Evariste
est le nom du jeune homme qui devait venir chez moi pour retirer un courrier de
famille envoyé d’Italie par sa petite sœur. Je l’attendais lorsqu’on
m’a annoncé, la veille, qu’il venait d’être écrasé par un camion !
C’était un certain dimanche 1er novembre 2009, fête de la
Toussaint. Choc, émotion, bouleversement. Je le connaissais particulièrement
parce qu’il venait souvent prendre son courrier. Inconsolable, sa famille
s’en prend à Dieu, tandis que moi, avec l’enveloppe d’Evariste sur mon
bureau, je ne réalise pas encore qu’il ne viendra plus jamais et je laisse
aller mon esprit braver les nuages, comme sur un vol confronté à une zone de
turbulences.
En
face de la mort
Chose
évidente, à un certain moment de la vie, l’existence humaine cesse d’être
ce qu’elle était. C’est la mort. Avec la fin de cet étant (moi) comme
existence commence le début de cet étant comme objet, sous forme de dépouille
mortelle. Alors le vivant s’interroge : comment comprendre la mort comme
fin de l’existence humaine ?
Peur et
angoisse - Les premiers sentiments qui nous animent en apprenant la mort de nos proches
ce sont la peur et l’angoisse. Les deux sentiments peuvent se distinguer
l’un de l’autre, se succéder, voire se confondre. En effet, certains
penseurs disent que l’angoisse est une forme de la peur et d’autres
affirment que la peur et l’angoisse ont une même signification. Le philosophe
français Sartre accentue plutôt la différence : « La peur est peur
des êtres du monde, tandis que l’angoisse est angoisse devant moi »[1].
En d’autres termes, dans la peur le danger est extérieur, tandis que dans
l’angoisse il est intérieur et il nous prend comme un vertige. Jean-Paul
Sartre considère ce sentiment intérieur comme un mode d’être de la liberté,
comme une conscience d’être. Cependant, une même situation critique peut
provoquer successivement la peur et l’angoisse. Ainsi, l’homme aura peur de
la mort tant qu’il la considérera comme un objet extérieur à lui, et il
s’en angoissera tant qu’il prendra conscience qu’il devra mourir un jour.
Anéantissement
de la vie - En tant qu’existence libre, l’homme est un être-conscient-au-monde, car là
où il est, quelque chose se réalise. Mais quand vient la mort tout finit :
il n’y a plus de projet à réaliser. Le corps se détruit. Or, c’est par ce
corps que l’homme se réalise. La mort a tout anéanti en lui, que peut-il
encore faire ? Mais rien ne prouve que la mort anéantit tout en l’homme - Le
matérialiste dira sans doute que tout s’achève avec la mort parce que le
corps se décompose et rien ne subsiste de l’activité biologique. Cela
supposerait que l’homme ne soit que son corps, son devenir et sa vie – En
effet, l’homme est plus que son corps parce qu’il est capable de le penser,
le saisir et l’objectiver. Son projet raisonné adapte les moyens en vue
d’une fin connue comme l’avenir. Il connaît le temps et dépasse le flux de
l’avenir. En outre, l’homme est plus que sa vie parce qu’il est capable de
transcender ses fonctions biologiques, de discipliner les fonctions vitales les
plus essentielles.
Sens éthique
et métaphysique – Généralement, les
hommes adoptent différentes attitudes d’estimation de la mort ou de négation
de son sens. Les uns disent que la mort est le contraire de la vie parce
qu’elle la paralyse et l’éteint. Elle est ennemie de la vie. D’autres préfèrent
nier la mort en enlevant la gravité qu’elle contient afin de la considérer
comme un simple passage. D’autres encore s’approprient de la mort en tant
que fin de la vie. La mort leur appartient. Certains recherchent la mort
puisqu’ils croient au néantir : s’il y a quelque chose après la mort
c’est le néant. Certains autres disent que la mort est absurde.
