Nous sommes le 21/03/2019 et il est 19h19 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Mission de la vie consacrée
(Sébastien Bangandu, aa)

Ce 21/03/2019, voici la contribution de Sébastien, prêtre de la Congrégation des Augustins de l'Assomption. La vie consacrée ne se développe que si elle accepte de grandir dans la fidélité à l'inspiration première. Il lui faut constamment canaliser ces deux attitudes en apparences contraires: la continuité et le renouvellement. L'internaute y découvrira l'esprit propre à Espace-Adveniat, "un espace de solidarité avec les pèlerins de l'Inconnu", le souffle de migration digitale, la nouvelle évangélisation en ligne pour la plus grande gloire de Dieu et le salut du monde.

Bouton4

Bouton4

Que dire de la dimension prophétique
de la vie consacrée?

(Sébastien Bangandu, aa)

Introduction

D'entrée de jeu, qu'il nous suffise de préciser que la vie consacrée n'a pas le monopole du prophétisme dans l'Eglise. Car ce don de prophète est vécu de manière tout à fait différente et personnelle par tout chrétien. Cette participation de chaque baptisé à la vie prophétique en Eglise est une affirmation de Vatican II dans son texte sur l'Eglise: «Le peuple de Dieu participe aussi de la fonction prophétique du Christ en répandant un vivant témoignage au sujet de celui-ci, surtout par la vie de foi et de charité» (LG n°12).

Ceci dit, l'absence du prophétisme dans une vie consacrée doit être considérée comme une stérilité de cette dernière, dans la mesure où elle ferait de la personne consacrée un esclave des événements. Or, la nature publique de l'engagement de la personne consacrée à vivre la radicalité du projet évangélique constitue déjà pour elle un appel pressant et permanent à agir de manière prophétique[1].

Et comme témoin, la personne consacrée est un prophète dont la vie interpelle et invite à une véritable «métanoia», ainsi que nous le rappelle Benoît XVI: «La vie consacrée est appelée à ce témoignage prophétique, liée à sa double aptitude contemplative et active. Il est en effet donné aux consacrés de manifester le primat de Dieu, la passion pour l'Evangile, mis en pratique comme une force de vie et annoncé aux pauvres et aux laissés-pour-compte de la terre»[2].

Mais comment la vocation prophétique interpelle-t-elle la vocation à la vie consacrée aujourd'hui? C'est ce que nous allons essayer de préciser en le reformulant en fonction du témoignage que la personne consacrée est appelée à donner au monde autour d'elle. En effet, il sera question de démontrer que la personne consacrée répond effectivement à sa vocation prophétique à travers sa réponse toujours renouvelée à l'appel du Christ, par l'actualisation du charisme de son fondateur et à partir du témoignage de la vie fraternelle en communauté.

1. Réponse à un appel

Le mot ‘vocation' est souvent employé de manière restrictive. Le cas le plus usuel est celui de l'appel à la vie sacerdotale ou religieuse. Une telle conception de la vocation ne peut qu'en tronquer la richesse. En réalité, la vocation est un phénomène universel, quoique varié dans ses applications, comme d'ailleurs il en est de l'identité de chacun. Mais tous, nous nous rejoignons dans le souci de répondre à ce qui, un jour, nous est apparu comme donnant sens à notre vie. Ainsi, en répondant à un tel appel particulier, je suis dans la ligne commune qui pousse tout être à découvrir ce pourquoi il est fait[3]. De ce point de vue, il convient de présenter la vie consacrée comme une manière à côté d'une autre de répondre à l'appel de Dieu.

Notons, par ailleurs, que dans ce processus, c'est Dieu qui parle le premier. Ainsi, l'idée ou le concept d'appeler  implique de prendre la parole le premier. Et c'est ce qui se passe dans la perspective chrétienne où il revient au maître de choisir ses disciples : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16). Dès lors, l'important pour nous n'est plus de chercher des maîtres, mais de nous laisser trouver par le Seigneur. C'est Lui qui nous cherche, à nous d'écouter ses appels et d'y répondre[4].

Aurons-nous jamais fini d'entendre cet appel? Le risque est de croire y répondre parce qu'on se laisse conduire par tous les mouvements dans lesquels la nature ou la grâce nous entraîne. Rappelons-nous que le peuple d'Israël, avant d'atteindre la terre promise devait aller des campements en campements avant de découvrir la terre que l'Eternel lui destinait. C'est dire que nous sommes là en présence d'une réalité qui couvre toute la durée de notre existence.

Pour la personne consacrée, elle est une invitation à se réaliser dans le monde en se mettant à la suite du Christ, dans l'observance des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Cela étant, il n'y a pas de vie consacrée sérieuse sans la conscience d'un appel reçu de Dieu. Et chacun de nous pourrait faire son propre récit de vocation, même si celui-ci n'aurait pas nécessairement le faste de la [vocation] d'Essaie ou d'Ezéchiel. On y trouverait tout de même les constantes de la conscience prophétique: initiative divine, irrésistibilité de l'appel, personnalisation de la personne, efficacité du message[5].

