Nous sommes le 20/10/2021 et il est 13h14 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Vie missionnaire, communion et témoignage
(Domenico Arena, omi)

Ce 20/10/2021, voici quelques considérations missiologiques, le témoignage, l'expérience pastorale d'un homme de terrain, Mimmo Arena, missionnaire oblat de Marie Immaculée. Il invite l'utilisateur de la toile à lire sa pensée dans le sillage de grandes rencontres de prière et de paix initiées par Jean-Paul II dans la paisible ville de saint François d’Assise, en Italie. Que se passe-t-il en Afrique?

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  1. Dialogue islamo-chrétien en Afrique: une expérience missionnaire
  2. Proclamation et témoignage à la lumière de la communion missionnaire et en face d'un monde globalisé
  3. Hommage à saint Jean-Paul II, l'un des grands missionnaires de l'histoire

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Hommage à Saint Jean-Paul II,
L’un des plus grands missionnaires de l’histoire

Pape Jean-Paul II

Le dimanche 27 avril 2014, l’Eglise catholique aura célébré la sainteté de Jean-Paul II, au terme d’un procès de canonisation éclair, indice d’une sainteté incontestable. C’est le pape que nous avons bien connu, doté d’une forte personnalité, polyédrique, perçu lors de son élection comme quelqu’un venant de loin. Mais, très tôt, après avoir prononcé des phrases mémorables comme : « N’ayez pas peur… ouvrez les portes au Christ », il est vraiment devenu ‘patrimoine de l’humanité’.

Sans doute, nous est-il permis de parier qu’une telle célébration retentira, surtout auprès des admirateurs de la mission, comme un rendez-vous unique pour saluer en lui une sainteté rayonnante, de véritable sens missionnaire. Une sainteté en osmose avec la mission: qui se mêle et grandit avec-dans-pour la mission à accomplir. 

Certainement aussi, à l’occasion de sa canonisation, on continuera encore plus à écrire à son sujet pour le faire connaître davantage et mieux à notre monde qui souvent se trace des parcours de vie qui emmènent loin de l’Evangile et de tout simple humanisme. Et sûrement, parmi ceux qui ont aimé ce pontife, exceptionnel à plus d’un point de vue, y en aura-t-il qui mettront en évidence une infinité de mérites, théologiques et interdisciplinaires, qu’il a su ‘collectionner’ pendant son pontificat (ce dernier exceptionnellement long lui aussi). Mérites en christologie, en mariologie, en philosophie, en anthropologie, en sociologie, en science et art des communications, ainsi de suite[1]

Pour ma part, je voudrais, en tant que simple missionnaire, rendre hommage à ce pape ‘magnifique’, comme quelqu’un qui a pu s’inspirer de sa vaste pensée et de son témoignage de sainteté, au milieu des vicissitudes de la mission dans l’après-Vatican II, en une saison de reprise pour la mission, laborieuse, entre hésitations pénibles et nouveaux élans.

Il est vrai que je me mets à écrire cet hommage à la veille de sa canonisation, mais la pensée de le féliciter d’une façon ou l’autre me poursuit depuis longtemps. Cette pensée est devenue un désir, surtout, étant moi-même présent, place Saint-Pierre, lors de sa béatification. Et un devoir de reconnaissance aussi car il est le pape du temps de mon sacerdoce et de ma mission à son début et en sa consolidation. De plus, j’ai eu l’honneur de le côtoyer au gré des chances de la vie : j’ai servi comme diacre à la Messe de son intronisation, en 1978, portant son pallium ; et, puis, j’ai pu lui manifester mon total dévouement lors d’un ‘baciamano’ où je remettais dans ses mains ma vie de missionnaire. C’était précisément à l’occasion de mon 25ème anniversaire de sacerdoce, en 2003, au moment ou j’avais quitté le Sénégal pour me préparer à ma nouvelle affectation en R. D. Congo.

Cependant, pour être sincère, la motivation plus profonde du présent hommage réside dans l’immense gratitude que je nourris envers lui à partir d’un livre que j’ai pu éditer l’an dernier, à Kinshasa. En effet, sans ce pape, ce livre, centré sur la communion missionnaire et la nouvelle évangélisation, n’aurait jamais pu être conçu. Puisque, c’est bien Jean-Paul II, qui, le premier, a pris à son compte ces deux sujets dans son magistère, me permettant ainsi d’analyser le lien qui existe entre eux et de les rattacher à la présence du Christ dans son Eglise, parmi nous[2].

