Nous sommes le 20/10/2021 et il est 13h17 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Charisme et spiritualité de la vie consacrée
(Imelda Zandu, fdp)

Ce 20/10/2021, voci une contribution d'une Fille de la Divine Providence de Créhen: Imelda Zandu. Elle partage ici un texte de session sur la Vie religieuse animée à Libreville au Gabon pour les Supérieures des communautés (avril 2008). "La place des charismes et des ministères dans la vie et la mission de l'Eglise demeure une question récurrente à laquelle chaque période et chaque courant théologique sont efforcés de répondre". Les internautes y trouveront quelques défis missionnaires de la mondialisation et beaucoup d'élements de réponse concernant la différence entre Charisme et Spiritualité.

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4. La spiritualité

4.1. Notion

Le mot spiritualité est imprécis et il éveille le soupçon. La spiritualité traite de ce qui est spirituel. Opposé au matériel, le spirituel est soupçonné d'évacuer l'épaisseur de la vie quotidienne et de la vie du monde. Une question alors se pose à notre esprit: la spiritualité prône-t- elle le retrait et le mépris du monde? En tout cas, il y a un doute…. cette vision négative ne peut aider notre réflexion. Comment définir alors de manière juste et positive ce qu'est la spiritualité dans son essence? Plus positivement, on peut définir une spiritualité d'après trois caractéristiques: une manière de dire Dieu, un chemin pour aller à Dieu, une famille spirituelle[40]

4.1.1. Une manière de dire Dieu

Comprise dans cette optique, la spiritualité s'apparente à la théologie. Mais avec une différence: les théologiens parlent de Dieu comme d'un objet de connaissance à partir de la Révélation. Les spirituels parlent de Dieu en tant qu'il affecte la conscience. Ils parlent de l'expérience de Dieu que fait une personne. Lorsqu'elle est touchée par Dieu au plus intime d'elle – même. Une expérience qui ne laisse pas la personne intacte.

Or parler de Dieu en termes d'expérience, c'est aussi parler de soi. Et comment parler de soi sans mettre en jeu une totalité complexe: le corps et l'esprit, la relation aux personnes et aux choses, le monde et son histoire? En disant Dieu à partir de son expérience, la spiritualité parle donc aussi de l'homme et du monde. Cependant, pour être dans la vérité, cette expérience doit être confrontée à l'unique Révélation que Dieu lui-même a faite dans l'Ecriture et être référée à la foi de l'Eglise.

4.1.2. Un chemin pour aller vers Dieu

Si une spiritualité propose un chemin pour aller à Dieu; en ce sens, elle est une pédagogie. Si des hommes et des femmes ont décrit leur expérience, c'était évidemment pour la transmettre. Ils ont découvert un chemin, ils désirent le montrer. Ils en indiquent les étapes progressives pour ceux qui commencent, ceux qui avancent et ceux qui approchent du terme. D'une étape à une autre, ils proposent des moyens adaptés: comment prier, comment agir et comment se laisser agir, quelles relations nouvelles aux personnes et aux choses entraîne l'expérience de Dieu. Mais en balisant ce chemin, ils gardent les yeux fixés sur Jésus-Christ, le chemin (Jn14, 6). Donc, par le fait même, une spiritualité qui, par défaut ou par excès, s'éloignerait de l'évangile ne pourrait se dire chrétienne.

4.1.3. Une famille spirituelle

Enfin une spiritualité rassemble une «famille» à partir d'une expérience fondatrice. Au départ, un homme, une femme, un groupe a fait une expérience de Dieu et a souhaité la partager. Des frères, des sœurs, des compagnons se sont joints à eux. La réunion de ces hommes et de ces femmes a donné habituellement naissance à des instituts religieux reconnus par l'Eglise. Mais très vite, l'esprit s'est répandu hors des murs de leurs couvents. Et l'on a vu naître des Tiers Ordres, des confréries ou des congrégations formées des laïcs et des prêtres qui se rattachent, selon leur mode propre de vie, l'esprit du fondateur.

Ainsi sont nées les grandes familles spirituelles toujours vivaces: bénédictine, dominicaine, franciscaine, ignatienne, carmélitaine, etc… Mais toutes ces familles veulent appartenir à l'unique Eglise du Christ. Et donc rien ne serait plus éloigné d'une authentique spiritualité chrétienne que tout ce qui sentirait la secte.

D'après cette approche et cette description, nous pouvons dire qu'une partie du soupçon semble levé: par la complexité de l'expérience spirituelle, par sa référence à l'Evangile, par ses racines historiques, par les relations qu'elle tisse, par son appartenance déclarée à l'Eglise de Jésus Christ, aucune spiritualité chrétienne n'est étrangère au monde et à l'histoire.

Mais de nombreuses questions surgissent à nouveau: Pourquoi des spiritualités multiples dans l'Eglise? Si Dieu a tout dit de lui-même dans l'Ecriture, pourquoi des manières de dire? Si Jésus est l'unique chemin, pourquoi plusieurs chemins pour aller à Dieu? Si l'Eglise est une, pourquoi tous ces groupes?

Ecoutons cette exhortation de saint Paul: «un corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous appelés à une même espérance; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous» (Eph 4, 4-6)

On répond souvent que la diversité des spiritualités tente d'exprimer l'inépuisable richesse du Christ et de la variété des dons de l'Esprit. Cela peut être vrai, mais au regard de l'histoire, cette diversité n'exprime- t- elle pas à un certain niveau plus visiblement la misère de l'Eglise? Qu'on pense aux chamailleries des ordres religieux, aux rivalités des groupes et mouvements spirituels!!!

En effet, qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, la diversité des spiritualités est d'abord un phénomène humain. On parle de l'art avec un grand A, mais il existe de multiples écoles artistiques, comme philosophiques, scientifiques, économiques et politiques… La spiritualité échapperait – elle à cette tendance et à cette réalité? Il faut prendre conscience que les grands spirituels ont fait l'expérience de Dieu à l'époque et dans le milieu sociologique où ils ont vécu. Et même pour les gens qui sont presque contemporains dans un même pays, comme Ignace de Loyola, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix , que de différences! C'est qu'en plus de l'époque et du milieu joue aussi la diversité des tempéraments dans l'élaboration d'une spiritualité. L'Esprit de Dieu, pour parvenir au cœur de l'homme, ne doit – il pas traverser cette épaisseur?

Mais il y a plus, c'est là que saint Paul insiste sur l'unité de l'esprit, mais autant sur la diversité de ses dons pour le bien de l'unique Eglise (1Co 12, 4 – 14). C'est donc là, en définitive, qu'il faut chercher la justification des spiritualités en leur posant la question: «Etes – vous réservées à une élite des chrétiens, ou bien votre esprit et les familles que vous rassemblez apparaissent – ils comme un don de l'Esprit pour le bien de tout le peuple de Dieu dans l'unique Eglise du Christ?»

4.2. la spiritualité de l'institut

Dans l'Eglise, les grands courants spirituels ou familles spirituelles sont nés de l'expérience particulière par laquelle l'Esprit a conduit à la sainteté quelque grand serviteur de Dieu et les premiers disciples qui ont suivi ses traces. Chacune d'elles est un ensemble cohérent d'enseignements et de témoignages concernant les voies de la vie spirituelle et la manière de les suivre dans le but de parvenir à la sanctification.

Cette définition met en relief trois caractères essentiels d'une authentique spiritualité chrétienne:

Nota bene: «L'apparition d'une nouvelle spiritualité dans l'Eglise est un événement rare».

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5. Ces défis qui nous dérangent et nous bousculent

Les défis qui bousculent le monde, l'Eglise constituent des situations qui dérangent aussi la tranquillité des instituts de vie consacrée! Mais il y a lieu de se poser la question suivante: Jésus a – il été un homme installé? Pourquoi les consacrés chercheraient- ils à s'installer dans leurs aises alors qu'ils sont des pèlerins en mouvement? Comment peut – on rester enfermés tout le temps en train de regretter les oignons de l'Egypte alors qu'au delà du désert nous attend la terre promise où ruissellent l'eau et le miel? Notre passé religieux, les intuitions d'origine qui ont donné naissance à nos différents instituts religieux, nous n'avons pas à les balancer. Au contraire, nous devons être capables d'assumer notre passé de vie personnelle et celui de l'ensemble du corps, l'intégrer dans notre présent tout en gardant le réalisme et une grande lucidité. Il s'agit de nous engager dans un processus d'évaluation et de discernement personnel et communautaire afin de découvrir dans un esprit de foi ce que le Seigneur veut de nous aujourd'hui, ici et maintenant.

Nos différents instituts religieux et de vie consacrée, ne sont –ils pas nés de l'attention accrue des fondateur par rapport à leur lecture des signes temps? Face aux nouvelles situations auxquelles la vie consacrée doit faire face, l'agitation est signe de l'immaturité, de manque d'audace, de foi et de confiance en Dieu et dans les autres. Rien ne sert de s'agiter, mais il faut plutôt s'asseoir et comptempler Jésus, l'écouter profondément, prendre conscience de la manière dont Jésus s'est comporté face aux défis de son temps. En congrégation, se mettre ensemble et réfléchir dans un esprit de discernement, comment faut-il se situer face à telle où telle réalité surprenante. Il y a des situations qui sont des passages obligées et incontournables. L'attitude de rejet sans une réflexion mûrie au préalable est une lâcheté pure et simple. Mais le plus grand défi permanent auquel la vie consacrée doit faire face est celui de la métanoia en profondeur qui doit nous permettre de conformer vraiment de l'intérieur notre vie au christ.

