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III.1. La charité fraternelle (suite)

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     Certes, la charité occupe une place de choix et commande incontestablement toutes les actions de l’Oblat. Elle voudrait présider à tout, en dépit des imperfections liées à la faiblesse humaine[1]. Il s’ensuit que son manque cause de la tristesse au Père de Mazenod. Nous mesurerons l’ampleur de ce sentiment d’affliction en ouvrant les pages qui renferment la valeur que l’Évêque de Marseille attribue à la vertu en rapport avec l’esprit de la Congrégation. De la Suisse il écrit au p. Guibert :

“La charité est le pivot sur lequel roule toute notre existence. Celle que nous devons avoir pour Dieu nous a fait renoncer au monde et nous a voués à sa gloire par tous les sacrifices, fût-ce même celui de notre vie[2].

    D’après ce témoignage, la pratique de la charité verticale, celle à l’égard du Seigneur, implique les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté qui rendent l’Oblat digne de Dieu qu’il aime. Mais il y a une autre dimension de la charité, celle horizontale, qui permet à l’Oblat de vouloir le bien de l’autre et d’admirer les richesses complémentaires de son frère. Le Fondateur nous l’explique dans la suite de sa lettre qui, en réalité, est une définition de la charité que doit pratiquer l’Oblat :

“La charité pour le prochain fait encore une partie essentielle de notre esprit. Nous la pratiquons d’abord parmi nous en nous aimant comme des frères, en ne considérant notre Société que comme la famille la plus unie qui existe sur la terre, en nous réjouissant des vertus, des talents et des autres qualités que possèdent nos frères autant que si nous les possédions nous-mêmes, en supportant avec douceur les petits défauts que quelques-uns n’ont pas encore surmontés, en les couvrant du manteau de la plus sincère charité, etc., pour le reste des hommes, en ne nous considérant que comme les serviteurs du père de famille chargés de secourir, d’aider, de ramener ses enfants par le travail le plus assidu, au milieu des tribulations, des persécutions de tout genre[3].

    Ce précieux passage nous montre l’importance accordée à la pratique de la charité dans son double sens, vertical et horizontal. La charité devient indispensable parce qu’elle fait “partie essentielle” de l’esprit de la Congrégation. Elle permet aux Oblats de vivre en esprit de famille où “la correction fraternelle s’impose comme un devoir de charité”. Quand elle est vécue et pratiquée convenablement le Fondateur s’en réjouit et ne cache guère la joie d’avoir de bons enfants, ceux qui répondent le mieux à son goût ou les religieux qu’il voudrait voir s’épanouir dans son Institut. Il y tient fortement car il voudrait que tous éprouvent le même sentiment d’amour que lui[4], comme nous le témoigne sa lettre au p. Mouchette :

“(…) J’en ai toujours remercié Dieu comme d’un don particulier qu’il a daigné m’accorder ; car c’est la trempe de cœur qu’il m’a donnée, cette expansion d’amour qui m’est propre et qui se répand sur chacun d’eux sans détriment pour d’autres, comme il en est, si j’ose dire de l’amour de Dieu pour les hommes. Je dis que c’est ce sentiment que je connais venir de Celui qui est la source de toute charité, qui a provoqué dans le cœur de mes enfants cette réciprocité d’amour qui forme le caractère distinctif de notre bien-aimée famille[5].

    Ainsi la charité fraternelle se manifeste-t-el1e comme un signe de la vocation oblate. Car elle “forme le caractère distinctif” de l’Oblat. Il s’ensuit que tout candidat oblat devrait être en mesure d’aimer Dieu et le prochain, le pauvre en particulier[6]. Sans cette vertu, la vocation du candidat aussi authentique soit-elle, ne correspondrait pas à l’esprit oblat. Voilà pourquoi nous la situons en tête de toutes les vertus oblates[7], ce qui ne contredit en rien le primat établi par saint Paul[8].



[1] “Les heurts sont inévitables dans la vie de communauté. Ils peuvent être occasionnés par la différence des sentiments et par l’opposition des idées. Si l’on ne peut en faire abstraction, si l’on ne peut toujours condescendre à toute volonté divergente d’un confrère, il faut quand même surmonter cette diversité dans une amitié profonde et surnaturelle qui a son point de fusion dans le Christ. A cela il faut s’appliquer dès le noviciat”, PETRIN J., “Qui est le Christ pour l’Oblat de Marie Immaculée, in EO 18, 1959, 152.

[2] DE MAZENOD E., Lettre au p. Guibert, à N.-D. de Laus, Fribourg, le 29 juillet 1830, in EcO 7, 206.

[3] ID„ Ibid., 207.

[4] A propos du grand amour du Fondateur envers le Seigneur et ses frères, cf. LUBOWICKI K., Mystère et dynamisme de l’Amour dans la vie du Bienheureux Eugène de Mazenod. Un aspect du charisme du Fondateur des missionnaires oblats de Marie Immaculée, Rome 1990.

[5] DE MAZENOD E., Lettre au p. Mouchette, à Montolivet, Rome, le 2 décembre 1854, in EcO 11, 254.

[6] “L’amore di misericordia, cioè l’amore che induce il cuore a rivol-gersi preferenzialmente verso i miseri, è una qualifica essenziale de l’amore cristiano”, DE MARTINI N., Qualcuno mi ha chiamato, op. cit., 61.

[7] BOISRAME qui fut 30 ans maître des novices dit au sujet de la vertu caractéristique de l’Oblat : “Le missionnaire oblat de Marie Immaculée est appelé à pratiquer toutes ces vertus (il parle de paix, solitude, mortification et pauvreté) ; mais sa vertu de prédilection, à lui, c’est la charité fraternelle. Il doit sans cesse avoir présentes à l’esprit les touchantes exhortations du vénéré Père, qui, pendant sa longue vie, et surtout sur son lit de mort, engageait tous ses enfants à rester étroitement et saintement unis, leur laissant pour commandement et pour héritage la vertu qu’il avait le plus à cœur et dont il aimait à répéter le doux nom : “la charité, la charité, la charité”, BOISRAME P., Méditations pour tous les jours de l’année, op. cit., 191-192.

[8] Cf. 1 Corinthiens 13, 13.