Ainsi donc, et dans les limites d’un hommage, je vais essayer de relever l’impulsion déterminante qu’il a donnée à la mission de l’Eglise au cours de son pontificat. Ce temps que je serais tenté de  considérer comme l’époque de la grandeur retrouvée de la mission, l’époque où, du moins, la grandeur de la mission est devenue plus perceptible. Et cela, grâce à Jean-Paul II, au Concile Vatican II tout d’abord, et aux papes de l’après-Concile. C’est pourquoi, finalement, j’offre de tout cœur cet hommage aussi aux Pères du Concile Vatican II et à tous les pontifes postconciliaires, notamment à Jean XXIII qui a été à l’origine de ce qu’on a pu appeler la révolution missionnaire de Vatican II et qui si emblématiquement participera, le même jour, à l’honneur des autels, en compagnie de Jean-Paul II.

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Jean-Paul II, le grand missionnaire

Saint Jean-Paul II aura été un pape extraordinairement épris de la mission à telle enseigne qu’on lui décernerait de tout cœur le titre de ‘Saint Jean-Paul le Grand’, en sous-entendant aussi ‘le grand missionnaire’ ; missionnaire de race, à la hauteur même d’un saint Paul, d’un saint François Xavier, pour en donner quelques exemples.

Il l’a été avant tout par sa spéciale sensibilité pastorale qui, se renforçant à la lumière du « Christ rédempteur » et dans une relation d’appartenance totale à Marie (Totus tuus),  l’a porté à faire de tout événement ecclésial une occasion d’évangélisation au dedans comme en dehors de l’Eglise. On peut dire que, sous son magistère, toutes ses activités - voyages, réceptions, synodes, journées mondiales de la jeunesse, congrès, documents et publications, etc -,  se sont transformées, presque toujours, en moyens de promotion de l’esprit missionnaire de l’Eglise ; d’une Eglise qui, suite au Concile Vatican II, voulait et devait se montrer, conséquemment et concrètement, toute entière missionnaire, dans toutes ses composantes, toujours et partout.

C’est donc par sa façon d’accomplir son mandat de vicaire du Christ, sur les voies de la mission tracées par Vatican II, qu’il deviendra un pape extraordinairement missionnaire. Car c’est par là, par sa façon, exceptionnellement tenace et vivace, d’être et d’agir comme pape, qu’il parviendra à transformer le visage de la mission de l’Eglise de son et de notre temps. Il mettra à profit, justement, ses tâches pontificales: les voyages, l’indiction et participation aux synodes continentaux, les multiples gestes prophétiques et, spécialement, sa doctrine missiologique, innovatrice, qui imprègne ses documents dont le nombre pourrait dépasser les interventions magistérielles de tout autre pontife.

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Les voyages

Tout le monde sait que jamais un pape a visité notre planète comme Jean-Paul II. En se rendant dans plus de 102 pays du globe pour environ un million deux cent mille kilomètres, il aurait parcouru, selon les calculs de ces proches collaborateurs, quelque chose comme trois fois la distance qu’il y a entre la terre et la lune et 28 fois la circonférence de la terre[3]. Ce qui lui a permis de connaître l’humanité dans sa plus vaste extension culturelle et religieuse, de toucher directement les situations sociales et politiques des nations, de rencontrer les hommes et les femmes du monde entier en se mêlant aux problématiques humaines propres à leurs contextes de vie.

Par ailleurs, les reportages sur ses voyages nous font connaître le programme de ses visites. Elles sont en bonne partie remplies de rendez-vous en vue de se faire présent à toutes les catégories de personnes possibles : des chefs religieux aux minorités marginalisées, des élites intellectuelles aux ouvriers débauchés, des enfants aux jeunes, des personnes consacrées aux athées, etc.

Et cela, dans un but explicitement et authentiquement missionnaire, imitant Pierre « qui rendait visite à tous » (Ac 9, 32). C’était immanquablement pour la même finalité : annoncer l’Evangile, confirmer ses frères dans la foi, consoler l’Eglise et rencontrer l’homme[4]. Cet homme qu’il a indiqué comme la route qui nous mène à Dieu, et même, « la première route que l’Eglise doit suivre pour l’accomplissement de sa mission » (Christifideles Laici, 36).