5.1. Réapprendre à vivre notre vie consacrée

La mission de la vie consacrée, dit Vita Consecrata, avant de se caractériser par les œuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le christ lui – même par le témoignage personnel. Le témoignage dont il est question est avant tout un témoignage d'amour. La vie consacrée est la vocation de l'amour! Or Aimer, c'est changer. La rencontre avec le Seigneur au cours d'une expérience fondatrice ne laisse jamais la personne intacte a moins que celle – ci se ferme à la grâce offerte. Mais cette expérience ne peut être considérée de manière ponctuelle, elle doit rester vivante et continuellement entretenue, c'est à cette condition que notre enthousiasme originel et notre fidélité au christ deviennent possibles.

De quelle fidélité s'agit – il? La fidélité que nous promettons publiquement le jour de notre engagement, est–elle d'abord fidélité à une loi, aux constitutions, à un contrat, à une parole? Pour avoir été témoin de plusieurs professions religieuses dans ma congrégation et dans d'autres instituts religieux, à chaque célébration de vœux, je comprends une fois de plus que la liberté prend corps dans l'engagement quand elle est capable de se lier à l'AUTRE et à d'autres dans la confiance. Il s'agit de se lier et non de se ligoter! Non, il s'agit avant tout et profondément de la fidélité à quelqu'un, JESUS - CHRIST, le Fils du Dieu vivant. Cela veut dire que je m'en gage avec une personne vivante. Ainsi l'engagement par les vœux est dite profession c'est à dire une profession de ma foi envers ce Dieu vivant et vrai!!

Mais la vie ne peut se laisser enfermer dans un contrat aussi solennel soit – il car «le passé est germe de l'avenir, il ne doit en devenir la prison. Si la fidélité était d'abord fidélité à un contrat et à un passé, il faudrait bien dire qu'elle se révélerait parfois stérile et la vie serait plutôt du coté de ceux qui ont le courage des ruptures pour créer, inventer et renouveler. Mais si la fidélité est essentiellement fidélité à quelqu'un dans une alliance, elle pourra sans craintes et sans étroitesses, accueillir la vie dans sa nouveauté et ses changements! Ainsi ce qui compte, ce n'est pas la permanence des conditions d'un contrat, mais l'approfondissement quotidien d'un lien, de la relation. Dieu n'attend pas de nous que nous soyons fidèles à notre parole, mais que nous soyons fidèles à sa parole à lui. Et cet approfondissement quotidien implique une transformation radicale de notre manière d'être à Dieu, de dire Dieu, et d'être aux autres. Bref, une conversion en profondeur, une vraie métanoia.

Les constitutions de toutes les congrégations sont bien rédigées et même censurées et approuvées par l'autorité compétente de l'Eglise, les œuvres pour incarner chaque charisme sont toujours visibles, les structures intérieures et extérieures sont mises en place pour permettre une vie normales dans les communautés religieuses. Tout cela n'arrive pas à redonner à la vie religieuse sa vraie fraîcheur. Nous devons donc nous atteler à chercher l'origine de ce brouillard ailleurs! Il me semble aujourd'hui que la vie consacrée, qui dans l'Eglise, est appelée à participer à l'évangélisation du peuple, a besoin de la nécessaire ré- évangélisation, sinon elle va se noyer! C'est à cette condition qu'elle pourrait retrouver son vrai visage et sa vraie identité. Il s'agit de revenir à l'art d'adorer en esprit et en vérité, selon ce que jésus proposait à la Samaritaine (Jn 4).

Tout ce qui fait obstacle, cache ou empêche cet art de vivre dans nos formes de vie consacrée, doit être remis en question, au nom de l'Evangile… Refonder la vie religieuse implique de réapprendre à vivre de manière pleinement humaine, pleinement évangélique et pleinement consacrée, ce qui suppose un long processus de guérison, d'évangélisation et de consécration de nos coutumes et de nos modes de vie. Cette réalité de la vie religieuse nous convie à nous engager dans une grande lutte, dans un combat où seront mobilisées toutes les énergies afin que la vie consacré retrouve son vrai visage. C'est une lutte qui engage notre liberté et doit nous maintenir dans une vigilance continuelle car à chaque époque et à tout instant le diable guette la moindre distraction pour nous récupérer et nous mettre à son service. Simon Pierre Arnold, un moine bénédictin, réfléchissant sur la situation de la vie consacrée aujourd'hui écrit:

Pour que notre vie consacrée retrouve pleinement sa profondeur humaine, il est également nécessaire de lui rendre son caractère de combat. Toute vie humaine est un combat permanent avec les exigences matérielles, spirituelles, et même métaphysiques de notre mystérieuse aventure terrestre. Une vie religieuse qui cherche à éviter les questions, les crises, et les défis de combat humain répudie purement et simplement la croix du christ. En ce sens, je suis préoccupé par le terrible contraste qui existe entre les conditions matérielles, intellectuelles et affectives de la vie des pauvres , d'où provient la grande majorité des jeunes religieux et religieuses du continent Latino – Américain, et les manières de vivre adoucies et affinées, de nos communautés, dont les préoccupations ne vont pas plus loin que le nombril, qu'il soit individuel, relationnel où même de l'âme. Renouer avec la simple ascèse, la rigueur de la réalité comme combat, est une condition essentielle pour la refondation de la vie religieuse. Notre expérience même de Dieu doit renoncer à ces accommodements sentimentalistes pour revenir à l'austérité du combat de Jacob[41].

Cette réflexion du moine a sa raison d'être prise en compte d'une part, mais d'autre part elle donne aussi matière à réflexion dans ce sens que je me pose la question de savoir pourquoi nous confrères et nos consœurs venus de l'Europe ont tendance à penser que les autochtones sont incapables de s'enraciner dans les exigences de la vie religieuse. La question éternelle resurgit toujours: l'Africain, le latino- Américain, bref les consacré (es) du Tiers monde sont – ils (elles) à même de vivre ou plutôt de tendre vers l'idéal de vie proposée par le Christ? Il n'y a pas que les consacrées du Tiers Monde qui ternissent l'image de la vie consacrée! Si tout était sain et sainteté en Europe, comment se fait – il que les vocations à la vie consacrée se font de plus en plus rares ou mêmes inexistantes? Une telle vision où l'on cherche à jeter les pierres sur les autres déplace ce qui est au cœur du problème et de la problématique. Cela nous rendra tous irresponsables et insensés. Certes, les consacrés, du Tiers Monde doivent reconnaître leurs fragilités, leurs limites et leurs manquements, mais ce n'est pas pour autant dire qu'ils sont incapables de vivre en vrai témoin du Christ. Tous les consacrés doivent se poser la question de savoir dans quelle mesure notre quête de bonheur trouve – elle son inspiration dans le modèle évangélique. Car la première interpellation que l'Evangile lance à la vie religieuse concerne la conformité de sa vie avec ce que j'appellerais le retournement des béatitudes. Or celui – ci suppose que toute notre vie soit une permanente dynamique de conversion.

Dans un monde blessé, agressé, où les divisions de toutes sortes règnent en maître, le but le plus noble de la conversion des mœurs est la réconciliation. La véritable conversion évangélique entraîne nécessairement un changement de nos relations à tous les niveaux. «Nos communautés, pour devenir des familles des convertis, doivent être avant tout des creusets et des ateliers de réconciliation. Il ne s'agit pas d'en rester pieusement au niveau des déclarations faciles. La réconciliation est une option de vie, un pari et un travail austère. IL est urgent que nous consacrions nos meilleurs énergies à la reconstruction des réseaux humains brisés ou ininterrompus

Aujourd'hui, si la vie consacrée veut retrouver sa jeunesse, elle est invitée à effectuer un pèlerinage à la source d'eau jaillissante, la source de toute vocation chrétienne, l'Evangile afin de retrouver en lui cet art de vivre pleinement la Bonne <nouvelle de Jésus – christ. En effet, la question la plus urgente pour nous les consacrés concerne notre fidélité à la vie selon le chemin évangélique.

Aujourd'hui, nous avons l'habitude de considérer notre temps, non seulement comme une époque de changements, mais plus encore comme un véritable changement d'époque. Il en découle alors une série de conséquences. En effet, dans le contexte de changement d'époque, la plupart des anciennes références et des moyens habituels de gérer la réalité se révèlent obsolètes! Ce constat peut être posé à tous les niveaux de la vie humaine y compris la vie consacrée. C'est ainsi qu'on cherche à refonder la politique, l'économie, la culture, l'éthique. Nous comprenons alors que la refondation de la vie religieuse dont on parle tant ces dernières années, n'est pas une intuition isolée. Elle s'inscrit plutôt dans le cadre d'une réflexion et d'une préoccupation globales, qui cherchent à réexaminer le fonctionnement de tous les réseaux humains.

