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Témoignage du Frère Hervé Givelet, OMI

(Entre-Nous, Cameroun, mars 2005 - N° 150) - Le 11 décembre 2004, la communauté oblate du philosophat de Yaoundé, les amis et voisins ont fêté les 50 ans de vie religieuse du frère Hervé. Son partage a été apprécié de tous. En voici de larges extraits.

 

Hervé Givelet

 

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Comme c’est beau !

II y a 51 ans, le 07 décembre 1953 au soir, je faisais mon entrée officielle avec deux autres Frères au noviciat de la Brosse-Montceaux, petit village à 80 kilomètres au Sud-Est de Paris, ma région, puisque je suis né à 16 kilomètres de là dans un petit village sis au bord de la Seine, fleuve qui traverse Paris.

La chapelle était située juste au-dessus d'une chambre où se mourait un vieux père, le Père Lemaux, que nous aimions beaucoup; il était pour nous l'ancien, le papa, un peu comme l'est aujourd'hui le père Camille au noviciat de Ngaoundéré. Au moment où nous chantions le Magnificat, le père qui l'assistait nous a dit le soir au repas: « C'est juste à ce moment là qu'il a exhalé son dernier soupir, il a ouvert les bras, son visage est devenu radieux comme illuminé, c'était extraordinaire », et il a dit: « Oh ! Comme c'est beau », et il est mort, ou plutôt, il rentrait dans la vie, comme en chantant son Magnificat avec nous.

La mort du père était l'achèvement d'une vie toute consacrée à Dieu, alors que je commençais la mienne; et j'ai eu la nette impression qu'il me lançait ce message: « Vas-y, n'aie pas peur. Dieu, toujours fidèle, ne nous lâche jamais, et comme moi, tu auras cette joie d'être auprès de Lui, joie bien au-dessus de ce que je peux en dire. » Il avait juste 50 ans de plus que moi, étant né en 1881 ; j'ai donc rattrapé son âge au moment où il mourrait, et je ne vais pas attendre de mourir à mon tour pour dire « oh! que c'est beau d'avoir été aimé si fidèlement par le Seigneur pendant 50 ans! »

 

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L’action de grâce éclate en moi

Aujourd'hui, c'est l'action de grâce qui éclate en moi. Oui, c'est vrai, Dieu ne nous lâche jamais. Il est fidèle, et nous aime jusqu'au bout. « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin » (Jean 13,1.) Je peux donc en témoigner. Sûrement le père Lemaux a dû voir le Seigneur l'accueillir, entouré de tous les anges et de tous les saints. Cela devait sûrement être une belle fête, une très grande fête au ciel. Nous en parlions entre nous, ce soir du 07 décembre 1953, pendant le repas; et je me disais, en l'enviant un peu: « il va falloir attendre 50 ans pour avoir la même expérience que lui, que c'est long! » Eh bien c'est arrivé aujourd'hui. C'est vrai, il y a une petite différence, je ne suis pas mort et il manque les anges, c'est sûr, mais la foule des saints est là, vous tous et vous toutes, que j'ai voulu nombreux pour partager avec moi cette joie, car cette joie ne peut exister que partagée. Je vous remercie tous et toutes d'être venus du Campus-Mukasa, de l'Arche, du Foyer d'espérance et d'ailleurs, et un immense merci à mes jeunes Frères de s'être donné tant de mal (combien d'heures de répétition des chants et de préparation de la cérémonie! ) pour que la fête soit belle et réussie.