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Les Synodes continentaux

De même, la célébration des Synodes continentaux (une nouveauté emblématique inaugurée par lui), aura offert des occasions propices pour insuffler, jusqu’aux racines culturelles des cinq continents, l’esprit absolument missionnaire de Vatican II. Chapeautés par Jean-Paul II, ces synodes ont été hautement providentiels du fait qu’ils ont amorcé toute une série de démarches permettant de photographier les diverses situations missionnaires continentales en vue d’en saisir les défis majeurs propres à chaque contexte. Le tout, pour aider à ce que ces défis soient relevés et deviennent le souci de l’Eglise toute entière.

Par ailleurs, c’est grâce à ces synodes, véritables sources de missiographie, que tout le monde aura pu connaître le spécifique missionnaire de chaque continent. L’Afrique avec son défi d’inculturation à relever par une Eglise qui se reconnaît famille de Dieu[5] ; l’Amérique Latine avec les défis de ses problématiques sociales (dues au clivage croissant et scandaleux entre nantis et démunis), prenant l’option préférentielle envers les pauvres et misant sur la pastorale des communautés de base[6]; l’Asie avec son défi de dialogue avec les religions (presque toutes présentes dans ce continent avant même le christianisme) dans un cadre culturel qui aspire à l’harmonie des altérités[7]; l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie… défiées par une société sécularisée (où de grands pans de population deviennent de plus en plus indifférents à la dimension religieuse de l’être humain), et invoquant un retour au sources évangéliques d’amour et d’unité[8];  l’Océanie, enfin, avec son défi d’unité, de communication et de coordination des efforts missionnaires au milieu d’immenses distances d’eaux de mer[9].

Ces travaux synodaux se révélèrent aussi comme l’instance providentielle pour relancer l’appel à l’unité des chrétiens et pourvoir à une nouvelle organisation de l’évangélisation dans tous les continents.

En clair, il s’agissait pour les cinq continents d’entreprendre une nouvelle phase de la mission, à réaliser dorénavant en esprit de service et par un témoignage de sainteté et de communion. Une phase qui, par ailleurs servirait aussi bien à relancer les efforts pour parfaire la mission ad gentes qu’à se disposer à relever la tâche de la nouvelle évangélisation qui devenait de plus en plus urgente pour tous les continents[10].

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Les gestes prophétiques

Dans cette transformation du visage de la mission allaient jouer un rôle inestimable de multiples gestes prophétiques, inédits, fruits de l’invention de saint Jean-Paul II. Ceux-ci, étant aussi bien des signes de son charisme de créativité qu’expression de son attachement dévoué, ainsi que de sa volonté de faire progresser la mission, selon le dessein de Dieu et les besoins de salut du monde.

Des tous ces gestes, faisons mention seulement de l’initiative d’Assise, du prophétisme missionnaire inhérent à cette ‘Rencontre interreligieuse de prière pour la paix ‘, organisée et animée par lui, en 1986.

Est-ce qu’en promouvant cette rencontre, Jean-Paul II gardait dans sa mémoire ce que le Concile avait souhaité: « nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (Gaudium et Spes, 22) ? Bien sûr, car il s’y référera en Redemptoris Missio (n. 6). Savait-il que ce geste risquait de choquer pas mal de gens d’Eglise restés solidement ancrés aux voies traditionnelles du salut ? Est-ce qu’il prévoyait les conséquences de cet acte ?

Toujours est-il qu’à partir de cette initiative vraiment prophétique, fleuron de son pontificat, tout a changé, ou du moins tout pouvait changer, au niveau du pluralisme culturel et religieux. Et cela, dans la mesure où cet acte prophétique aurait instauré dans l’Eglise le style du dialogue comme attitude de vie ordinaire. Un style de vie qui, comportant respect, amour accueillant, partage et solidarité envers ‘ l’autre’ (prochain), est capable de renouveler, selon l’esprit de l’Evangile, les relations de l’Eglise ad intra et celles ad extra, l’œcuménisme et les rapports interreligieux[11]. Ce qui semblait jeter - dans un monde de plus en plus globalisé, pluriel et en mouvement de rencontre entre peuples et cultures -, la semence de solution aux conflits dus au manque de bienveillante acceptation des légitimes diversités de tout genre.

Ainsi, Jean-Paul II offrait à la communauté chrétienne et aux hommes de bonne volonté de quoi porter de l’avant la « mission intime » de l’Eglise,  redécouverte par Vatican II et consistant dans la fraternité universelle (cf. Gaudium et Spes 38.42.92). Dès lors, les bases étaient solidement posées pour ce qu’il appelle « la globalisation « de la » et  «  dans la » solidarité » ; à voir comme une aspiration possible marquant le progrès de cette « civilisation de l’amour », chère à Paul VI, et apportant un gage sûr de véritable paix, dans la justice, pour l’avenir de l’humanité[12].