Nous ne
pouvons accepter le sens éthique de la mort qu’en admettant avec Zubiri que
la vie a un terme, un délai, un pendant. Car notre vie est comme un train qui
va vers la mort. Le temps est donc délai pendant qu’on vit. « L’homme
choisit lui-même sa destinée, puisque nous portons en nous-mêmes le ciel et
l’enfer ». Dans ce contexte, « le fini signifié par la mort ne
veut pas dire un être-fini de l’existence, mais un être-allant-vers-la-fin-de-cet-étant.
La mort est donc un mode d’être que l’existence prend en charge dès
qu’elle existe. Car, dès qu’un homme vient au monde, il est assez âgé
pour mourir ».
En
effet, la mort est une possibilité d’être que l’existence a à prendre en
charge. Elle est une possibilité absolue de ne plus pouvoir exister. Loin d’être
une faiblesse humaine, la mort reste une structure fondamentale de
l’existence, la révélation que l’existence est « être-projeté »
à exister vers sa fin. Mais devant cette attitude réelle, l’homme est
souvent inauthentique parce qu’il essaie toujours d’esquiver la mort bien
qu’il la reconnaisse. L’homme est donc un être pour la mort.
L’Africain
face à la mort
L’Africain
croit naturellement à la survie. Pour lui aussi, la mort constitue un véritable
obstacle à l’idéal fondamental de l’homme : vivre avec intensité la
vie de ce monde, sans mourir jamais, sans solution de continuité. C’est vers
cela que l’homme tend de par sa nature humaine. La mort constitue un non-sens
puisqu’elle empêche l’accomplissement de cet idéal. Il semble incompréhensible
que le Créateur qui a doté l’homme d’un pareil idéal laisse la mort empêcher
la réalisation. D’autre part, note le franciscain Lufuluabo, d’heureuse mémoire,
l’existence se poursuit outre-part. Cela signfie que non-sens de la mort est
relatif. Non-sens quand même parce que l’existence outre-tombe n’est pas
l’idéal état auquel les Bantous aspirent. Toutes leurs aspirations se
portent sur la vie terrestre. La mort étant un fait inéluctable, les Bantous désespérément
attachés à leur idéal vital, cherchent
à survivre dans leur transcendance, afin que leur idéal d’une vie terrestre
intense se poursuit en quelque manière. La mort empêchant la pleine réalisation
de cet idéal, la génération restera donc le moyen de pallier tant bien que
mal cet inconvénient[2].
Il serait donc faux de penser que l’Africain n’accepte pas la mort. Car
personne ne pourra jamais échapper à cette facticité. L’Africain pleure ses
morts et il a toujours eu peur d’eux, il les respecte et obéit à leurs
ordres.
Dans sa
pièce de théâtre « Le respect des morts », le dramaturge ivoirien
Amadou Kone traite la confrontation entre un village africain et les épiphénomènes
de la civilisation moderne. La communauté villageoise réagit contre la décision
du gouvernement de construire un barrage tout près du village et d’installer
ailleurs ses habitants. Un tel transfert pour l’Ivoirien est une séparation
d’avec ses traditions et son passé dans lesquels sa vie est enracinée, une séparation
d’avec ses morts qui, selon ses croyances, font partie de la communauté
villageoise et offrent aux vivants force, protection et conseils de sagesse et
ils ont droit en retour de leur respect et vénération[3].
Certes,
l’Africain croit que les morts ne sont pas morts. Tout ne finit pas avec la
mort. Car, bien que le corps humain se décompose, le « je », la
« personne » reste indestructible. L’homme est donc plus que son
corps, son devenir et sa vie. Mais rien ne peut combler le vide laissé par un
mort. Telle est la réalité, tel est aussi le malheur qui a frappé la famille
d’Evariste. Qu’il repose en paix !
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(ayaas)
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24 août 2007 - Site perso de jbmusumbi, o.m.i. - Merci de vos précieuses
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