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II.1.3. Le salut des âmes

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   Le troisième aspect de la “triade mystique”, le salut des âmes, se présente comme le moyen par lequel l’Oblat concrétise les deux précédents. Son ministère consiste, en effet, à “faire connaître Jésus-Christ” aux âmes les plus abandonnées, à ceux qui ignorent la Parole de Dieu et sont laissés à eux-mêmes, bref aux “pauvres aux multiples visages[1]. Ainsi se révèle le désir d’imiter le Christ dont la mission fut l’annonce de la Bonne Nouvelle du salut aux pauvres. De fait, c’est pour les pauvres que le Fondateur se passionne, trouvant en eux la personne même de Jésus. Voilà pourquoi il tient à ce que les Oblats ne s’occupent d’abord que des pauvres de campagne et non pas de ville.

“Prenez conseil de M. Marguet pour votre conduite à l’égard des curés, du clergé et des habitants de Nancy. Soyez graves, on y tient dans ce pays, ménagez-vous au commencement, ne craignez pas de dire que nous sommes surtout établis pour les bourgs et les villages et pour venir au secours des âmes les plus abandonnées ; je craindrais qu’on ne voulût trop vous faire prêcher dans la ville[2].

    La vocation de l’Oblat consiste à aimer les pauvres et à vivre avec eux. A eux le Fondateur accorde une place de choix dans le ministère en Église, ce qui portera les Oblats à se désigner comme “les missionnaires des pauvres[3]. Aussi, autant est difficile le jardinage à l’homme qui n’aime pas se salir les mains, autant est aléatoire l’engagement de celui qui n’a aucun attrait des pauvres dans la Congrégation dont la devise est “Evangelizare pauperibus misit me[4] ! Voilà pourquoi le Père de Mazenod voudrait que le goût de l’Église soit inculqué fortement aux novices.

“Il faut inspirer (…) un dévouement à toute épreuve pour l’Église, ce qui renferme le zèle qui doit caractériser tous les membres de notre Société pour le salut des âmes qui est l’objet direct de notre vocation[5].

    La sanctification des âmes abandonnées constitue la fin principale de la Congrégation ou, du moins, une de ses fins primaires[6]. Nul ne prétendrait donc devenir Oblat s’il n’a pas en germe l’amour pour les pauvres[7], lesquels constituent l’objet direct de la vocation oblate.

    L’amour des pauvres doit être également inculqué aux petits séminaristes qui, à leur âge, n’ont pas encore développé tous leurs talents. Car le Fondateur lui-même eut le souci des âmes abandonnées dès le bas âge, d’après sa lettre au p. Tamburini :

“Nous aurions bien besoin qu’il se rencontrât quelques vocations parmi vos élèves. Nous ne pouvons suffire au travail. Partout s’ouvrent de vastes champs à défricher ; mais les ouvriers manquent. Excitez le zèle dans ces jeunes cœurs. Je n’avais que douze ans quand Dieu fit naître dans mon cœur les premiers et très efficaces désirs de me vouer aux missions, pour travailler à la conversion des âmes[8].

    Mais les petits séminaristes ne doivent pas être considérés comme des novices[9]. Et dans la réalisation de son ministère, l’Oblat doit éviter toute vaine gloire, toute recherche de l’admiration humaine qui entraîne souvent à la vanité[10]. Il doit tenir à sa première tâche, celle de se mettre au service de l’Église en s’offrant pour les amis de “prédilection” du Christ : “Etablissons bien d’abord notre réputation d’hommes de Dieu qui ne cherchons pas les applaudissements du monde, mais qui voulons uniquement le salut des âmes[11]. N’est-ce pas là une invitation à l’humilité qui ne s’épanouit qu’”à travers les humiliations qui contrecarrent les projets et les aspirations de l’homme[12] ?

    Ainsi, le salut des âmes est un élément constitutif de la vie oblate. “Notre vocation exige un dévouement total pour le salut des âmes, surtout les plus abandonnées[13]. Mais pour aller plus facilement auprès des pauvres et exercer un apostolat fructueux en leur faveur, le missionnaire Oblat doit remplir une condition nécessaire : être effectivement pauvre lui-même[14].