En langage théologique et spirituel, nous pouvons parler à ce propos de temps apocalyptique et de conversion des structures, des mentalités et des cœurs. C'est comme si Dieu prononçait à nouveau sur notre monde sa déclaration solennelle: «Voici que je fais toutes chose nouvelles» ( Ap 21,5). Cette conversion universelle, où il nous revient d'assumer notre part spécifique de changement, de transformation intérieure et extérieure ou, pour utiliser notre vocabulaire chrétien, de «résurrection cosmique et historique»(cfr Rm 8 ), bouleverse jusque dans leurs fondements, notre foi et nos engagements.

Devant ce grand défi du changement, nous devons garder notre réalisme et espérance comme nous le montre beaucoup des récits dans l'Evangile ( Jn 2, 23-25; la Syro-phénicienne: Mt 15, 21-28; Zachée: Lc 19, 1-10; les pécheresses pardonnées: Lc 7, 36-50; Jn 8, 1-11; Paul, Ac 9; 15, 37-40; Gal 2, 11-14; 2 Co 12,7-9 Marie de Magdala après la résurrection: Jn 20, 16-17; Nathanaël: Jn1, 45-51…) . A travers ce texte, en regardant l'attitude de Jésus, on voit bien qu'il est dit des choses contradictoires à propos de notre capacité de changement.

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5.2. La mondialisation

Au sens le plus large, si l'on s'en tient à la définition du petit Robert, la mondialisation désigne le fait de se répandre dans le monde entier, dans les différents domaines de l'existence et de l'action des hommes. Au quotidien, c'est la présence du monde entier dans nos vies, à travers les médias, les transports, les produits de tous ordres[42]. Le terme est à la fois complexe et composite: il présente de nombreuses facettes sur le plan technique, économique et financier, culturel, social, politique, religieux… Il véhicule des aspects différenciés pouvant donner lieu à des appréciations contradictoires, des plus laudatives jusqu'aux plus critiques.

Le phénomène de mondialisation et l'avènement de la nouvelle et haute technologie apportent un questionnement nouveau au vécu des charismes dans les instituts de vie consacrée et nécessitent qu'on y prête une attention accrue; sinon on se met en marge de notre temps. C'est un phénomène qui doit aviver la responsabilité de la vie consacrée par rapport aux grandes questions qui hantent, depuis toujours l'humanité et qui demeurent lancinantes: Qu'est – ce que l'homme? Quel est le sens et le but de la vie? Qu'est – ce que le mystère dernier et ineffable qui entoure notre existence d'homme et de femmes depuis les origines jusqu'à ces jours?

Le processus de mondialisation lié à celui de nation planétaire, développe chez beaucoup de nos contemporains la prise de conscience d'un destin commun. Pour tous les croyants et les consacrés en particulier, la conscience mondiale donne du relief à ce qui réunit profondément la famille humaine en dépit des violences de tous ordres qui s'opposent quotidiennement à toutes les formes de réciprocités et de reconnaissance mutuelle. C'est alors que nous prenons conscience que la communauté humaine est soudée par une unité radicale qui la dépasse, car c'est en Dieu qu'elle trouve sa commune origine et son unique terme. C'est de Dieu que l'humanité entend l'appel à vivre cette unité et cette communion sans pour autant gommer les différences qui constituent une mosaïque des réponses variées au grandiose dessein qui préside à la création et à son avenir. Compris dans cette perspective, la mondialisation constitue effectivement un des défis majeurs de l'Eglise, pour les religions et pour la vie consacrée en particulier.

Quoi qu'il en soit, ce mouvement est inévitable et irréversible. Loin de toute nostalgie pour un passé qui ne reviendra pas, il importe de l'accueillir et de l'affronter avec détermination et lucidité. «Beaucoup s'accordent à reconnaître que le phénomène massif de la mondialisation est ambivalent, note Jean Rigal, il véhicule avec lui le meilleur et le pire; ce qui impose avant tout, un effort d'analyse et de lucidité … Car le processus de mondialisation draine des violences de tous ordres: ainsi , l'image transmise par les médias est souvent truquée, la stratégie du pur économique gagne du terrain, le libéralisme sauvage se développe la sacralisation du marché, l'empire financière, dont le poids ne cesse de croître, tend à régner en maître[43].

Cette vision objective nous amène à dire que la mondialisation, en dépit des aspects positifs qu'elle comporte (qui constituent en bien des cas, force de croissance), est loin d'être par le fait même synonyme de développement pour toutes les personnes et pour toutes les nations. Lorsque nous prenons le temps d'y réfléchir sérieusement, nous nous rendons bien compte que l'un de plus grand risque de la mondialisation est reproduire le tour de Babel (Gn 11), c'est dire en cédant à la tentation unitaire, dans un processus implacable d'uniformisation qui ne respecte pas les différences et génère un véritable totalitarisme du profit et de l'économie où l'homme n'est pas pris en compte. Face à une telle réalité de ce processus, propose la commission Justice et paix de France: «Chaque aspect de la mondialisation doit être soumis à un jugement fondé sur trois critères; A-t-il l'homme et son développement comme sujet premier? Intéresse-t-il tous les hommes? Respecte – il la diversité?»[44]

Ceci revient à dire que la mondialisation ne sera véritablement humaine que si elle intègre la dignité de la personne humaine et la solidarité. Ces deux dimensions constituent les 2 principes fondamentaux. En effet, nous dit Vatican II, «La personne humaine est et doit être le principe, le sujet, la fin de toutes les institutions»[45]. La solidarité est une condition essentielle de notre vie commune sur terre. Chaque personne a besoin des autres et est nécessaire aux autres. Ainsi la mondialisation met à l'épreuve notre capacité à être solidaire.

La mondialisation de nombreux problèmes demande une prise de conscience universelle et le recours à une nouvelle éthique internationale. Au niveau collectif, se sont imposés un certain nombre de concepts nouveaux, imposés par la pression des données nouvelles:

La vision renouvelée d'une éthique internationale ainsi esquissée aura forcément des répercussions aux niveaux nationaux, de l'Eglise et de la vie consacrée en particulier.

En conclusion, compte tenu de la vitesse à laquelle les choses changent et évoluent, le facteur temps revêt en soi une dimension éthique. Cela dit, l'éthique de la solidarité et l'éthique du temps conduisent à une éthique de l'action dans laquelle tout citoyen doit se sentir impliqué et mobilisé. Et pourquoi pas aussi le consacré?

La dimension spirituelle et morale (de la conscience collective) n'est plus un objet de mépris ou d'indifférence, elle est perçue comme une nécessité qui devrait déboucher sur un nouvel humanisme»[46]. L'approche éthique de la mondialisation rénove et stimule alors l'activité missionnaire de l'Eglise en générale et de la vie consacrée en particulier. Et L'universalisme de la Pentecôte , dans le respect de différences, pousse les Eglises à combattre pour la primauté de la personne humaine et la solidarité des peuples, dans l'attente impatiente du Royaume enfin accompli. La vie consacrée, dans ce contexte de la situation ne peut se mettre en marge, elle est obligée de s'impliquer lucidement et courageusement en se laissant éclairer par la grâce de l'Esprit.

D'autres défis sont aussi à prendre en compte: l'approfondissement de la foi chrétienne, le problème des réfugiés et des déplacés de guerre, la violence faite aux hommes et aux femmes, la pratique de l'esclavage en certains lieux, les oppositions tribales et ethniques, l'usage des moyens de communication sociale, l'importance de la formation, inculturation de la foi…[47]

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6. Vie fraternelle en communauté,
école de l'incarnation de la vie religieuse

6.1. La communauté comme école

La communauté avec ses contingences et ses exigences concrètes, se présente comme le creuset de l'engagement. En effet, c'est en elle comme dans un atelier ou dans une école se forge et se découvrent les intentions exprimées dans la profession de foi (célébration des vœux). La communauté est pour ainsi dire le laboratoire de l'expérience religieuse. C'est dans la communauté que se vérifie effectivement l'incarnation et l'intériorisation de la formation. C'est le terrain privilégié de la pratique de la vie religieuse. Dans une école, on y apprend plusieurs disciplines; il en est de même dans une communauté religieuse, plusieurs disciplines y sont enseignées.

6.1.1. Ecole du service divin

Avant toute chose, c'est le christ qui est le fondement de la vie fraternelle en communauté. Il est d'abord le centre, la tête et le cœur de la fraternité. Ceci revient à dire qu'une communauté religieuse se définit avant comme le lieu de l'apprentissage de la relation amoureuse et humble avec Dieu et avec le Christ dans la communion de l'Esprit.

Cette centralité avec le christ se réalise principalement dans la célébration liturgique. Une communauté religieuse dont l'espace liturgique (prière) est médiocre, routinier et réduit, se condamne nécessairement à l'échec et à la perte de sens. Nous ne devons jamais oublier que c'est dans l'expérience célébrant que la confrontation avec l'Evangile nous maintient dans la vigilance, et éveillés et disposés à la conversion et au changement. Parlant cette expérience mystique dans la vie religieuse, S.P. Arnold écrit: «L'expérience célébrante constitue vraiment le port d'où la barque de notre vie apostolique, réapprovisionné, reprend le cap de l'histoire, et vers lequel, chargée d'histoire, elle revient se reposer, évaluer, recueillir le secret caché de la réalité vécue»[48]. Quand nous observons ce qui se passe dans nos communautés, nous pouvons nous poser la question: est – ce que les consacrées prient vraiment? Notre prière n'apparaît – elle pas comme une simple formalité parce que recommandée par nos constitutions? Prions – nous vraiment par conviction? Sommes – nous convaincues que la prière est obligatoire et nécessaire et constitue une force incommensurable pour notre vocation? La crise de la vie religieuse n'est –elle pas fréquemment liée à la pauvreté, voire à l'inexistence cette rencontre vivifiante? Ou encore si l'espace existe, ne se présenté – il pas «déconnecté» de l'essentiel, de ce qui a du poids dans la vie des membres? Il me semble que refonder la vie liturgique dans nos communautés, constitue la condition première d'une véritable revitalisation de la vie religieuse aujourd'hui.