En fait, de tout cela, c’est le dialogue qui ressortira avec toute sa valeur de modalité de rencontre entre les hommes et les groupes humains de toute extraction. Le dialogue devenait, ainsi, un moyen d’évangélisation. Il devenait la bonne route à suivre ; un témoignage de grande efficacité pour la mission parce que porteur des valeurs évangéliques fondamentales : l’amour et  la communion, la justice et la paix. En vérité, l’authentique dialogue n’est tel que s’il est une expression et un signe d’amour. C’est seulement ainsi qu’il peut devenir ferment de nouvelles relations entre personnes et groupes.

En cela, aucun repli, aucune stratégie complaisante, mais bien plutôt un retour aux sources -  chose habituelle chez ce pontife, du ressort de sa forma mentis. Et, dans notre cas, il s’agissait de remonter jusqu’à la source du dialogue qu’est la communion de Dieu, Un et Trine. Car, comme Jean-Paul II lui-même le disait au Sénégal « Notre Dieu est un Dieu de la paix… Il est un Dieu de dialogue, qui, depuis les origines, s’est engagé dans un dialogue de salut avec l’humanité qu’Il a créée, un dialogue qui continue aujourd’hui et qui se poursuivra jusqu’à la fin des temps »[13].

Donc, voyages, synodes, gestes prophétiques qui, dans leur déploiement, ont donné à ce pape l’occasion de mieux fixer certains points de la grammaire de la mission: en  revenant justement à ses sources trinitaires; en la recentrant sur le Christ ; en la livrant à la force protagoniste et entraînante de l’Esprit Saint. Bref, d’en faire une réalité ecclésiale de première importance dans l’orbite du Royaume de Dieu.

D’ailleurs, c’est dans le sillage de ce puissant envol missionnaire dont il est protagoniste, que progresse la pratique, au sein de l’Eglise, d’un nouveau type de coopération missionnaire. Celle-ci, peu à peu, cessera d’être liée exclusivement aux centres romains pour devenir davantage le fruit de la réciprocité entre les Eglises sœurs du monde entier[14].  

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La missiologie

En outre, Jean-Paul II s’impose mieux encore comme pontife extraordinairement missionnaire grâce à ce qu’il a écrit sur la mission, confirmant et parachevant par là son attachement à la cause missionnaire.

Effectivement, en plus d’avoir vécu son ministère selon une forte orientation missionnaire apte à promouvoir dans le même sens l’esprit et l’engagement de toute l’Eglise, ce saint pontife a réfléchi et  écrit abondamment et profondément sur la mission. Et cela, dans le cadre d’une théologie qu’il propose avec les contours d’une science vitale. Il donnait ainsi de l’essor à un filon de la théologie qui se rapproche de celle de premiers siècles de l’Eglise et sensible aux ‘signes des temps’. Il s’agit d’une théologie qui prend son élan à partir des réalités de la vie courante des chrétiens. Et qui, par après, sait redescendre sur leur vécu, en leur apportant les bienfaits de sa réflexion. Le tout, en vue de leur croissance spirituelle et d’une plus grande fidélité à Dieu et à ses projets d’amour sur l’Eglise et le monde.

Pourtant sa réflexion missiologique - qui bénéficie de cette approche théologique capable de combiner la foi-dogme avec l’expérience de vie personnelle et ecclésiale des disciples du Christ -, nous lègue une vision de la mission parmi les plus claires; libre de toute équivoque, attrayante et facile à être endossée par tout chrétien.    

Il suffit de lire Redemptoris Missio pour s’en rendre compte. Cette encyclique qui, soit dit en passant, est à prendre comme le document qui contient, comme en un sommet, la synthèse plus organique de la théologie de la mission de Jean-Paul II[15]. Synthèse qui évidemment se reflète pour l’essentiel sur les autres documents de nature missionnaire de son magistère.Bien que, dans ces derniers, la même théologie soit articulée différemment en vue de mieux l’adapter soit au bénéfice de chaque branche ecclésiale (Christifideles Laici pour les laïcs, Vita Consecrata pour les personnes consacrées,  Pastores Dabo Vobis pour les prêtres…), soit au bénéfice des cinq continents (comme c’est le cas pour Ecclesia in Africa et pour les autres Exhortations apostoliques relatives aux autres continents).

