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I.2. Deux cas de refus

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   Dans ces deux premiers cas, ou mieux ce double cas, le Fondateur s’oppose à l’admission de deux candidats qui désirent réaliser leur vocation dans sa Congrégation. Ce refus atteste combien il tient aux valeurs religieuses absolument indispensables à la réalisation de toute vocation oblate. Ce sont des valeurs de référence que ne saurait négliger l’éducateur dans son ministère, car elles servent de base au discernement vocationnel des candidats oblats. Ainsi s’exprime-t-il dans une lettre au p. Casimir :

“Je me suis trouvé par hasard au Calvaire quand les deux (…) y sont venus. Après avoir causé longtemps avec eux, j’ai conclu que l’un d’eux n’avait pas de capacité et l’autre pas assez de vertu. (…) Je ne voudrais pas que tu te laissasses tromper, (…) D’abord je ne crois pas qu’il soit possible d’admettre celui qui a moins d’esprit. Il a très mal fait ses études, il a été congédié du collège des Jésuites précisément parce qu’il ne réussissait pas dans les études. C’est un professeur en ville qui lui a fait tout bâcler en peu de temps. Il a de plus une difficulté pour s’exprimer. Je pense qu’il n’est pas fait pour nous[1].

    L’aptitude intellectuelle est dans ce premier cas le motif pour lequel le Fondateur s’oppose à l’admission du candidat, en dépit de ses autres bonnes dispositions. Le disciple du Christ ne doit-il pas briller par son intelligence et sa capacité d’étude[2] ? L’intelligence est, en effet, le moyen efficace par lequel l’Oblat doit glorifier Dieu, en luttant contre des fausses doctrines au sein de l’Église et en enseignant la vraie foi aux pauvres les plus abandonnés. Mais il est un autre motif de refus évoqué au sujet de l’autre candidat : la vertu.

“L’autre a une mauvaise tournure, poursuit le Fondateur, un sourire ricaneur, une recherche dans la toilette qui laisse supposer qu’il se croit joli garçon. Je crois qu’il n’a pas l’ombre d’idée des vertus religieuses et il se pourrait bien qu’il ne se présente que par calcul[3].

    Aux yeux du Fondateur, la vertu religieuse est une condition indispensable à l’admission d’un sujet à la vie oblate. C’est par la vertu que le religieux s’attache au Christ, lequel attachement implique le renoncement propre au disciple. L’Oblat doit pratiquer l’oubli de soi-même, la modestie, la simplicité et la fidélité, afin d’être proche de ceux qu’il évangélise. Loin de se tromper, le Fondateur justifie son jugement négatif sur le candidat déjà prêtre :

“Ce qui me confirmerait dans ce jugement, c’est que ce compère était depuis huit jours à Marseille sans avoir songé à se rendre au noviciat. Il m’a avoué qu’avant de s’informer il avait voulu satisfaire sa curiosité qui l’a porté jusqu’à aller voir Toulon. Je l’ai poussé de questions et lui ai fait avouer qu’il a été au théâtre, soit ici, soit à Toulon. (…) Mais, mais, mais, avec toutes ces dispositions qu’est-ce que cette vocation ? Et quand on se permet tant de chose, n’est-il pas à craindre qu’on ne soit gâté jusqu’à la moelle des os ? Plus j’y réfléchis, plus je le crains et, tout bien pesé, je crois qu’il serait imprudent de risquer le coup[4].

    Le candidat à la vie oblate doit renoncer au monde, afin de “gagner le Christ”. Il doit vivre les exigences de l’Évangile, marchant à la suite du “divin Maître” dans la pratique des vertus. Un candidat qui vivrait au rythme d’aisances de ce monde ne pourrait que susciter doute et remise en question de la vocation aussi authentique soit-elle. Nous reviendrons largement sur cette dimension religieuse combien importante lorsque nous parlerons de détachement au troisième chapitre.

    Ainsi le candidat se voit-il refusé d’emblée par le Fondateur bien que le choix de décider revienne au maître des novices[5]. Les vertus religieuses et les talents sont tellement importants et si complémentaires dans la réalisation de la vocation que l’absence des uns entraîne la faiblesse des autres. Les éducateurs Oblats devraient en tenir compte dans le ministère de discernement vocationnel.

“Continuez à prendre des grandes précautions pour l’admission des sujets (…), écrit le Fondateur au p. Santoni, je tiens à ce que, quel que soit le talent des gens, on ne les admette pas chez nous s’ils ne marchent pas dans les voies des vertus religieuses dont je me dispense de faire l’énumération à un maître des novices[6].

    L’analyse de ce double cas de refus nous a offert une certitude : la pratique des vertus et l’aptitude aux études conditionnent la ratification de la vocation oblate. Le Fondateur en fait une exigence absolue, comme nous venons de le remarquer. Cette même certitude sert de référence dans les cas douteux que nous voulons à présent considérer avec le même regard attentif. Cet autre pas nous fera découvrir mieux encore la pensée d’Eugène de Mazenod en ce domaine.



[1] ID., Lettre au p. Casimir Aubert, à Aix, Marseille, les 2 et 3 octobre 1834, in EcO 8, 115.

[2] Cf. PETRIN J., Qualités intellectuelles de l’aspirant oblat, op. cit., 183-201.

[3] DE MAZENOD E., Ibid.

[4] ID., Ibid., 115-116.

[5] D’après la note 17 de la page 115, EcO 8, aucun Italien n’est entré au noviciat à la fin de l’année 1834.

[6] DE MAZENOD E., Lettre au p. Santoni, à N.-D. de l’Osier, le 27 mars 1850, in EcO 11, 6-7.