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Evariste: s'interroger sur la destinée humaine

Evariste est le nom du jeune homme qui devait venir chez moi pour retirer un courrier de famille envoyé d’Italie par sa petite sœur. Je l’attendais lorsqu’on m’a annoncé, la veille, qu’il venait d’être écrasé par un camion ! C’était un certain dimanche 1er novembre 2009, fête de la Toussaint. Choc, émotion, bouleversement. Je le connaissais particulièrement parce qu’il venait souvent prendre son courrier. Inconsolable, sa famille s’en prend à Dieu, tandis que moi, avec l’enveloppe d’Evariste sur mon bureau, je ne réalise pas encore qu’il ne viendra plus jamais et je laisse aller mon esprit braver les nuages, comme sur un vol confronté à une zone de turbulences.

BougieQuelle coïncidence ! Au  lendemain de la solennité de tous les saints, comme d’habitude, l’Eglise Catholique invite à commémorer les Fidèles défunts, le 2 novembre. La prière pour les morts appartient à la plus ancienne tradition chrétienne, de même que l’offrande du sacrifice eucharistique, « pour que brille à leurs yeux la lumière sans déclin », précise le Missel romain. Beaucoup de gens se rendent pieusement au cimetière où reposent les leurs. Signe que la vie n’est pas finie, elle continue après la mort. Les Africains y croient fermement. Outre la disparition brutale d’Evariste, leur attitude m’inspire cette réflexion sur la destinée humaine. Entendons par destinée la « puissance souveraine considérée comme réglant d’avance tout ce qui doit être ; le destin particulier d’un être ; avenir, sort de quelqu'un ; vie, existence » (Le Petit Robert 2009).

En face de la mort

Chose évidente, à un certain moment de la vie, l’existence humaine cesse d’être ce qu’elle était. C’est la mort. Avec la fin de cet étant (moi) comme existence commence le début de cet étant comme objet, sous forme de dépouille mortelle. Alors le vivant s’interroge : comment comprendre la mort comme fin de l’existence humaine ?

Peur et angoisse - Les premiers sentiments qui nous animent en apprenant la mort de nos proches ce sont la peur et l’angoisse. Les deux sentiments peuvent se distinguer l’un de l’autre, se succéder, voire se confondre. En effet, certains penseurs disent que l’angoisse est une forme de la peur et d’autres affirment que la peur et l’angoisse ont une même signification. Le philosophe français Sartre accentue plutôt la différence : « La peur est peur des êtres du monde, tandis que l’angoisse est angoisse devant moi »[1]. En d’autres termes, dans la peur le danger est extérieur, tandis que dans l’angoisse il est intérieur et il nous prend comme un vertige. Jean-Paul Sartre considère ce sentiment intérieur comme un mode d’être de la liberté, comme une conscience d’être. Cependant, une même situation critique peut provoquer successivement la peur et l’angoisse. Ainsi, l’homme aura peur de la mort tant qu’il la considérera comme un objet extérieur à lui, et il s’en angoissera tant qu’il prendra conscience qu’il devra mourir un jour.

Anéantissement de la vie - En tant qu’existence libre, l’homme est un être-conscient-au-monde, car là où il est, quelque chose se réalise. Mais quand vient la mort tout finit : il n’y a plus de projet à réaliser. Le corps se détruit. Or, c’est par ce corps que l’homme se réalise. La mort a tout anéanti en lui, que peut-il encore faire ? Mais rien ne prouve que la mort anéantit tout en l’homme - Le matérialiste dira sans doute que tout s’achève avec la mort parce que le corps se décompose et rien ne subsiste de l’activité biologique. Cela supposerait que l’homme ne soit que son corps, son devenir et sa vie – En effet, l’homme est plus que son corps parce qu’il est capable de le penser, le saisir et l’objectiver. Son projet raisonné adapte les moyens en vue d’une fin connue comme l’avenir. Il connaît le temps et dépasse le flux de l’avenir. En outre, l’homme est plus que sa vie parce qu’il est capable de transcender ses fonctions biologiques, de discipliner les fonctions vitales les plus essentielles.