Or, dans Redemptoris Missio, la perception de la mission est d’un caractère vraiment vital. En effet, se situant dans un cadre dynamique qui vise le renouvellement de la foi et de la vie chrétienne, cette encyclique dit que : « la mission renouvelle l’Eglise, renforce la foi et l’identité chrétienne, donne un regain d’enthousiasme et des motivations nouvelles » (2).

On le voit, ce texte représente un éloge superlatif de la mission, et de surcroît plein d’implications sur lesquelles il convient de nous attarder tant soit peu. Suite à cet éloge de la mission, si limpide et prometteur, on peut affirmer ceci : si dans la foi en Christ tout est grâce, la mission aussi est grâce pour l’Eglise, pour le chrétien et pour tous finalement (cf. Rm 1, 5), comme cela sera signifié plus explicitement par Benoît XVI[16]. Cependant d’après le passage cité, la mission est là pour transmettre une grâce spécifique, de renouvellement et de solidification de l’esprit chrétien et de la vie en Eglise et donc elle ne peut d’aucune façon être négligée. 

Mais on peut dire aussi que,  par cette réflexion, Jean-Paul II conduit les esprits à dépasser toute résistance pour qu’ils puissent s’ouvrir sereinement à la mission, leur évitant ainsi le risque d’apercevoir la mission comme quelque chose d’étranger, dérangeant leur chemin spirituel, ou, pire encore une situation dépassée et inutile pour la vie chrétienne personnelle et ecclésiale, ainsi que trop de ses contemporains tendaient à le croire. Pourtant, cette affirmation, à elle seule, est capable de confirmer le peuple de Dieu dans son engagement missionnaire. Et, mieux encore, par elle, le pape transmet à chaque chrétien un grand enthousiasme pour la mission, le motivant à y participer joyeusement.

Par ailleurs, la beauté intrinsèque de ce texte nous pousse à en rajouter.

En fait, cette sorte de déclaration d’intention est censée marquer une époque de vraie renaissance pour la mission dans la mesure où ce qu’elle signifie prolonge et complète, d’un côté, les acquis de Vatican II et, de l’autre, conduit l’imaginaire chrétien à considérer la mission dans toute sa positivité.

Or, tout compte fait, cela manifeste un acte courageux de la part de Jean-Paul II. Car, par là, il conduisait l’Eglise, ni plus ni moins, à avoir un nouveau regard sur la mission, alors que pesait encore sur celle-ci le lourd héritage de son passé. Un passé de la mission, en général admirable, héroïque, tissé d’exploits merveilleux, mais aussi parsemé d’équivoques et de bavures. Surtout, à l’époque où la mission péchait de connivence, explicite ou non, avec le colonialisme et, plus loin encore, avec l’esclavagisme et le système de tabula rasa, produits absurdes d’une stratégie de conquête, et de discrimination, envenimant la suite des bonnes relations entre peuples. Si bien que la réflexion du Souverain Pontife voulait disposer les esprits à se réconcilier avec la mission, tout en reconnaissant avec contrition et en intégrant dans la foi (comme lui-même l’avait fait en l’île de Gorée), le ‘péché’, la honte ecclésiale de tels phénomènes de l’histoire qui ont troublé l’adhésion des peuples au christianisme et pire encore piétiné ici et là la dignité de nos frères et sœurs en humanité et leur droit à la liberté religieuse[17].

En plus, la méditation de ce passage peut soulever une question : « Qu’est-ce qui a rendu si audacieux Jean-Paul II à l’égard de la mission ? ». Les réponses peuvent être évidemment multiples. Cependant une réponse pourrait venir de sa connaissance-assimilation de la théologie missionnaire de Vatican II. En y ayant participé, il savait bien que ce Concile (qui « découvre » l’Eglise comme communion), avait rattaché la mission à sa source primordiale, à savoir la communion trinitaire[18].  Et cela nous apparaît dans ce beau texte, dont la portée sémantique est digne d’être approfondie encore aujourd’hui: «Dans son pèlerinage l’Eglise est, par sa nature, missionnaire, puisqu’elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père…de « l’amour fontal »… de la charité de Dieu… » (Ad Gentes 2). Il savait donc de source conciliaire que la mission était une valeur absolue, venant de la communion de Dieu, et comme telle il devait la promouvoir au-delà de tout, même au-delà des contradictions liées à la mission dans son volet d’activité humaine qui se déploie forcément au sein des limites et des contraintes de l’histoire. Il pouvait se dire alors que : « Puisque la mission est, avant tout, l’œuvre de Dieu-Trinité (Missio Dei), rien ne peut l’arrêter ». Surtout, parce que la mission à cause de son rattachement à la communion trinitaire, possède justement la grâce de véhiculer auprès des personnes humaines une telle communion divine (cf. Mt 28, 19 ; Ga 4, 4-7), à quoi toute personne était appelée à participer conformément au plan prévu par Dieu depuis toujours (cf. Ep 1, 9-10 ; Col 1, 19-20).