Nous allons entourer le Seigneur, il va venir dans quelques instants dans son sacrement de I’Eucharistie. Sa présence sacramentelle est aussi vraie, réelle que celle qu'a expérimentée le père Lemaux, lorsqu'il est rentré dans le « monde » de Dieu. Jésus l'a promis à ses apôtres : « Je serai avec vous jusqu'à la fin des temps » (Mt 28,20), et le pape Jean-Paul II a voulu que cette année 2004-2005 soit consacrée à cette présence eucharistique de Jésus. Il est avec nous dans sa divinité et son humanité, vrai Homme-Dieu. Disons tout simplement que celui qu'a vu le père Lemaux et qui a illuminé son visage est là aujourd'hui, tout aussi présent mais « voilé », car on ne peut voir Dieu sans mourir, sans être transformé au plus profond de notre être, et aucun de nous, je pense ne veut mourir ce soir… ; mais c'est bien Lui que l'on fête, que l'on exalte, que l'on applaudit.

Chapelle Yves Plumey ......... Chapelle Yves Plumey

 

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Le Seigneur m’a aimé au cours de ces 50 ans

Quand je vous disais que c'est vous la foule des saints qui remplace celle qui a accueilli le père Lemaux à son dernier soupir, je le disais en toute vérité. D'abord, je n'invente rien. En effet, tout au début de l'Eglise, les disciples du Christ s'appelaient « les saints », ce n'est que plusieurs années après, à Antioche, qu'ils ont reçu le nom de « chrétiens », et pour moi saint est d'abord et surtout celui qui est aimé de Dieu; donc je peux dire avec certitude que vous êtes tous et toutes aimés de Dieu, et donc « saints » ; qui me contredirait? C'est notre lien le plus fort qui nous unit et qui nous constitue en une grande famille. Ce n'est pas d'avoir fait des bêtises qui fait obstacle; l'obstacle vrai est de ne pas accepter d'être aimé gratuitement, et cela est vrai pour toute personne humaine, tous peuvent le comprendre.

Pendant mon noviciat je rêvais d'actions héroïques, d'ê tre un saint, et bien, 50 ans après, si être saint c'est d'avoir fait des actions héroïques, au lieu d'être dans la joie je serais plutôt couvert de honte, souhaitant être une souris pour me cacher dans un trou, et j'aurais refusé de rester avec vous aujourd'hui. Non, si je suis dans la joie, c'est parce que le Seigneur m'a aimé au cours de ces 50 ans, et ceci malgré mes bêtises.

Tout d'abord, je prends conscience d'avoir beaucoup reçu, dès ma naissance. Ce que nous recevons à notre arrivée dans le monde est tellement important, et c'est bien Dieu qui donne le commencement. Ce commencement qui contient déjà l'ensemble de notre vie, le cadre d'un merveilleux projet d'amour, tout en respectant notre liberté et notre responsabilité personnelle.

Oui, j'ai eu la chance d'être né dans une famille profondément chrétienne, baptisé quelques jours après, et c'est là la première et la plus importante grâce reçue dans ma vie (Pie XI a bien dit que le plus beau jour de sa vie a été le jour de son baptême et non le jour de son sacre.) Mes parents étaient foncièrement bons. « Ne lui rendez-vous pas ce témoignage qu'elle était bonne envers vous tous? N'avait-elle pas une prédilection pour les pauvres et les jeunes, tout en agissant dans la plus grande discrétion ? », a dit le curé de son village à la messe d'enterrement de maman.

J'ai aussi des frères et des sœurs et leurs conjoints extraordinaires, avec qui il fait bon vivre. Marie Françoise, la sœur aînée a toujours été l'âme et le ferment de toute notre famille, s'élargissant aux cousins, aux cousines. Dans l'esprit transmis par notre maman, elle a su créer une petite O.N.G familiale pour soutenir « M.A.T.E.R » qui se consacre aux enfants de la rue de la ville de Ngaoundéré ; et elle veut nous soutenir aussi ici à Yaoundé.

