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III.5.2. La mortification

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    La mortification apparaît elle aussi comme un signe caractéristique de l’Oblat. Car le Fondateur fait mention d’elle presque toutes les fois qu’il indique les vertus à inculquer particulièrement aux jeunes en formation. Il s’agit bien entendu de la mortification qui consiste à soumettre la chair ou le corps à une privation, ou mieux à infliger une souffrance dans un but d’ascèse.

    En effet, la mortification n’a de sens chrétien que quand elle est pratiquée par amour de Jésus souffrant sur la croix pour l’humanité. Aussi l’Oblat se veut mortifié en signe d’attachement au Crucifié de Nazareth et de “dévotion salvatorienne[1] que le Bx. Eugène de Mazenod voulut lui-même communiquer à la Congrégation, avons-nous affirmé plus haut. La spiritualité oblate reconnaît, en coïncidence avec ce grand amour du Fondateur pour le Sauveur, une inclination profonde à la pénitence, la mortification et la souffrance[2]. Là se cache la motivation profonde de la pratique de la mortification chez l’Oblat. Elle n’a de sens, redisons-le, que dans la mesure où elle fait participer l’Oblat à la souffrance du Christ sur la croix.

    L’estime pour la mortification se justifie à un double titre. Premièrement, la croix de l’Oblat est celle du Christ parce que le Christ l’a épousée pour lui donner la vie. Il a pris sur lui toute la souffrance de l’humanité de sorte qu’il n’y en a aucun qui n’ait été sanctifié par son amour pour son Père. Deuxièmement, l’Oblat étant membre du Christ, sa croix est un prolongement de la sienne. Il lui donne une “humanité de surcroît” pour qu’il puisse continuer à sauver le monde en lui appliquant les mérites infinis de sa propre passion[3].

    Pour mieux saisir l’importance de cette mortification dans la pensée de Mgr de Mazenod, rappelons certains textes cités précédemment. Ils nous montrent combien la mortification est indispensable aux jeunes en formation. “II faut que l’on prenne des habitudes de mortification, que l’on se fasse à une vie un peu dure, que l’on ne cherche pas ses aises parce qu’on peut être appelé à un ministère qui ne les comporte pas[4].

    L’exigence de cette vertu se comprend mieux dans la perspective de la mission dont l’efficacité dépend et de la qualité spirituelle et de la qualité humaine de l’apôtre, homme suffisamment préparé et disponible aux souffrances inhérentes à son ministère. Cette dimension missionnaire est tellement présente dans l’esprit du Fondateur qu’il juge nécessaire la pratique de la vertu.

    Mais la mortification corporelle ne porte-t-elle pas atteinte à la santé du missionnaire[5] ? Bien que le risque soit possible, le Fondateur veille à l’écarter. En effet, il tient à ce que tous les sujets soient en bonne santé et la maintiennent en vue d’un apostolat fructueux. Pour cela les mortifications corporelles doivent être sobrement pratiquées.

“Il faut être sobre pour les mortifications corporelles, afin que la santé ne soit jamais compromise, mais cela ne veut pas dire qu’il faille en redouter l’usage modéré. L’esprit de mortification ne s’allie jamais avec la tiédeur, au contraire l’éloignement pour la mortification est à peu près une preuve certaine de la tiédeur[6].

    Il convient donc de noter, d’une part l’attention portée à la santé physique des membres, et de l’autre l’exigence d’une mortification modérée. Les éducateurs ne sont pas exemptés de former des hommes vraiment mortifiés dont “la fin principale est l’évangélisation des pauvres, le salut des âmes, l’extension du Règne du Christ, par conséquent la vie active, l’activité extérieure[7]. Le motif de la mortification apparaît plus clairement dans une lettre écrite au p. Martinet :

“Je tiens beaucoup à ce que l’on soigne la santé de nos oblats, mais je tiens beaucoup aussi à ce que l’esprit de mortification ne se perde pas parmi nous. Il faut prendre garde de ne pas faire des hommes douillets et sensuels de ceux que Dieu appellera peut-être à toutes les privations de la vie apostolique[8].

    La mortification est pratiquée particulièrement pendant les repas, pour l’ensemble de la communauté, et pendant les heures d’études, pour les jeunes en formation. Voici un témoignage éloquent à propos de repas :

“La mortification ne doit pas être non plus une vertu tellement cachée qu’on puisse croire qu’elle vous est inconnue, dit le Fondateur au p. Mille. Elle doit au contraire être très sensible dans les repas, où il n’est pas opportun de se jeter sur tous les mets qu’on vous présente. J’ai su dans certaines missions renvoyer des plats sans vouloir non seulement y toucher mais sans vouloir qu’il figurassent sur table[9].

    Le Fondateur ne permet pas non plus que les repas soient pris en dehors de la communauté. Il ne cache pas son mécontentement quand certains membres méconnaissent l’esprit de l’Institut et méprisent la pratique traditionnelle de la Congrégation au sujet de pénitences corporelles, exercices pourtant “salutaires”. Sa lettre circulaire citée plus haut est teintée d’inflexibilité : “On s’est aussi trop relâché, en matière de mortification, en permettant trop souvent d’accepter des repas hors de la communauté ; la Règle est pourtant précise à ce sujet : “Personne ne doit se permettre de manger hors de la maison” (art. 14)[10].



[1] Cf. GRATTON H-, La dévotion salvatorienne du Fondateur aux premières heures de son sacerdoce. Essai psychologique d’après ses écrits, op. cit., 158.

[2] ID., Ibid., 162.

[3] Cf. CHARLAND P.-E., Ibid., 66.

[4] DE MAZENOD E., Lettre au p. Dorey, à Nancy, Marseille, le 15 oc
tobre 1848, in EcO, 228.

[5] Nous reviendrons longuement sur la santé du candidat au
quatrième chapitre.

[6] DE MAZENOD E., Lettre au p. Mouchette, à N.-D. de Lumières, Marseille, le 9 juillet 1853, in EcO 11, 146.

[7] KNACKSTEDT J., Le silence et la lecture à table chez les Oblats, in EO 16, 1957, 136.

[8] DE MAZENOD E., Lettre au p. Martinet, à N.-D. de Lumières, Marseille, le 9 août 1854, in EcO 11, 228.

[9] ID., Lettre au p. Mille, Bouches-de-Rhône, Marseille, le 20 janvier 1837, in EcO 9, 10.

[10] ID., Op. cit., 195. Nous écrivons le texte de la Règle en italique.