Ce qui peut expliquer aussi le repêchage par Redemptoris Missio d’une définition de la mission parmi les plus ardues contenue dans le décret Ad Gentes au numéro 9 : « L’activité missionnaire n’est rien d’autre, elle n’est rien de moins que la manifestation du dessein de Dieu, son épiphanie et sa réalisation dans le monde et son histoire, dans laquelle Dieu conduit clairement à son terme, au moyen de la mission, l’histoire du salut » (41). Et pour cause, car, ajoutait ce même numéro d’Ad Gentes, la mission : « rend présent le Christ auteur du salut » (cf. Mt 18, 20 ; 28, 20).

S’il est ainsi, on peut dire que le cadre de théologie missionnaire, auquel Jean-Paul II se réfère, nous fait accéder au véritable sommet de la mission chrétienne. Cadre qui pourrait rehausser l’esprit et la pratique missionnaire de l’Eglise une fois que la présence du Seigneur ressuscité se serait établie au milieu de ses disciples vivant en communion. Mais aussi, cadre où saisir la mission elle-même comme une activité qui réalise pleinement la vocation propre à l’Eglise, à savoir celle d’être sacrement de la présence du Christ; de « rendre présent Jésus Christ au milieu des hommes  », comme écrivait le P. de Lubac[19].    

D’ailleurs nous connaissons le grand développement donné par saint Jean-Paul II à cette approche trinitaire et, à la fois, communionnelle de la mission. C’est lui, en effet, qui lui assurera une continuité tout au long de sa production magistérielle. Il nous dira alors, dans cette même encyclique,   que c’est dans la « communion que réside le fondement de la fécondité de la mission » (75). De même, il nous parlera de « communion missionnaire » à l’image de la Trinité (cf. Christifideles Laici 32) ; du prêtre comme « homme de communion » (Pastores Dabo Vobis 18 ; 43) dont l’identité vocationnelle et missionnaire, ainsi que celle des autres membres ecclésiaux, est façonnée justement par la communion de Dieu et de l’Eglise[20];   de « la spiritualité de la communion » ; de l’Eglise et de chaque communauté chrétienne appelées à devenir « la maison et l’école de la communion » (cf. Novo Millennio Ineunte 43)…[21].

Et ce faisant il mettait en relief et à sa juste place la dimension communautaire de la vie chrétienne et ecclésiale comme un facteur de haut témoignage missionnaire. A tel point qu’il percevra toute communauté des disciples du Christ - grâce à leur communion, en tant que reflet de celle de la Trinité -, comme un lieu de témoignage et de rencontre avec le Seigneur vivant en elle : “Dans la vie de communauté, on doit pouvoir en quelque sorte saisir que la communion fraternelle, avant d’être un moyen pour une mission déterminée, est un lieu théologal où l’on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité (cf. Mt 18,20)” (Vita Consecrata 42)[22].

Pourtant, on comprend mieux dans son épaisseur l’affirmation de pape François lorsqu’il écrit : «L’évêque doit toujours favoriser la communion missionnaire dans son Église diocésaine en poursuivant l’idéal des premières communautés chrétiennes, dans lesquelles les croyants avaient un seul cœur et une seule âme (cf. Ac 4, 32) » (Evangelii Gaudium 31).       

Mais ce n’est pas tout, car la lecture attentive de Redemptoris Missio nous réserve une caractérisation bien vigoureuse de la mission. En effet, ce même n. 2 dira que la mission est « le premier service que l’Eglise peut rendre à tout homme et à l’humanité entière dans le monde actuel… ». Le n. 3 parle de la mission comme « un devoir suprême ». Le n. 32 dit que la mission « n’est plus conçue comme une tâche marginale de l’Eglise mais elle est intégrée dans le cœur de sa vie comme un engagement fondamental de tout le peuple de Dieu ». Le n. 40 perçoit dans la mission « le plus grand des défis pour l’Eglise ».