 

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Merci de m’avoir mis en confiance

Parents, frères et sœurs sont les premiers remerciés, et ne sont pas les seuls, loin de là ; c'est maintenant que, stupéfait, je me rends compte que personne ne bâtit sa vie tout seul, que notre existence s'épanouit, c'est vrai, en partant de soi, mais tout autant en recevant des autres; et si l'homme a le pouvoir de conduire autant à la mort qu'à la vie, quelle grâce immense ai-je reçue de n'avoir rencontré que des personnes qui m'ont conduit à la vie, qui m'ont aidé à bâtir ma personnalité, et cela depuis ma naissance jusqu'aujourd'hui, car on n'en finit pas de se construire.

Ainsi est longue, longue la liste d'hommes et femmes qui m'ont guidé, pris par la main, entraîné sur le bon chemin. Combien de personnes n'ont pas eu la même chance que moi? Et je pense, ici, à tous les enfants et jeunes gens que je côtoie dans la rue et que j'écoute, racontant leur histoire bien triste et parfois tragique.

Vous savez mieux que moi, vous, Yves, Bali, Ataoue qui êtes ici, combien c'est dur de sortir de cet univers de la rue, et vous avez réussi à vous en extraire avec beaucoup de courage. Que vous puissiez aujourd'hui découvrir que vous êtes mes frè res et qu'avec ceux et celles qui vous accompagnent, nous formons tous une même famille.

Quant à moi, comment pouvoir dire « merci » à tous ceux et à toutes celles qui m'ont aimé et aidé au cours de ma vie, et dont beaucoup ne sont plus de ce monde? Je pense les remercier tous déjà au cours de cette Eucharistie. Parmi ceux et celles qui sont en vie et qui forment une grande chaîne, je vais nommer seulement les derniers maillons de celle-ci.. Trois pères m'ont accueilli à mon arrivée à Yaoundé : le père Thomas Mbaye, notre actuel Supérieur Provincial, le père Mario Brandi ici présent et le père Gaby Crugnola qui n'a pas pu venir. Je ne peux que rendre grâce au Seigneur pour le don de votre présence; merci de m'avoir mis en confiance et de m'avoir accepté tel que je suis. J'ai tellement apprécié votre délicatesse toute fraternelle m'aidant à trouver ma place ici au scolasticat; et c'est bien dans ce même esprit que vous, père Roland et père Guillaume, vous vous êtes conduits à mon égard m'acceptant et m'accueillant avec nos différences. Tout cela ne peut que nous enrichir mutuellement. C'est bien vous deux avec le père Mario qui avez voulu et désiré cette fête, et qu'elle soit ce qu'elle est. Merci aussi à toi, père Stanis, pour ton amitié toujours offerte, ta fidélité, et ta joie et merci à toi, père Henri, pallotin, ami cher, d'avoir voulu venir malgré ton programme chargé et ta santé pas trop solide.

Philosophat Yves Plumey, Yaoundé

 

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Parler de ma vie de Frère Oblat

Devant tant de grâces et de signes d'affection, qu'ai-je donné ? Pas grand-chose, juste ciel! Parler de ma vie de Frère Oblat ? Vous me connaissez et, comme vous pouvez le constater, ce que je suis au milieu de vous, je l'ai été plus ou moins pendant mes 50 ans de vie religieuse. Bien sûr, les lieux, les occupations et surtout les visages ont changé au fur et à mesure de mes affectations, mais les hommes, tous les hommes, où qu'ils soient, vivent, travaillent et souffrent.

Et c'est bien le travail qui m'a le plus marqué au cours du noviciat et des 10 ans passés en France. Autrefois, en France, chaque maison de formation avait au moins une dizaine de Frères qui assuraient tous les services de la maison; et dans les ateliers, les jardins ou les champs régnait une grande paix même dans le bruit des machines, comme à la menuiserie; et les Frères travaillaient en silence, tout entiers à leur travail. Il fallait produire, faire fonctionner la maison.

Quant à moi, j'étais à Notre-dame-de-Sion, sanctuaire consacré à la Vierge Marie, lieu de pèlerinage. Et là j'ai connu une activité débordante dans une communauté vivante et joyeuse composée de pères, frères, laïcs (tout le personnel des hôtels) et ouvriers. Il fallait, en autre, moderniser les hôtels un peu vieillots.