La Centralité du Christ s'exerce aussi dans la pratique du discernement communautaire. Souvent, nous remarquons que la culture individualiste dans laquelle nous sommes insérés, nous conduit de plus en plus, à prendre nos décisions et nos orientations de manière solitaire, cherchant à convaincre l'autorité et la communauté pour les faire épouser nos projets. Le discernement est un exercice qui consiste à confronter, ensemble nos orientations et nos décisions à la Parole de Dieu, à l'exemple même du Christ et sa communauté. Sans cette pratique, la communauté devient un groupe des personnes indifférentes au destin des autres, qui ne s'y sentent ni impliquées ni engagées. Par le discernement communautaire, nous devenons réellement corps de chair, et pas un simplement un robot collectif. C'est précisément cette responsabilité partagée qui permet à la communauté religieuse de ne pas être un simple hôtel, mais un atelier de service divin en chacun des membres de la communauté.

Enfin, le christocentrisme, vécu à partir de la communauté, comme corps et mystère spirituel, s'expérimente non seulement au dedans, mais également en dehors de la communauté. L'intuition missionnaire, sous ses diverses formes, consiste aussi à reconnaître le christ en toute personne qui cherche, qui souffre ou qui a besoin de moi. Toute créature de Dieu mérite notre attention non seulement pour des motifs humanitaires, mais aussi parce que l'expérience mystique, vécue dans la communauté religieuse, nous rend sensibles à la présence cachée du Christ lui – même en chacun. Ainsi, il existe une relation étroite et permanente entre l'expérience intime de la communauté et sa vie missionnaire. La Communauté et la mission ne peuvent être séparées ni mises en concurrence, si nous voulons conserver notre identité de religieuses.

6.1.2. Ecole de la foi

Quand nous arrivons en communauté, nous ne nous apercevons pas tout de suite des défauts ou des faiblesses morales, spirituelles et psychologiques de nos compagnes de route. Nous les adoptons et ils nous adoptent avec tout le risque de cette envie de Dieu. Progressivement, nous entrons dans la phase de lucidité réciproque sur les tares de la vie fraternelle et des personnes qui y sont impliquées. Et peu à peu, nous abandonnons les illusions fusionnelles, y compris celle de la réciprocité harmonieuse pour opter pour la communauté depuis la nudité de notre solitude, en nous appuyant seulement sur Dieu qui nous a mis ensemble et nous appelle à la suite de son Fils.

Ainsi, la communauté devient une école de la foi, en nous conduisant à la décision de l'amour inconditionnel, qui met sa confiance en un Dieu qui nous appelle à cheminer ensemble.

6.1.3. Ecole d'humanité

La communauté christocentrique n'est pas seulement une école de prière, de discernement et de service. Elle est également l'atelier, par excellence, de notre propre humanité. La communauté implique la présence des autres autour de moi et avec moi. Mais Quel est mon regard sur chacune de mes sœurs que je côtoie chaque jour? Or voir le christ en chacune de mes sœurs dans la communauté, implique de la reconnaître, de la laisser croître, et de la restaurer de manière constante en soi – même, en l'autre et dans le groupe.

La véritable vie communautaire nous conduit, par conséquent, à croire de plus en plus en nous – mêmes ainsi que dans ma consœur. Quel témoignage de salut pourrait donner une communauté qui ne sauverait en premier lieu ses propres membres?

La communauté, comme école d'humanité, accomplit la lourde et couteuse tâche de surmonter la jalousie, la concurrence méfiante, l'humiliation et la frustration. C'est dans cette perspective que nous pouvons alors dire la communauté participe au travail de guérison et de conversion de chaque membre de la communauté.

Quand je réfléchis à cette expérience de la communauté, je pense à l'épisode de l'homme paralysé dans son brancard (Lc 5, 17- 26). L'ingéniosité et l'audace de ses amis ont permis et ont facilité la rencontre avec le christ, qui a abouti à la guérison du malade. Quand nous nous engageons dans la vie religieuse, la communauté est une structure incontournable. Que serait devenu l'homme paralysé s'il s'était passé de ses amis par autosuffisance stupide, par honte ou par orgueil?

Il ne s'agit pas d'applaudir toutes les déviations de nos membres dans la communauté, mais nous sommes plutôt invitées à rejoindre Jésus dans son attitude de miséricorde et «de cor amator pauperum» (cœur qui a la passion des pauvres). Mais lorsque nous arrivons à prendre conscience que ce pauvre dont il est question, c'est chacune de nous; alors nous devenons plus humbles et plus solidaires et plus confiants.

Aujourd'hui, nous comprenons que la clé de cette expérience de guérison réside dans la confiance que chacun met dans la force de la guérison de l'amour fraternel, ainsi que dans la confiance dont témoigne la communauté envers la capacité de guérir de chaque sœur. Il s'agit ici de la foi dans le travail et le pouvoir de guérison de Dieu et de transformation pour chaque sœur et pour la communauté dans son ensemble. Ainsi , en communauté, apprenons à regarder en avant et non arrière, la vie de chacun de nous et celle du groupe , à partir de la confiance et de l'espérance mises en Dieu et en l'autre, et non pas à partir des préjugés et des désillusions sceptiques de nos relations.

6.1.4. Ecole de vérité

La vie consacrée, dans l'Eglise, a pour mission primordiale, le service de l'Evangile. Si nous choisissons de nous consacrer totalement à l'Evangile, c'est parce que nous reconnaissons en lui une école de vérité. Se consacrer totalement au service de l'Evangile, c'est s'engager sans partage à faire la vérité en soi – même et entre nous et la vie pour que nous devenions plus libres, et ce faisant, libérateurs. . «Je suis le chemin, la vérité …. (Jn14,6). Ce travail de vérité dans la communauté religieuse est sans doute le plus exigent et le plus ardu. En effet, comme en tout groupe humain, l'orgueil et la culpabilité honteuse nous empêchent souvent de marcher dans la vérité. Souvent, nous adoptons des attitudes pharisaïques, avec nous – mêmes, en communauté et au dehors. Ces attitudes mensongères transforment la communauté en une espèce de musée de cire, où les personnages sont impeccables, mais sans existence réelle. Quel est le charisme qui peut se déployer dans une culture de mensonge?

Faire la vérité représente la tâche principale, la plus ardue de l'amour communautaire, qui passe par des affrontements et des divergences véritables tout en demeurant cependant plein d'amour et de confiance. Baptisées et confirmées, nous avons reçu l'Esprit de vérité et formons par le fait même, une communauté de pentecôte! Sommes – nous vraiment conscientes et convaincues de cette réalité de notre «vivre» ensemble? Dans une communauté religieuse, le fait de ne pas oser être en désaccord, c'est en quelque sorte reconnaître que nous ne nous faisons pas confiance et nous ne nous aimons pas en vérité. Si les relations fraternelles conditionnent la paix et la joie de la communauté, celle-ci risque de devenir un cimetière plein de fleurs, mais au parfait de mort. La communauté ne vie plus, mais elle vivote.

6.1.5. Ecole d'obéissance et d'humilité

En toute conscience, au fur et à mesure que j'avance dans l'expérience de la vie religieuse, je comprends que toute obéissance chrétienne est obligatoirement mutuelle et communautaire. Même si l'autorité remplit une fonction spécifique (service) dans l'exercice de la solidarité commune, que nous appelons obéissance, le (la) supérieur (e) est le (la) premier(ère) à devoir obéir à Dieu, au groupe , en cherchant le bien et le bonheur de chacun et de tous. Ce travail d'obéissance, autant pour le (la) supérieur (e), doit se vivre et se réaliser dans une attitude d'humilité. L'humilité et l'obéissance sont toujours intimement liées. L'humilité est à la fois, condition et conséquence de l'obéissance. Approfondissons un peu cette dimension de l'humilité.

L'humilité, c'est la vérité. Etre humble, ce n'est pas seulement reconnaître sincèrement telle ou telle de ses déficiences, ne pas se faire une trop haute idée de soi-même. Etre humble, c'est nous voir telles que nous sommes dans notre vérité profonde. Mais nous le savons toutes, que celle-ci ne peut apparaître que devant Dieu. C'est en prenant conscience du lien intime qui nous unit à lui, de notre entière dépendance à son égard, que nous pouvons entrevoir ce que nous sommes vraiment, au plus profond de nous-mêmes. C'est ce que note Dom Georges Lefebvre: «Etre humble, c'est vivre en présence de Dieu, c'est se voir soi-même en cette présence: que tout en nous s'efface devant lui dans une attitude essentielle d'humilité, d'absolue dépendance. Etre humble, c'est n'être plus seul, comme un tout qui se suffit. Ce n'est plus être à soi-même son propre centre»[49].

