat et sa correspon­dance à l'esprit de la congrégation. J'en retiens quatre, notamment : l'appel qui vient de Dieu, la vo­lonté droite, l'attachement à Jésus-Christ et le désir de devenir "franchement saint".

 

a) Appel qui vient de Dieu

Pour que tu arrives à identifier clairement ce que tu ressens au plus profond de toi-même, il faut que tu conçoives Dieu comme celui qui appelle, suivant la recommandation du Christ : "priez donc le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson" (Mt 9, 38). Raison pour laquelle Eugène de Mazenod insiste sur la prière de demande pour de bonnes vocations et l'action de grâce pour celles qui existent. La vocation relève donc du domaine de la vie intérieure.

Ainsi faudra-t-il donner aux gens la possibilité d'apprécier la tienne, notamment par le sérieux de ton esprit de foi, ton engagement d'amour envers Dieu et le prochain, et ton esprit de sacrifice. Rappelle-toi les conditions posées par le Christ lui-même aux disciples : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive" (Mc 8, 34).

(4) Pourquoi penses-tu avoir la vocation religieuse ? Que ferais-tu pour montrer ton esprit de foi et de sacrifice aux gens de ton quartier, de ton entourage?

 

b) Volonté droite

Le désir de répondre à l'appel du Seigneur doit s'accompagner d'une pureté d'intention. Autrement dit, le candidat doit être animé de la vraie soif de de­venir réellement religieux et d'y persévérer dans la fi­délité jusqu'à la mort, et non pas d'y aller à titre d'es­sai ou par "calcul". Ce qui suppose au préalable un contact, ou mieux une connaissance de la congréga­tion à laquelle on voudrait adhérer. Lire le nom d'un couvent dans la rue ne suffit pas.

Il ne faudra jamais y aller comme un enfant, sans savoir même de quoi il s'agit. Pour Eugène, ne peuvent devenir novices que "ceux qui veulent vé­ritablement être tels, qui sollicitent cette faveur comme une grâce, sur la résolution desquels on puisse compter"[2]. Les motivations doivent être bien clarifiées avant de s'engager. Si tu veux suivre le Christ afin de bien manger et de bien dormir ou pour répondre à ta soif de posséder des biens matériels pour toi-même et pour ta famille, rappelle-toi sa parole : "Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids, le Fils de l'homme, lui, n'a pas où poser la tête" (Lc 9, 58). Reconnaissons que dans une situation de crise per­manente comme celle du continent africain aujourd'hui, les motivations peuvent s'entremêler.

(5) Qu'est-ce qui te pousse à désirer partager la vie de la congrégation qui t'attire ? Ne serais-tu pas motivé par certains avantages de la vie ?

 

c) Attachement à Jésus-Christ

La vie religieuse en tant que vie mystique repré­sente avant tout un engagement personnel envers le Christ. Qui pourrait s'y engager sans faire soi-même l'expérience de la rencontre avec le Fils de Dieu, sans brûler du désir d'imiter Jésus de Nazareth et de mar­cher sur les traces des Apôtres ?

En ta qualité de baptisé, tu devrais en germe correspondre à cela, avoir "un grand amour pour notre divin Sauveur Jésus-Christ qu'on doit surtout lui témoigner dans le sacrement de l'eucharistie"[3]. Tu devrais apprendre à puiser ta force à cette source d'amour qu'est le Christ vivant dans la sainte com­munion.

(6) Sais-tu prier personnellement ? Fréquentes-tu ré­gulièrement les sacrements de la réconciliation et de l'eucharistie ?

 


d) Désir de devenir "franchement saint"

L'Évangile appelle tous les hommes à la sainteté. Le Concile Vatican II l'a affirmé aussi avec autorité (cf. Lumen Gentium, 40). De par leur consécration dans l'Église, les religieux doivent viser la perfec­tion. Il ne s'agit pas seulement d'aller prêcher tant bien que mal la parole de Dieu, mais aussi d'être des hommes vraiment apostoliques. "Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes"[4].

Aussi devrais-tu savoir que même si elle n'attend pas recevoir un saint tout fait, la congrégation qui te captive a besoin d'hommes et de femmes désireux de se créer en eux-mêmes une solide et profonde vie intérieure qui mène à la sainteté, à la sanctification personnelle qui est en fonction de l'amélioration de toute la communauté.

(7) Dans quelle mesure la lecture de la vie des saints t'intéresse-t-elle ? Qu'est-ce qui pourrait montrer que ta conduite n'est pas irréprochable ?

Somme toute, les exigences d'Eugène de Mazenod sur l'esprit de la congrégation et sur l'au­thenticité de la réponse du candidat à l'appel divin montrent combien chacun des éléments considérés, bien qu'en germe dans l'aspirant, devrait être exa­miné attentivement avant l'admission dans la vie consacrée.


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[1] Lettre à M. L'abbé Tempier, 9 octobre 1815, in Écrits oblats, 6, p. 7.

[2] Lettre au p. Tempier, 26 novembre 1825, ibid., 6, p. 210.

[3] Lettre au p. Dorey, 15 octobre 1848, ibid., 10, p. 228.

[4] Lettre à M. Tempier, 13 décembre, ibid., 6, p. 13.