Or, ce langage qui caractérise la mission en des termes si absolus, comme s’il s’agissait justement de définir quelque chose de valeur unique, apparaît, avec raison, comme la manière de Jean-Paul II de transmettre aux fidèles une conviction datée de Vatican II. Selon celle-ci, la mission propre à la nature de l’Eglise, en est indissociable. Il est donc aisé de comprendre que l’Eglise n’est telle que si elle est missionnaire. Si bien que la conclusion à retenir est bien qu’il n’y a pas de mission sans l’Eglise, mais aussi qu’il n’y a pas d’Eglise sans la mission. Cela augmente de manière exponentielle la valeur et l’importance de la mission: « Pour le chrétien individuel comme pour l’Église entière, la cause missionnaire doit avoir la première place, car elle concerne le destin éternel des hommes et répond au dessein mystérieux et miséricordieux de Dieu » (86).

Pour finir, remarquons que ces derniers passages font comprendre l’importance de la mission grâce à des raisons foncièrement théologiques. De sorte que ces mêmes raisons permettent à Jean-Paul II de souligner l’importance de la formation missionnaire et donc de la valorisation de la missiologie qui n’est que le discours, la science de la mission. Ainsi au n. 83, il est dit que la tâche de formation à la mission est ‘centrale dans la vie chrétienne’. C’est pourquoi: « L’enseignement théologique ne peut ni ne doit ignorer la mission universelle de l’Eglise, l’œcuménisme, l’étude des grandes religions et de la missiologie »[23]. Par ailleurs, ce même numéro recommande que certains puissent se spécialiser en missiologie. Et cela, dans le but, comme dans le cas des Œuvres Pontificales Missionnaires, de « promouvoir l’esprit missionnaire universel au sein du peuple de Dieu »(84).

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Conclusion

Ainsi, par tout ce qu’on vient de dire et ce qu’on pourrait encore ajouter, Jean-Paul II nous est manifesté tel un authentique disciple du Christ, un pape admirable, d’une extraordinaire efficacité,  profondément pénétré de la cause missionnaire dans tout ce qu’il a entrepris. L’accent prophétique de ses innombrables interventions orales et écrites ; sa proximité compatissante avec l’humanité de notre temps ; ses bains de foules en toute occasion pour rencontrer l’homme, afin que celui-ci puisse participer au salut apporté par le Redemptoris homini, font de ce pape l’un des plus grands missionnaire de l’histoire.

Cependant, nous osons croire que ce point de vue concernant la grandeur missionnaire de Jean-Paul II, confié au présent hommage, sera encore plus unanimement partagé lorsqu’on découvrira mieux les deux lignes dynamiques de sa missiologie, évoquées plus haut, la « Nouvelle Evangélisation » et la « Communion Missionnaire ». Et surtout, lorsqu’on réalisera que ces deux concepts peuvent se combiner, dans leur dynamisme. Et que cela mettra l’Eglise en condition de devenir en plénitude le sacrement de la présence du Christ ressuscité. Du Seigneur qui, ainsi, donnera à l’Eglise, chaque jour, de parfaire la nouvelle évangélisation du monde dans la force de son Esprit.

Merci saint Jean-Paul II ! La passion pour la mission t’a sanctifié et, par toi, la mission est devenue pour nous tous un chemin d’avenir, un chemin de joie : Evangelii gaudium !

Père Domenico Arena, omi
Professeur de missiologie
Institut Africain des Sciences de la Mission (Kinshasa)
E-mail Arena


Notes:

[1] Cf. COLZANI, G., “L’antropologia della missione in Giovanni Paolo II”, in CAVALLOTTO, G., (a cura di), Missione e missionarietà in Giovanni Paolo II, Roma, 2004, p. 77-83; GAGLIANONE, R., “La “missione” al servizio della pace, della giustizia e della promozione umana”, in Ibid., p. 135-145; GRONCHI, M., « Cristologia e missione nel magistero di Giovanni Paolo II », in Ibid., p. 69-76; MUYA, J. I., “ Inculturazione come correlazione tra Vangelo e culture in Giovanni Paolo II”, in Ibid., p. 125-134; ONAH, G. I., “”Fides et ratio” in prospettiva missionaria”, in Ibid., p. 147-152; SABBARESE, L., “Diritto e missione”, in Ibid., p. 153-179.  