La communauté en ce sens est une école d'humilité dans la mesure où elle nous invite d'abord à obéir à Dieu, à soi-même, à se connaître, à s'aimer et à se pardonner, en se donnant les moyens de valoriser son histoire personnelle et collective et d'assumer librement ses blessures, ses limitations… Dans cette perspective, l'obéissance humble ou l'humilité obéissante est aussi éloignée de l'orgueil infantile que de la culpabilité paralysante et destructrice.

6.1.6. Ecole de refondation

La refondation de la vie religieuse recouvre plusieurs facettes. Parler de la refondation, c'est s'engager dans la grande aventure dans la grande aventure de la conversion personnelle et communautaire. De même que la refondation de la vie religieuse doit aller de pair avec la refondation de l'aventure humaine, dans son ensemble et en particulier, la refondation de la pratique et de la mentalité de l'Eglise, de même, à notre modeste niveau, elle ne peut être qu'un événement communautaire.

Comme nous venions de le dire plus haut, nous assumerons ce défi si nous apprenons chaque jour la confiance mutuelle qui nous démarque d'une société où tout suspicion et mensonge. Au fait, dans une école, on y enseigne plusieurs disciplines. Il y a des disciplines secondaires et d'autres qui sont principales. En ce qui nous concerne ici au niveau de la communauté comme école de refondation, la principale discipline enseignée est la reconstruction de la confiance. Car c'est sur la base de cette confiance, qu'il faut nous entraîner, la critique, à l'autocritique, à la réconciliation et pardon fraternel. IL ne s'agit pas d'un simple exercice affectif, interne, sur nos relations immédiates. mais de la vérité qui implique un exercice constant de notre remise en question, de l'analyse de la société, de la réalité ecclésiale et des défis que l'histoire nous lance, à partir du lieu concret où nous vivons la mission aujourd'hui, ici et maintenant.

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6.2. Rôle et mission de la supérieure dans la communauté religieuse

Dans la conclusion de son exhortation post-synodale «Vita Consecrata», le pape Jean Paul II posait la question suivante «qu'en serait-il du monde, s'il n'y avait pas des religieux?» Et il répond:

Au-delà des estimations superficielles en fonction de l'utilité, la vie consacrée est importante précisément parce qu'elle est surabondance de gratuité et d'amour, et elle l'est d'autant plus que ce monde risque d'être étouffé par le tourbillon de l'éphémère. «Sans ce signe concret, la charité de l'ensemble de l'Eglise, risquerait de se refroidir, le paradoxe salvifique de l'Evangile s'émousser, le sel de la foi se diluer dans un monde en voie de sécularisation». La vie de l'Eglise et la société elles-même ont besoin de personnes capables de se consacrer totalement à Dieu et aux autres pour l'amour de Dieu[50].

Une autre expression qui va dans le même sens est celle exprimée par Mgr Monsengwo, l'actuel archevêque de Kinshasa, lors d'une rencontre avec les religieux et religieuses de son archidiocèse, en date du 28 février 2008, je cite: «Sans les religieux, l'Eglise manquerait d'oxygène». La question posée par Jean Paul II et l'affirmation de l'archevêque de Kinshasa sont l'expression de leur conviction de foi profonde dans ce qu'est vraiment la vie consacrée pour la vie de l'Eglise et du monde.

Lorsque, nous les religieuses, prenons conscience d'une telle réalité, nous ne pouvons pas rester la conscience tranquille sans nous bousculer et nous poser des questions fondamentales comme celle que se posaient l'union de supérieures majeures ( juillet 1999), dans une lettre adressée à toutes les religieuses de la R.D. Congo: Sommes encore des signes pour le peuple chrétiens comme l'Eglise nous le demande? Sommes – nous encore crédibles dans nos paroles, dans nos actes, dans nos œuvres et dans nos relations? Bref sommes – nous ce que nous devons être? Question cruciale de notre identité de religieuse!
Dans une rencontre des supérieures des communautés et des sœurs aînées comme celle que nous sommes entrain de vivre, nous devons oser une parole prophétique.

6.2.1. La supérieure, animatrice de la communauté

Selon le concile Vatican II,

Les religieux, sous la motion de l'Esprit saint, se soumettent dans la foi, à leurs supérieurs qui tiennent la place de Dieu… Ils se soumettent avec révérence et humilité à leurs supérieurs, selon la règle et la constitution, en esprit de foi et d'amour envers la volonté de Dieu, apportant les forces de leur intelligence et de leur volonté, tous les dons de la grâce et de la nature à l'accomplissement des ordres et à l'exécution des tâches qui leur sont confiées ,dans la certitude qu'ils travaillent à l'édification du corps du christ selon le dessein de Dieu[51].

Les responsables dans l'Eglise et dans la vie consacrée ont donc reçu une mission en vue de la réalisation de la sainteté et de la sanctification de l'Eglise. Ils exercent leur autorité dans un esprit de service, ils gouvernent comme des enfants de Dieu ceux qui leur sont confiés avec le respect dû à la personne humaine et stipulant leur soumission volontaire. Ce qui suppose d'abord un esprit de foi dans l'œuvre que Dieu veut réaliser avec nous, par mon institut.

a. Quelques qualités essentielles

Pour rendre ce service d'animation, il faut des qualités requises. L'animatrice d'une communauté religieuse est d'abord une croyante, une femme d'une grande foi et d'une grande humilité, qui par sa responsabilité, est appelée à une fidélité plus intégrale. Cependant, l'animatrice doit savoir qu'être une rénovatrice ou une innovatrice trop fracassante comme supérieure finit souvent mal. Mais une foi solide, docile à la volonté de Dieu dans l'accomplissement de sa charge, porte des fruits qui demeurent et unit la communauté. Ce qui suppose une grande capacité de discernement dans les circonstances difficiles, fruit de la prière quotidienne, fruit aussi de la consultation, de l'écoute et du discernement communautaire. Car notre apostolat et notre communauté se construisent sur le fondement unique qui est le Christ.

La mission de responsable a un objectif complexe, mais on peut dire qu'elle se ramène d'abord à une chose essentielle: établir l'unité. Ce souci de l'unité est primordial: c'est l'objectif de notre Seigneur: «Que tous soient un..» Jésus est venu nous rassembler, c'est la même mission pour les apôtres, l'évêque, le curé, les responsables de la vie religieuse. St Paul l'a illustré dans son image du corps humain qui explique le corps le corps mystique du Christ.

Mais aujourd'hui, vous conviendrez avec moi que l'exercice de l'autorité est devenu et devient de plus en plus difficile. Ce qui explique par exemple beaucoup de personnes refusent d'accepter une charge de responsable par peur d'être contestée ou de ne pas tenir psychologiquement et spirituellement devant la complexité des situations de la société et de l'Eglise aujourd'hui!

De plus, il y a aussi des abus d'autorité du passé et du présent qui ont rendu les individus réticents à accepter l'autorité. Le modèle de l'exercice de l'autorité comme un chef coutumier a souvent négativement influencé la pratique de l'obéissance. La course au pouvoir ou le maintien au pouvoir après un mandat et cela par tous les moyens traditionnels (fétiches, devins) et modernes (trafic d'influence interne ou externe) a gravement entaché la crédibilité de la vie consacrée.

Par ailleurs, au sein d'une Eglise famille, l'autorité doit être fraternelle. Les responsables doivent donc regarder les autres avec les yeux de la foi comme quelqu'un qui est aimé de Dieu. Chaque personne, comme dit Jean Vanier, est une histoire sacrée. Chaque personne a une valeur unique pour le groupe, elle constitue un apport irremplaçable pour le bien commun, pour la prise en charge du charisme et de la mission de la congrégation.

Mais il faut éviter toute forme de maternalisme ou de sollicitude envahissante qui tient les personnes dans un état infantile de dépendance ou qui étouffe les personnalités. Tout exercice d'autorité dans l'Eglise est là pour «affermir ses frères, ses sœurs» dans le bien pour faire augmenter la vie selon le projet de Dieu. Exercer son autorité comme un vrai service, et non comme une domination est un apprentissage quotidien. Ici, aussi nous pouvons parler en termes d'école ou d'atelier. Et pour éviter l'intrusion de l'esprit du monde dans l'exerce de l'autorité, il faut maintenir un climat de simplicité, d'humilité et de transparence dans ses rapports avec la communauté. Ne pas s'accaparer des avantages pour son propre confort dont la supérieure serait seule à bénéficier. Il faut disposer d'un temps disponible pour écouter, encourager, comprendre, aider.

Exercer l'autorité selon l'esprit de Vatican II tel qu'énoncé dans Perfectae Caritatis au n° 14 signifie que la responsable ne se laisse pas emporter par les mouvements naturels d'aversion ou d'antipathie, qu'elle évite d'être partiale, le favoritisme et la négligence ou la marginalisation de certains membres dans la communauté. Elle est au service de l'unité de tous les membres de la communauté. Mais reconnaissons que dans certaines situations, la supérieure est victime des préjugés de la part de ses sœurs, parce qu'elle n'est pas vraiment comprise dans la droiture de se intentions, de ses réactions et de son comportement à l'égard de quelques personnes qu'elle veut sauver.

