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2. La mort: passage de la vie terrestre vers l'au-delà

Un dicton en sakata, une langue bantu, énonce que « le vivant sur terre qui ne pense pas à sa mort est un insensé ». En tout état de cause, la mort hante la conscience des bantu. Elle leur paraît une réalité ambiguë : en un sens, elle apparaît comme un mal et dans un autre sens comme un bien. A ce propos, Penoukou écrit : « En Afrique noire, la mort et la vie représentent les deux pôles déterminants autour desquels s’articulent toutes les élaborations culturelles et religieuses et l’on sait bien, chez nous, que la vie des morts se situe généralement à toutes les étapes de l’existences humaine »[1].

Le muntu, réputé pour son attachement à tout ce qui renforce la vie, la protège et y pourvoit, éprouve quelque inquiétude, une peur et un déséquilibre devant la mort. D’emblée, il n’accepte pas la mort quand bien même il croit qu’en mourant il passe à l’au-delà, au village des ancêtres. La mort crée, en effet, un désordre dans le clan, y causant une diminution des forces vitales surtout lorsque le défunt occupait une place prépondérante. Dans la hiérarchie clanique, une mort précose représente dès lors un malheur, une malédiction, une perte. Plusieurs écrivains en témoignent : « la perte d’un adulte, par exemple, prive non seulement la société d’un travailleur indispensable mais encore perturbe l’équilibre savamment agencé de la pyramide des êtres »[2].

A toute mort, une explication doit être donnée pour en identifier la cause, l’agent destructeur ou celui qui a jeté le mauvais sort, le sorcier, etc. Le problème se pose avec acquité lorsque la mort survient avant la vieillesse. Certains propos devant le cadavre traduisent le désir d’identifier la personne qui aurait été la cause de la mort : « Reviens vite montrer qui t’avait trahi ?... Où est-il ? »[3]. Toutefois, de telles accusations amènent aux actes de violence, à la division. Mais finalement on cherche la réconciliation et l’unité du clan tellement nécessaires pour la continuité de la vie. C’est ainsi qu’après les funérailles et la palabre, la famille offre un repas, signe de la réconciliation entre le monde visible et invisible, c’est-à-dire entre les vivants et les ancêtres. Le lieu vital que crée le repas chez les bantu fait que l’homme se trouve protégé.

Tous ces éléments concourent à faire voir dans la mort un  mal et un bien. Le mal, pouvons-nous dire, est un mal nécessaire. Ce qui a causé le déséquilibre, la perte, la diminution des forces vitales au sein du clan et dans la vie de l’individu, devient paradoxalement passage vers l’au-delà, vers le village des ancêtres. Dans cette perspective, la mort s’avère donc être un bien. C’est par la mort, en effet, que l’on rejoint les ancêtres dans l’au-delà, dans la mesure où, bien entendu, on a bien vécu sur la terre et où l’on a laissé une progéniture, où l’on a accompli ses devoirs envers les ancêtres. Aussi pouvons-nous souligner, avec Louis-Vincent Thomas et Luneau : « Dans la pensée négro-africaine, la mort n’est pas, elle se fait. C’est une période de transformation, autrement dit, une sublimation ; surtout dans le cas d’une bonne mort, où le défunt reste éternellement dans la mémoire des hommes. En oute, la mort est une mutation, un changement d’état, un sommeil, un voyage »[4].

Le muntu célèbre et exalte la grande rencontre qui accompagne son départ vers le village des ancêtres. Ce départ, bien que vécu dans les larmes, est fondamentalement pou lui la célébration d’une fête. Les cérémonies qui entourent la mort et qui ont pour profonde signification la rencontre, la réconciliation, la solidarité et le partage, traduisent le sens positif de la mort qui culmine dans l’au-delà. On l’exprime très justement en mangeant ensemble lors de ces célébrations. Et ce n’est pas tout. « La mort renouvelle les vivants tout en assurant la continuité de l’espèce, en  augmentant l’effectif des ancêtres, elle accroît pour le groupe le nombre des protecteurs ; mieux encore, il existe des morts particulièrement fécondes, notamment lors des sacrifices »[5]. Tout cela il faut le fêter.

Quelle que soit, cependant sa valeur positive, - puisqu’elle introduit au village des ancêtres, - la mort ne constitue jamais l’objet d’un souhait de bonheur, ni moins encore d’une aspiration au bonheur. Le muntu subit plus la mort qu’il ne l’assume dans sa conscience quotidienne. Reste dès lors à préciser ce que représente cet au-delà des ancêtres pour ceux qui vivent encore sur terre.



[1] PENOUKOU J., « Christologie du village », in Chemin de la théologie africaine, Paris, Desclée, 1986, p. 69.

[2] THOMAS L.-V. et LUNEAU R., Les religions d’Afrique noire, Paris, Desclée, 1981, p. 217.

[3] KABASELE F., « La mort africaine au miroir de l’Evangile », in Pâque africaine aujourd’hui, Paris, Desclée, 1989, p. 162.

[4] THOMAS L.-V. et LUNEAU R., op. cit., p. 215-6.

[5] Ibidem, p. 218.

 

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