[2] Cf. ARENA, D., Le Christ parmi nous (Mt 18, 20). La communion missionnaire, perspective de nouvelle évangélisation, Kinshasa, 2013.

[3] Cf. DIAS, I., « The missions in the pontificate of pope John Paul II », in CAVALLOTTO, Missione…, p. 55.

[4]Cf.  CAVALLOTTO, G., « Duc in altum », in Ibid., p. 7.

[5] Cf. TREVISIOL, A., “”Ecclesia in Africa”:elementi di un nuovo progetto missionario”, in Ibid., p. 227-241.

[6] Cf. STELLIN, V. G., “La Iglesia en América: nueva evangelización y en camino hacia la misión “Ad Gentes”, in Ibid., p. 201-226.

[7] Cf. MACHADO, F. A., “The Church in Asia: the announcement of Christ and enconter (sic!) with religions”, in Ibid., p. 243-264.

[8] Cf. DOTOLO, C., « « La Chiesa in Europa » : terra di missione ? », in Ibid., p. 183-199.

[9] Cf. TEBAY, N., «Presenting Jesus Christ in ways appropriate for the peoples of Oceania », in Ibid., p. 265-271.

[10] Cf. CAVALLOTTO, “Duc…”, p. 23-26.

[11] Cf. FORTINO, E. F., « Il movimento ecumenico verso l’unità con Cristo”, in Ibid., p. 85-108; MACHADO, F. A., “Interreligious dialogue: an essential part of the evangelizing mission of the Church”, in Ibid., p. 109-123.

[12] CAVALLOTTO, «  Duc… », p. 32.

[13]« Chrétiens et Musulmans doivent être des personnes de dialogue », in La Documentation Catholique, n° 7, 1992, p. 326-327.

[14] Cf. CAVALLOTTO, “Duc…”, p. 29.

[15] Cf. COLZANI, G., “”Redemptoris Missio”. Un decennio di bibliografia. 1990-2002”, in CAVALLOTTO, Mission …,  p. 275-287.

[16] Cf. RATZINGER, J., La comunione nella Chiesa, Cinisello Balsamo (MI), 2004, p. 73. 

[17] Cf. ARENA, Le Christ…, p. 238-252.

[18] « Depuis les premières années de mon service épiscopal, et justement grâce au Concile, il m’a été donné de vivre la communion fraternelle de l’Episcopat. Comme prêtre de l’archidiocèse de Cracovie, j’avais expérimenté ce qu’était la communion fraternelle du presbyterium, et le Concile a ouvert une dimension nouvelle à cette expérience » : « Testament de Jean-Paul II », in La Documentation Catholique, n° 2336, 2005, p. 487.

[19]DE LUBAC, H., “Meditazione sulla Chiesa”, in Opera omnia, a cura di E. GUERRIERO, vol. VIII, Milano, 1979, p. 148.

[20]L’identité sacerdotale – ont écrit les Pères synodaux – comme toute identité chrétienne, prend sa source dans la Très Sainte Trinité ", qui se révèle et se communique aux hommes dans le Christ, constituant, en Lui et par l’action de l’Esprit, l’Église comme " le germe et le commencement " du Royaume. L’exhortation Christifideles laici, synthétisant l’enseignement du Concile, présente l’Église comme mystère, communion et mission ; " elle est mystère parce que l’amour et la vie du Père, du Fils et de l’Esprit Saint sont le don absolument gratuit offert à tous ceux qui sont nés de l’eau et de l’Esprit (cf. Jn 3, 5), appelés à vivre la communion même de Dieu, à la manifester et à la communiquer dans l’histoire (mission) » : (Pastores Dabo Vobis 12).      

[21]Cf. CAVALLOTTO, « Duc… », p. 26-28.

[22] « La communauté des Apôtres avec Jésus est le modèle de leur vie ; il avait réuni les Douze autour de lui pour en faire ses compagnons et ses envoyés (Mc 3, 14). L’appel et la présence du Seigneur au milieu des Oblats aujourd’hui les unissent dans la charité et l’obéissance pour leur faire revivre l’unité des Apôtres avec lui, ainsi que leur mission commune dans son Esprit (3)» : Constitutions et Règles de la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, Rome, 2000, p. 23.

[23] Ce qui avait été préconisé déjà en 1940 : cf. SEUMOIS,  A., Introduction à la Missiologie, Schöneck, 1952, p. 388.

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