Dans la manière de vivre son autorité, la responsable rencontre les personnes avec foi et estime intérieure et bienveillance; elle découvre leurs richesses et leurs blessures, elle reçoit des confidences qui sont souvent le point de départ d'une guérison intérieure et d'une réconciliation communautaire. Ici, l'exigence de la discrétion est de rigueur . Une supérieure ne devrait jamais parler des sœurs en termes dépréciatifs. Les membres d'une même congrégation doivent considérer comme sacrée la réputation des consœurs et la supérieure en particulier doit protéger et promouvoir l'estime des membres de la congrégation. Nous devons savoir que Dieu fais confiance en chacun de nous malgré nos reniements et nos infidélités. La supérieure doit, pour cela éviter dans sa vie ce qui rendrait son comportement soupçonneux, méfiant. Alors elle doit faire preuve de patience en portant solidairement le fardeau de ses sœurs.

La responsable est celle qui a la capacité de communiquer, de donner l'information, d'oser une parole même au risque de se faire humilier par la consœur, prête à tout justifier et à se défendre. Le manque de communication favorise l'affaiblissement du sens d'appartenance, l'individualisme et la recherche d'autres milieux hors de sa propre communauté mais qui risquent de devenir des lieux de compensation dans tous les domaines. Elle favorise le sens de coresponsabilité et la participation de toutes à tous les niveaux.

Quand on prend conscience des exigences qu'implique ce service d'autorité dans une communauté, on comprend bien, qu'il n'y a vraiment rien à envier ni à ambitionner. C'est vraiment une tâche et une mission difficile que l'on accepte d'assumer par amour pour Dieu et ses sœurs dans l'esprit de foi et d'obéissance et rien d'autre!

b. L'animation des sœurs

Qu'est – ce que c'est animer une communauté religieuse? Qu'est – ce que c'est animer? Animer, c'est diriger par une impulsion intime, donner la vie, l'intensifier, communiquer son ardeur et son enthousiasme, donner de la vivacité, inspirer pour une vie meilleure, plus engagée, plus fidèle.

Animer des sœurs dans la communauté, c'est communiquer un élan à la communauté et le développer pour un avenir meilleur de la vie consacrée. C'est faire naître des dispositions nouvelles intérieures en vue d'un accomplissement meilleur de notre vocation. C'est donner une âme, stimuler et développer un esprit. Mais ce service d'animation des sœurs ne peut se faire que sous le souffle de l'Esprit par des personnes habitées par l'Esprit de foi, d'espérance et de charité, capables de voir au – delà des échecs des difficultés et de croire à l'invisible présence du Seigneur qui marche avec nous sur les routes de notre histoire commune et personnelle. Brièvement, nous pouvons retenir trois niveau d'animation: spirituelle, familiale, apostolique.

L'animation spirituelle

Elle consiste à mettre le Christ au centre de notre vie. Notre adhésion personnelle, radicale et totale doit se vivre et s'approfondir chaque jour grâce à la prière, à la recherche de l'unique nécessaire selon le charisme et les constitutions de chaque institut. L'expérience montre qu'une vie de prière solide, régulière et stable donne sérénité et force dans les difficultés, clarté et lucidité dans le discernement et la recherche de la volonté de Dieu.

Mais cela suppose cependant une bonne formation humaine, intellectuelle et spirituelle, souvent négligée ou trop peu poussée dans beaucoup de nos instituts. Dans le monde d'aujourd'hui, plein de contestations et des questionnements nouveaux, il faut une solide culture religieuse et spirituelle, intériorisée, personnalisée et enrichie par les expériences et échanges entre les membres d'une même communauté. Tous les écrits du Magistère insistent ces dernières années sur la nécessité de la formation, en particulier dans la vie consacrée. La Formation a un caractère de totalité nous dit Vita Consecrata: «elle devra être une formation de tout l'être, dans les différentes composantes de sa personnalité, dans les comportements comme dans les intentions. Parce qu'elle tend précisément à la transformation de toute la personne, il est clair que la tâche de la formation n'est jamais achevée»[52 ].

L'animation Familiale

L'Eglise – famille se construit à partir de la base, c à d à partir de la famille humaine et chrétienne, que le concile Vatican II appelle L'Eglise domestique à partir des nos communautés ecclésiales de base et en particulier à partir de nos communautés religieuses.

Réunies par le Seigneur et à son nom, la communauté religieuse se construit aussi grâce à la foi et le savoir faire de la supérieure qui ne devient pas pour autant une mère de famille, mais une animatrice d'une communautés d'adultes responsables de la vie et de la mission de la congrégation. Par ailleurs, pour vivre de façon équilibrée et sereine, la communauté a besoin d'un cadre matériel simple mais viable. L'indigence et l'inconfort matériel sont souvent sources des querelles et de divisions, et ce qui est plus grave encore, sont l'occasion d'aller chercher ailleurs, en dehors de la congrégation et de la communauté, au risque de sa vocation, le nécessaire à sa vie et à sa survie.

Vivre et entretenir l'esprit de famille passe par la fidélité à l'horaire de prière et des autres exercices communautaires comme le repas, les réunions communautaires, les détentes et récréations, qui dans un climat de détente et d'affection fraternelle, permettent aux personnes de s'épanouir, de s'entraider dans la solution de leurs problèmes et dans le discernement des options à prendre pour la mission. Cette structure sera précisée dans un projet communautaire qui prend en compte la mission commune du corps congrégation et la mission spécifique de la communauté selon le charisme propre, ainsi les orientations de l'Eglise locale. Et chaque sœur se donne aussi des moyens concrets dans son projet personnel pour incarner davantage dans la réalité de sa vie la mission reçue.

L'animation apostolique

La mission est inhérente à la vie consacrée selon la diversité des charismes. Ainsi chaque congrégation, selon son charisme, veillera à garder l'équilibre entre les exigences de l'apostolat et l'esprit familial et à avoir, à partager l'esprit de l'Eglise universelle, locale, solidaire avec ceux qui travaillent dans et pour l'Eglise, au-delà de son institut propre. Ici, l'animation consiste surtout à éveiller les sœurs au sens de l'ouverture, de la disponibilité et de la mobilité pour la mission.

c. la supérieure face aux quatre éléments constitutifs de toute communauté

  1. Union et communion
  2. Etre attentive à l'ensemble
  3. Ouverture de cœur, d'esprit
  4. Conscience d'être envoyée.

d. Différence entre accompagnateur (trice) spirituel (le) et supérieur(e) locale

Accompagnement spirituel ou rencontre avec la supérieure locale, il s'agit dans les deux cas d'une conversation. Mais la différence entre ces deux types de conversation ne se situe pas d'abord au niveau du contenu. Pas de domaine réservé à un genre… Dans les deux cas, on peut parler de la même chose. Mais la supérieure locale ne peut exiger que la sœur parle du for interne, mais si la sœur veut le faire, rien n'empêche. La différence se situe dans la perspective donnée à la conversation et dans la responsabilité.

6.2.2. Au niveau de la perspective
6.2.3. Au niveau de responsabilité

L'exhortation post synodale “ Ecclésia in Africa” nous demande de valoriser l'idée d'Eglise – famille, Eglise – fraternelle, Eglise- fraternité. Nos communautés doivent être témoins privilégiés de cette communion et de cette vie de fraternité profonde. Mais malheureusement, ce n'est pas toujours le cas. Le renouvellement de la vie communautaire entraîne aussi un nouveau style d'animation spirituelle et d'exercice d'autorité, favorisant une plus grande coresponsabilité. La communion est essentielle à la vie de l'Eglise; elle est un don et une manifestation de la vie trinitaire.

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7. Les Vœux de religion

7.1. Un concept et pratique en crise: idéologie de l'accomplissement et du renoncement ou du sacrifice

La vie religieuse, ces dernières années est entrée dans une impasse et se bat de toutes ses forces pour trouver une issue de sortie vers… Aujourd'hui, nous devons reconnaître cette situation et chercher à savoir comment nous en sortir.

De prime abord, je constate que le discours sur les vœux est un peu vicié, de manière consciente ou inconsciente, par la place centrale qu'y occupe le juridique. Dans cette perspective, il s'agit d'un contrat avec l'institution, dont la signature oblige également à son accomplissement dans les formes et les délais indiqués. Cette vision, évidemment, est une caricature dans laquelle aucun consacrée ne se reconnaîtra, mais elle prédomine cependant dans l'inconscient collectif, surtout chez les jeunes membres des instituts religieux.

Ce sens juridique, bien que latent nous conduit à insister souvent et presque exclusivement sur la dimension ascético - morale de la vie religieuse. Ainsi, la vocation à ce style de vie apparaît alors comme un renoncement et un sacrifice, avant même d'être une libération, une joie et un chemin d'épanouissement. Le vécu des vœux est devenu, à un certain niveau, une certaine formalité que l'on accomplit le jour de la célébration. On a la bonne conscience pour avoir accepté de répondre à telle obédience dans tel lieu donné. Je vis mes vœux de pauvreté du fait que je reçois tout de la communauté; et je suis chaste dans la mesure où je ne cherche pas trop ou souvent des fréquentations avec des personnes du sexe opposé. On vit alors en bon religieux du moment que je me conforme superficiellement aux prescriptions de la Règle et des constitutions. Alors on se donne de bonnes et de belles apparences pour tromper et cacher notre animosité.