    En somme, quelle est l’image de l’aspirant oblat voulu par le Fondateur ? Les textes consultés révèlent que le candidat doit correspondre aux attentes de la Congrégation, c’est-à-dire un sujet qui chemine avec grand dévouement pour la gloire de Dieu, le service de l’Église et le salut des âmes ; un sujet sur qui elle peut compter[15]. Laissons le Fondateur nous le définir :

“Vous le savez, vous êtes l’espoir de notre Société ; jugez donc mon bonheur quand je vous considère, marchant dans les voies du Seigneur, plein d’ardeur pour le bien, brûlant d’un saint zèle pour le salut des âmes, dévoués à l’Église, méprisant et roulant aux pieds tout ce qui détourne de la perfection et compromet le salut. C’est alors que je surabonde de joie et que je me félicite de vous avoir pour enfants[16].

    Les sentiments de joie éprouvés par le Fondateur montrent que les aspects de la “triade mystique” de la Congrégation font partie des signes de la vocation oblate. Les formateurs devraient les prendre en considération lorsqu’ils discernent la vocation des candidats oblats.



[1] Cf. CC et RR 1982. Const. 5.

[2] DE MAZENOD E., Lettre à M. Dassy, à N.-D. de bon secours, Marseille, le 11 octobre 1847, in EcO 10, 171.

[3] Cf. LAMIRANDE E., Les pauvres et les âmes les plus abandonnées d’après Mgr de Mazenod, in EO 20, 1961, 3. Ses mots nous l’expliquent mieux : “Les Oblats se désignent volontiers eux-mêmes comme les missionnaires des pauvres et c’est là un caractère qu’on leur reconnaît sans conteste. Il n’est peut-être pas, à leurs yeux comme à ceux des étrangers de trait qui exprime davantage leur personnalité propre et les distingue autant des autres corps religieux”.

[4] Cette insertion n’est pas étonnante quand on sait que la constatation de l’abandon où se trouvaient l’Église et les âmes poussa Eugène de Mazenod à embrasser l’état ecclésiastique. Cf. La Préface des CC RR 1982.

[5] DE MAZENOD E., Lettre au p. Dorey, à Nancy, Marseille, le 15 octobre 1848, in EcO 10, 228.

[6] Cf. LAMIRANDE E., Ibid., 7.

[7] Pour éviter une confusion terminologique, précisons avec LAMIRANDE E. : “nous avons l’habitude, aujourd’hui, de réunir les deux termes (les âmes les plus abandonnées et les pauvres). Le T.R.P. Fabre paraît déjà les tenir pour synonymes : “Voilà la fin que nous a assignée notre vénéré Père. Nous devons évangéliser les pauvres, les âmes les plus abandonnées…” (Circulaire n° 13, 21 nov. 1863). A l’époque du Fondateur il n’en était pas encore ainsi semble-t-il. Il arrive pourtant que la même formule exprime les deux idées”, Op. cit., 11.

[8] DE MAZENOD E., Lettre au p. Tamburini, à Vico, Marseille, le 2 octobre 1855, in EcO 11, 285.

[9] “Il ne faut pas les (séminaristes) considérer ou les traiter comme des novices, leur imposant la discipline et les exercices propres au noviciat ; on ne pourra espérer que de moindres fruits de l’usage de moyens auxquels ils se sont habitués trop tôt”, cf. art. 35, par. 2 des Statuts de Sedes Sapientiae, cité par JETTE F., Guide pour le discernement et la culture des vocations sacerdotales oblates à l’usage des directeurs spirituels, op. cit., 17.

[10] Nous reviendrons sur cette dimension chrétienne quand nous parlerons de la vertu d’humilité au troisième chapitre.

[11] DE MAZENOD E., Lettre au p. Dassy, à Nancy, Marseille, le 7 décembre 1847, in EcO 10, 184-185.

[12] Cf. MONGILLO D., Humilité, in DVS, op. cit., 527.

[13] LESAGE G., Ibid., 11.

[14] Cf. “La pauvreté” au troisième chapitre.

[15] Cf. LAMIRANDE E., La vocation oblate d’après le frère scolastique F.-M. Camper (1835-1856). in EO. 17, 1958, 271-279.

[16] DE MAZENOD E., Lettre au p. Sumien et aux Oblats à Aix, Paris, le 18 mars 1823, in EcO 6, 111.