Cette activité débordante je l'ai retrouvée, par la suite, au Laos où nous étions deux Frères, le frère Gaudin et moi-même. Avec nos propres ouvriers, une quinzaine, nous avions la responsabilité de la marche matérielle du Petit Séminaire: plantations de riz, jardin potager, entretien du groupe électrogène et des véhicules, etc. Et ceci, jusqu'à notre expulsion en 1976.

Ensuite ce fut le Tchad; gestion du garage diocésain et creusage de puits, ce dernier me conduisait dans les villages et me permettait d'approcher les paysans. Et, pour finir, ce fut le ministère de la formation de nos jeunes oblats où je suis depuis seize ans et où I'on se demande parfois qui est formateur, et qui est en formation… Mais ce qui est sûr c'est que, en ce qui concerne notre formation humaine de créatures à l'image de Dieu, chacun y contribue, jeunes et aînés, grâce à la fraternité qui se crée dans la communauté de formation, aussi bien au noviciat qu'à la Maison Yves-Plumey.

 

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S’associer à Jésus par le travail

Les expériences, grandes ou petites, ne manquent pas et nous pouvons y reconnaître le doigt de Dieu. Il y a, certes, la fête, élément essentiel dans l'épanouissement de notre personnalité, et elle est présente chez nous; mais les expériences les plus fortes sont toujours celles qui côtoient la souffrance et la détresse.

Il suffit d'évoquer les expériences faites durant le noviciat et ici au scolasticat telles que nos visites à la prison et notre présence auprès des enfants de la rue ou du quartier et d'écouter les uns et les autres à leur retour de stage dans les hôpitaux tenus par les Sœurs de Shissong pour se rendre compte que quelque chose de fort y a été vécu. Une fois encore, c'est bien là tout l'Evangile. Jésus a voulu nous montrer qu'il est à la source de tout ce que vivent les hommes dans leurs relations fraternelles dans lesquelles personne ne doit être oublié, surtout pas le plus petit, le plus démuni. Et comme le travail est un élément essentiel de notre vie humaine, notre vie de Frères veut être la vie même qu'a vécue Jésus pendant trente ans, à Nazareth. Eh bien, y a-t-il dans l'Evangile ne fusse qu'une ligne qui parle de sa vie d'artisan, de charpentier alors qu'elle constitue la période la plus longue de sa vie? Il est dit seulement, et même au tournant d'une question, qu'il était fils du charpentier et donc charpentier lui-même, c'est tout. Mais cela a été suffisant pour donner sens à toutes ces vies d'ouvriers et de paysans du monde entier. Cela vaut donc la peine de s'associer à Jésus par le travail de toute une vie et de Lui permettre ainsi de perpétuer son oeuvre de libération et de construction de toute personne humaine à l’image de Dieu.

Je m'achemine vers la conclusion et je me demande comment je vais m'en sortir, puisque la vie continue et que rien n'est clos; il y a toujours un avenir qui s'ouvre devant nous et c'est vers là qu'il faut diriger nos regards et fermer la porte au passé. Si je suis plus vieux qu'au début de ma vie religieuse, Jésus, lui, est toujours aussi jeune et aimant qu'il y a 50 ans et je suis toujours aussi émerveillé de le contempler, heureux et emballé de le suivre autant d'années qu'il voudra, … pas trop longtemps quand même, bon, je veux dire comme Dieu le voudra même si je brûle de le voir enlever son voile et que je puisse m'écrier comme le père Lemaux: « comme c'est beau! »

Mais en même temps votre compagnie vaut presque celle des saints de l'autre côté, et il fait bon vivre ici en Afrique… alors laissons le Seigneur décider, et vivons pleinement ce jour d'Action de grâce. AMEN.

Frère Hervé Givelet, omi

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