Une autre problématique est celle de la théologie actuelle des vœux qui développe tout un concept du sacré et de profane qu'il faudrait interroger à la lumière de la nouveauté évangélique. Dans ce cadre, les vœux font passer les consacrés comme par une sorte de magie juridico-ascétique dans la catégorie des séparés, moitié extraterrestres, moitié anges, radicalement et quasi ontologiquement différents des autres êtres humains!

Ce passage d'un monde profane, imparfait, impur, à un autre sacré, plus parfait et plus pur, nous maintient dans une ambiguïté païenne insupportable, tant pour nous-mêmes que pour nos interlocuteurs simplement normaux. La vie religieuse se trouverait ainsi dans le registre de l'anormal, que nous confondons si spontanément avec le prophétique[53].

Emettre les vœux ne signifient nullement atteindre le but visée, mais c'est plutôt nous mettre en route, et nous engager avec le Christ et à ses côtés pour mieux répondre aux exigences de la mission. C'est dans ce sens que les vœux doivent être compris comme chemin de liberté et de libération. Loin d'être un accomplissement, les vœux sont une orientation dynamique qui implique effectivement un renoncement et des changements d'échelles des valeurs. Si nous voulons revenir à l'expérience fondatrice au sens ignatien du terme, il nous faut d'abord dénoncer cet a priori et tenter de retourner, à la fraîcheur, presqu'ingénue, des premières intuitions, à l'anthropologie biblique utilisée par Jésus et son entourage. Il ne s'agit pas pour autant faire table –rase de l'histoire et de ses influences successives. Mais refonder la vie religieuse n'impliquerait – il pas de restituer les diverses traditions dans la perspective de l'Evangile, pour rendre à chacune son poids et sa place exacts, à partir de ce qui est fondamental?

7.2. Passer d'une option ascétique à une option mystique

Envisager les vœux davantage comme orientation de sa vie d'une manière nouvelle que comme accomplissement implique une vision plus libre et plus créative de l'engagement. Car comme le suggère Jésus à Nicodème, de renaître de l'Esprit. Orienter sa vie à la suite du christ, suppose aussi que les étapes et les règles du jeu ne soient pas établies d'avance avec trop de précisions: il faut se laisser conduire par la force et la grâce de l'Esprit qui souffle quand il veut et où il veut. Ici, c'est un pari qui occasionnera beaucoup de déviations, d'erreurs et retours sur le bon chemin. C'est aussi ici que la confiance dans le travail de Dieu en chaque homme et femme consacrés doit être d'actualité. Dieu ne nous appelle pas à la suite parce que nous sommes bons et meilleurs, mais pour que nous puissions le devenir. «Personne n'est bon», dit lucidement Jésus au jeune homme riche.

Et pourtant, celui qui accompagne Jésus en portant sa croix est sauvé. C'est vraiment toute la modestie, l'humilité et l'audace créatrice, qui assument les risques d'erreurs, de reculs et des chutes, inhérentes à tout apprentissage. On est alors ici aux antipodes d'une course aux, considérés comme la dernière étape d'une épreuve sportive pour gagner une médaille en or ou en bronze. Lorsque nous dénoncions dans le point précédent la compréhension exclusivement ascétique des vœux ou l'idéologie du de l'accomplissement, du sacrifice; ce n'est pas pour minimiser ou nier la nécessité et l'importance de l'ascèse ni la dimension pascale des vœux. IL faut à tout prix faire un pèlerinage à la source et retrouver la joie de pouvoir vivre humainement avec espérance notre aventure à la suite du Christ. IL s'agit de pouvoir entrer dans l'expérience mystique des vœux.

La mystique, en ce sens, est une expérience vitale et dynamique du mystère divin dans toute son amplitude, tel qu'il se manifeste dans l'incarnation de chaque jour, dans la relation fraternelle, dans l'épreuve et dans l'échec, et, de manière centrale, dans la prière permanente et vigilante. En effet, note le moine bénédictin S.P. Arnold, «je suis de plus en plus convaincu que ce n'est pas la sainteté, au sens ascétique du mot, ni dans la mission comprise comme expression du dévouement généreux de tout l'être, que réside le défi principal de la vie religieuse, mais bien dans la quête de Dieu et le cheminement de sa présence»[54].

Il est vrai qu'il convient d'abord de mettre en évidence le caractère essentiellement contemplatif de toute vie religieuse. La raison d'être de notre option de vie, est Dieu, et, seulement lui. L'expérience sur terrain montre à suffisance qu'une vie religieuse qui perd ce fil conducteur contemplatif, et où les membres ne prient pas ou le font de manière institutionnelle et routinière, devient une triste et absurde caricature! Cette manière de nous situer implique d'abord une nouvelle manière de vivre les relations humaines comme expérience de l'Esprit. En effet, la relation entre l'homme et la femme n'est plus un tabou, comme c'était le cas dans lecture ascétique et excluante du célibat et de la chasteté. Ainsi, je m'approche de l'autre à la manière de Jésus c'est-à-dire de manière renouvelle.

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7.3. Libérer les vœux de la violence et de la peur

Dans la vie religieuse, beaucoup de personnes sont frustrées, et enfermées sur eux – mêmes. L'heure est au grand regret: «Qu'est – ce qui m'a pris de pouvoir m'orienter dans la vie religieuse? Je me sens comme si je suis dans une prison, privé de ma liberté de parole». On a l'impression et on constate sur terrain que l'enthousiasme et la joie de s'engager dans cette vie devient de plus en plus éphémère. Ces expressions de découragement et de désarroi dans la bouche de beaucoup consacrés constituent une grande interpellation pour la vie religieuse aujourd'hui. C'est un signe de temps et un grand défi souvent négligés, mais qui nécessitent de manière urgente qu'on s'y arrête. Rien ne sert de se plaindre tous les temps et de jeter souvent la pierre sur les jeunes «qui ne savent pas se situer aujourd'hui» comme s'il n'y a jamais de misères, des manques à la vie religieuse chez les aînés.

Il est donc urgent et nécessaire de pouvoir réviser et guérir notre vécu au sein de différents instituts religieux, sinon ce sera vraiment la mort de nos familles religieuses. C'est ici où les responsables et chaque membre au sein de l'institut sont invitées à une «autopsie en profondeur si on veut une refondation de la vie religieuse. Car la peur, la violence, l'insécurité sont des facteurs qui ne favorisent pas la croissance et l'épanouissement. Au lieu d'avoir affaire aux personnes adultes, matures et responsables, c'est l'infantilisme et l'hypocrisie qui règnent au sein des communautés. Les conséquences qu'engendre la peur sont nombreuses et très graves (immaturité, infantilisme, hypocrisie, manque de vérité, mensonge permanent, on vit sous les apparences, on étouffe, déséquilibre affectif, superficialité, absence d'intériorité, on vit presque tout par formalité et non par convictions! Ici, il y a une nécessité et une vraie urgence!...

L'urgence d'une vraie conversion, d'une relecture des vœux afin de réajuster nos manières de vivre à la lumière de la grâce Jésus. Car

la peur est le principal obstacle qui nous empêche d'entrer dans le dynamique du changement exigé par la refondation. Il ne s'agit pas seulement des résistances à l'inconnu ou à la nouveauté mais aussi de la violence de nos relations au sein même de ce qui nous est connu. Tout cela pour racine perverse la peur, justificatrice et inspiratrice des idéologies les plus rigides et des postures les plus autoritaires[55 ].

Libérer les vœux de toutes formes de peur (peur de Dieu, peur de l'autre, peur de soi- même ) et de toutes formes de violences, permet de les célébrer et de les vivre comme bénédiction et parole de réconciliation afin de devenir davantage signe et non modèle.

7.4. Les vœux comme parole de réconciliation et de bénédiction

Habituellement, lorsque nous parlons des vœux, notre discours sur cette dimension de la vie est toujours et souvent négatif. La chasteté, c'est «n'est pas avoir de relations sexuelles; la pauvreté, ne pas posséder; l'obéissance, ne pas décider par soi même.

Dans la perspective de réconciliation que nous proposons, il est nécessaire d'abandonner ce discours négatif pour relire le mystère de notre vocation spécifique comme parole positive qui s'inscrit dans le grand concert de la réconciliation humaine.

La chasteté

Si nous voulons donner à la dimension de notre vœu sa vraie valeur et faire de notre célibat une prophétie de reconnaissance de l'amour de Dieu, il nous faut resituer la chasteté comme parole de reconnaissance mutuelle entre les individus, entre les personnes, prononcée entre un homme et une femme, entre le masculin et le féminin qui existent en chacun de nous comme dans l'ensemble du monde. Quand la chasteté devient négation, elle devient une violence et ne peut être une bonne nouvelle de réconciliation. «La chasteté est une tentative pour vivre les relations entre homme et femme et, plus largement entre les humaine en général, à partir de la perspective de l'alliance restaurée». En effet, si notre chasteté se construit sur la peur de l'autre ou s'il suppose qu'on se fasse violence à soi – même pour lui rester fidèle, il n'est rien d'autre qu'une option païenne, un culte rendu aux Baals.