Sens éthique et métaphysique – Généralement, les hommes adoptent différentes attitudes d’estimation de la mort ou de négation de son sens. Les uns disent que la mort est le contraire de la vie parce qu’elle la paralyse et l’éteint. Elle est ennemie de la vie. D’autres préfèrent nier la mort en enlevant la gravité qu’elle contient afin de la considérer comme un simple passage. D’autres encore s’approprient de la mort en tant que fin de la vie. La mort leur appartient. Certains recherchent la mort puisqu’ils croient au néantir : s’il y a quelque chose après la mort c’est le néant. Certains autres disent que la mort est absurde.

Nous ne pouvons accepter le sens éthique de la mort qu’en admettant avec Zubiri que la vie a un terme, un délai, un pendant. Car notre vie est comme un train qui va vers la mort. Le temps est donc délai pendant qu’on vit. « L’homme choisit lui-même sa destinée, puisque nous portons en nous-mêmes le ciel et l’enfer ». Dans ce contexte, « le fini signifié par la mort ne veut pas dire un être-fini de l’existence, mais un être-allant-vers-la-fin-de-cet-étant. La mort est donc un mode d’être que l’existence prend en charge dès qu’elle existe. Car, dès qu’un homme vient au monde, il est assez âgé pour mourir ».

En effet, la mort est une possibilité d’être que l’existence a à prendre en charge. Elle est une possibilité absolue de ne plus pouvoir exister. Loin d’être une faiblesse humaine, la mort reste une structure fondamentale de l’existence, la révélation que l’existence est « être-projeté » à exister vers sa fin. Mais devant cette attitude réelle, l’homme est souvent inauthentique parce qu’il essaie toujours d’esquiver la mort bien qu’il la reconnaisse. L’homme est donc un être pour la mort.

L’Africain face à la mort

L’Africain croit naturellement à la survie. Pour lui aussi, la mort constitue un véritable obstacle à l’idéal fondamental de l’homme : vivre avec intensité la vie de ce monde, sans mourir jamais, sans solution de continuité. C’est vers cela que l’homme tend de par sa nature humaine. La mort constitue un non-sens puisqu’elle empêche l’accomplissement de cet idéal. Il semble incompréhensible que le Créateur qui a doté l’homme d’un pareil idéal laisse la mort empêcher la réalisation. D’autre part, note le franciscain Lufuluabo, d’heureuse mémoire, l’existence se poursuit outre-part. Cela signfie que non-sens de la mort est relatif. Non-sens quand même parce que l’existence outre-tombe n’est pas l’idéal état auquel les Bantous aspirent. Toutes leurs aspirations se portent sur la vie terrestre. La mort étant un fait inéluctable, les Bantous désespérément attachés à leur idéal vital,  cherchent à survivre dans leur transcendance, afin que leur idéal d’une vie terrestre intense se poursuit en quelque manière. La mort empêchant la pleine réalisation de cet idéal, la génération restera donc le moyen de pallier tant bien que mal cet inconvénient[2]. Il serait donc faux de penser que l’Africain n’accepte pas la mort. Car personne ne pourra jamais échapper à cette facticité. L’Africain pleure ses morts et il a toujours eu peur d’eux, il les respecte et obéit à leurs ordres.

Dans sa pièce de théâtre « Le respect des morts », le dramaturge ivoirien Amadou Kone traite la confrontation entre un village africain et les épiphénomènes de la civilisation moderne. La communauté villageoise réagit contre la décision du gouvernement de construire un barrage tout près du village et d’installer ailleurs ses habitants. Un tel transfert pour l’Ivoirien est une séparation d’avec ses traditions et son passé dans lesquels sa vie est enracinée, une séparation d’avec ses morts qui, selon ses croyances, font partie de la communauté villageoise et offrent aux vivants force, protection et conseils de sagesse et ils ont droit en retour de leur respect et vénération[3].

Certes, l’Africain croit que les morts ne sont pas morts. Tout ne finit pas avec la mort. Car, bien que le corps humain se décompose, le « je », la « personne » reste indestructible. L’homme est donc plus que son corps, son devenir et sa vie. Mais rien ne peut combler le vide laissé par un mort. Telle est la réalité, tel est aussi le malheur qui a frappé la famille d’Evariste. Qu’il repose en paix !



[1] Sartre J.P.,  L’être et le néant, Paris 1943, p. 66.

[2] Cf. LUFULUABO, Orientation préchrétienne de la conception Bantoue, Léopoldville 1964, p. 50-54.

[3] Cf. AMADOU Kone, « Les morts ne sont pas morts », dans Nouvelles tendances de la littérature africaine, n.55, 1980, p. 147s.

(ayaas)

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