C'est souvent ici que les religieux parlent de ce qu'ils appellent «leur vie privée» où personne n'a le droit de dire quelque chose, même pas Dieu! C'est ici qu'il y a beaucoup de tromperies et de mensonge dans la vie religieuse. Cette déviation tient souvent son origine dans la manière de présenter les choses au cours du processus de la formation ou encore dans l'attitude des responsables et des consœurs soupçonneuses et limitées dans leur jugement et réflexion. En disant cela, il ne s'agit nullement d'encourager les déviations flagrantes et le manque d'ouverture de la part des sœurs. Notre célibat devrait annoncer concrètement une nouvelle réciprocité, d'égal à égal, entre homme et femme, une manière de vivre nos différences avec joie. Notre chasteté devient alors une parole qui bénit notre propre identité sexuelle, la rendant ainsi joyeuse dans le partage. Elle permet des retrouvailles respectueuses avec le féminin et le masculin présents en chacun de nous. Elle est donc une parole vitale sur le manque qui nous constitue et fait de nous des êtres de nécessité et de réciprocité.

La pauvreté

La pauvreté religieuse ne peut être comprise que dans le partage communautaire et la solidarité, qui nous libèrent de l'angoisse de savoir comment survivre. Par le fait même, le vœu de pauvreté est libération de la tentation violente de l'accaparement et du risque permanent tout aussi violent de manquer du nécessaire. C'est une parole libératrice, prononcée sur les biens qui nous réduisent en esclavage et nous donnent à penser qu'eux seuls réalisent notre humanisation. En renonçant à la propriété privée, nous proclamons que les biens sont libérés de leur violence maudite. Dans ce sens, la pauvreté devient alors la célébration de la bonté de Dieu créateur, comme l'exprime le livre de la sagesse ( Sg 1). Dieu a tout créé pour le bien et il n'y a pas de venin dans les choses. Il ressort que notre vie de chasteté doit proclamer cette bénédiction contenue dans la jouissance de tous les biens, dans la perspective d'alliance, de réciprocité, d'interdépendance.

Mais en réfléchissant à cette réalité de notre vie religieuse, une question cruciale me hante et je la pose à haute voix. Aux yeux des gens, ne sommes nous pas simplement une des classes privilégiées de la hiérarchie sociale et économique? Sinon, pourquoi, cette tendance généralisée des pauvres et de certains membres de nos familles à vouloir s'abriter sous les ailes de notre solvabilité? Matière à réflexion et approfondir davantage dans nos communautés. Mais la vraie pauvreté est celle où je reconnais humblement que Dieu est tout et je dois constamment me recevoir de lui et lui tout retourner dans l'action de grâce.

L'obéissance

Négativement, notre obéissance est finalement comprise comme un vœu d'individuation et de personnalisation. Or, dans l'obéissance, je reçois ma vie de l'autre, qui me révèle le mystère de mon unicité. Le vœu d'obéissance doit être vécu comme une parole qui nous libère de la domination exclusive et de son arrogance, mais de la tentation de la soumission passive. Il s'agit d'bord d'obéir par conviction et non par obligation ni par peur ni pour faire plaisir aux supérieurs. La vie religieuse doit se débarrasser de l'infantilisme et promouvoir la vie adulte, libre et responsable. Dans la perspective d'alliance, l'obéissance consiste à autoriser l'autre, dans sa différence, à prendre à la gestion de ma vie.

L'obéissance est donc accueil. De quel accueil s'agit –il? Il s'agit d'abord, de l'accueil de Dieu dans ma vie; de l'accueil de moi – même avec la bonté de mon histoire, de ma culture, de mon existence. Et par le fait même, nous accueillons aussi comme bonne nouvelle, ce qui est différent dans l'autre: sa culture, son histoire, sa sensibilité, sa manière de regarder la réalité et même de pressentit le divin.

Mais Dieu seul sait combien il est bien loin, le chemin qui nous reste à parcourir pour transformer nos styles de vie énigmatiques en bénédiction, notre folklore en signe libérateur.

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Conclusion

Je voudrai terminer mon propos en vous partageant cette réflexion du pape Jean Paul II, au cours du Congrès international sur la vie consacrée (à Rome 1993): «La vie religieuse expérimente aujourd'hui, un moment particulièrement significatif de son histoire, en raison du renouveau exigeant et vaste qui lui est imposé par les conditions socioculturelles, nouvelles, au seuil du troisième millénaire de l'ère chrétienne… Les fondateurs ont su incarner dans leur temps, avec courage et sainteté, le message évangélique. Il faut que, fidèles au souffle de l'esprit, leurs fils spirituels poursuivent dans le temps ce témoignage, en imitant leur créativité, avec une fidélité au charisme des origines, constamment à l'écoute des exigences du moment présent».

La vie religieuse n'est qu'une manière d'actualiser, d'expliciter l'appel du baptême. Puisque la gratuité de l'amour de Dieu est source de toute vocation chrétienne, la vocation religieuse est aussi une grâce divine. C'est pourquoi, ni le rôle social, ni la mission ecclésiale de la religieuse ne peuvent épuiser la signification profonde de sa vie. On ne devient pas religieuse pour être d'abord signe ou accomplir telle ou telle activité caritative (ainsi on est continuellement préoccupé de son identité extérieure), mais parce qu'on est aimé, appelé par quelqu'un qui nous désire personnellement et veut nous consacrer à lui dans cette forme de vie chrétienne.

L'Evangile du Christ est si riche qu'aucune vocation ne peut l'incarner à elle seule. On ne peut pas dire Jésus Christ d'une seule voix ni témoigner de lui par une seule forme de vie. Toute vie consacrée est née d'un amour, d'une nécessité intérieure. Notre liberté a dit «oui» à cet appel et y a trouvé sa joie. Alors, mes sœurs, soyons sereines; il y a trop de tensions et des stress dans la vie religieuse. Jésus ne nous veut – il pas des femmes heureuses et épanouies dans notre vocation? Nous appelle- t- il chaque jour, à sa suite pour nous condamner à la tristesse continuelle? Que des femmes aigries dans la vie religieuse! S'il y a un défi incontournable dans la vie religieuse, c'est bien celui du témoignage de la joie et de la paix profondes. Oui, la vie consacrée, ainsi comprise, constitue un mystère qui ne peut se dire dans un simple exposé rational, ni dans un espace de réflexion comme cette session.

Il est difficile d'expliquer à ceux qui nous demandent parfois le pourquoi de notre vocation religieuse, comment notre vie s'enracine dans ce dialogue secret, intime, indicible, entre Dieu qui appelle et notre liberté qui est séduite et qui consent. Même si toute vocation chrétienne est orientée vers une mission, un service de libération de nos frères, n'oublions jamais son enracinement personnel dans l'amour de Dieu, Un et Trine. C'est là que réside le cœur et le secret profond de notre charisme, de notre spiritualité, bref de notre identité de religieuse, hier, aujourd'hui, et demain. «Sans les religieux, l'Eglise manquerait d'oxygène» ne l'oublie jamais! Et dans les moments les plus durs de notre existence et dans la nuit de la foi, que cette parole de Guy Louis Pierre Homery, fondateur de la congrégation des Filles de la Divine Providence de Créhen, nous aide à nous tenir éveillées comme les dix vierges sages de l'Evangile: «Priez, demandez, espérez, travaillez, et ne vous découragez point».

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Notes:

40 Nous nous référons à la réflexion du père Jean Claude DHÔTEL, s.j, La spiritualité ignatienne. Points de repères, Supplément à Vie chrétienne, n° 347, 1990, pp.3-7.

41 S.P. ARNOLD, Au risque de Jésus-Christ. Une relecture des vœux, Ed., Lessius, 2007, p. 52.

42 On associe parfois les termes «globalisation» et «mondialisation». Le terme «globalisation», spécialement employé dans les pays anglo-saxons, désigne l'ensemble des données qui touchent à une réalité. On peut parler d'une globalisation de l'économie, des transports, de la communication, pour évoquer les liens qui s'établissent au sein d'une même question ou dans son interdépendance avec d'autres domaines. Le mot « universalisme» ou «universalité», qui se réfère au même champ lexical, désigne la totalité du monde. Dans une perspective chrétienne, il s'apparente à celui de catholicité.

43 J. RIGAL, Op. cit., p.210.

44 C. J. P., Maîtriser la mondialisation, Centurion / Cerf / Fleurus-Mame, 1999, p. 21-22.

46 De nouvelles éthiques: De nouvelles éthiques: www.cam.org/~mdumont/1096/1096-d5.htm.

47 Jean Paul II, Exhortation post-synodale Ecclésia in Africa, n° 72-79.

48 S.P. ARNOLD, Op. cit., p. 104.

49 D. G. LEFEBVRE, Aimer Dieu. La seule rencontre nécessaire, Ed. Desclée de Brouwer, 1960, p.71.

50 Vita Consecrata, n° 105.

51 Perfectae Caritatis, n° 14.

52 Vita Consecrata, n° 65.

53 S.P. Arnold, op. cit., p. 36.

54 S.P. ARNOLD, Op. Cit., p. 41-42.

55 Ibidem, p.17.

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