Percevoir la pertinence de cet appel conduit à se mettre humblement au service du Christ. Et c'est là que la personne consacrée mesure l'essentiel de l'accessoire et se résout à se vouer totalement à l'essentiel. Mais quand on s'est appelé soi-même, on est toujours porté à faire ce que l'on veut et non ce que le Seigneur veut. Répondre à l'appel de Dieu n'est pas un sacrifice qui détruit, c'est un appel à être davantage ce que Dieu veut que nous soyons, aussi bien pour Lui que pour le monde. Donner sa vie est un engagement qui comporte des choix, des renoncements. Fondamentalement, répondre à l'appel du Christ de manière prophétique est une voie qui consacre notre autonomie et fait mûrir notre liberté en lui apprenant à recevoir l'existence comme un don de Dieu et non à la subir comme une nécessité.

Cette réponse trouve son effectivité dans la monotonie de notre quotidien, spécialement à travers le vécu des conseils évangéliques. Ceux-ci se trouvent être les trois sillons de l'unique champ de la vie consacrée contemplative et apostolique.

La chasteté peut être mise en lien avec «Valoir» (Kant). La gloire, compter aux yeux des autres, avoir une descendance... Et dans un monde «assoiffé de fécondité» comme on aime le dire de l'Afrique; ou dans un ‘monde obsédé' par le sexe[6], avec tous les scandales liés à cette question (viols, pédophilie, homosexualité), comment ne pas se risquer en professant ce vœu? De cette perversion, nul n'est épargné! L'équilibre en ce domaine est-il jamais assuré? Etre chaste n'est pas facile, du fait que nous sommes des êtres sexués qui brûlent du désir ardent d'être aimés et d'aimer. Mais ne réduisons pas notre vie religieuse aux problèmes du sexe! Il y a plus que cela.

De ce point de vue, la chasteté doit être vécue comme une réserve devant le mystère de l'autre, et non comme un mépris du corps. Elle est à la fois un don et une conquête, puisque en vivant la chasteté pour le Royaume, les personnes consacrées veulent montrer qu'il existe d'autres langages entre les humains que la génitalité, d'autres formes de fécondités. Ainsi, soutenue par sa foi en Jésus-Christ, la personne consacrée est appelée à vivre sa chasteté de manière responsable et dans la plus grande harmonie avec sa propre personne et son milieu de vie ambiant. Un tel projet ne peut se réaliser sans la culture rigoureuse d'une vie intérieure intense, soutenue par une volonté déterminée d'autodiscipline et des motivations vraies[7]. A l'hédonisme, esclave des sens, la chasteté oppose une expérience de joie et de liberté vécue dans l'humilité et la confiance en Dieu.

Quant au vœu de pauvreté, il peut être mis en lien avec l''Avoir'. Que signifie-t-il dans un contexte où la satisfaction des besoins élémentaires comme, manger, boire, habiter, se vêtir n'est pas toujours assurée? Le réduire au seul ‘avoir' ne signifie pas grand-chose, et c'est véritablement un non-sens. En d'autres termes, la pauvreté humaine en général, et de la personne consacrée en particulier est fondamentalement une pauvreté d'être et non de l'avoir. Il est donc important de ne pas fixer la pauvreté religieuse à son sens matériel, sinon elle devient simplement une sécurité de vie qui conforte la personne consacrée dans un individualisme ou un égoïsme spiritualisé.

Par contre, dans un monde où la richesse et la prospérité matérielles font prévaloir leur supériorité par rapport à l''être pauvre', le vœu de pauvreté doit convertir la personne consacrée à un être solidaire des pauvres, prêt à donner sa vie, à travailler de ses mains, de son intelligence pour soulager, tant soit peu la misère du monde. Du Père Emmanuel d'Alzon, notre fondateur, nous avons appris ceci que nous considérons comme important pour notre vie: le pauvre n'a pas le droit d'être paresseux. Et les personnes consacrées sont «comme des pauvres ayant besoin de travailler pour gagner leur vie»[8]. Il y a liée au travail, la peine, la fatigue! Mais nous avons à penser le travail en termes de responsabilité pour soi et pour les autres et d'efficacité pour rendre notre monde habitable, vivable.

Enfin, nous lions le vœu d'obéissance au ‘pouvoir'. Quoique consacrés à Dieu, nous sommes avant tout des hommes et des femmes de notre temps, mais aussi des êtres humains à part entière. Sensibles à l'autonomie et à la liberté, les personnes consacrées devraient aider à dénoncer toute forme de domination, d'asservissement. Mais il importe de savoir que dans la vie religieuse, il y a une forme de dépendance inévitable. Comment accepter de dépendre d'un autre? Précisons ici qu'il ne s'agit pas de se soumettre servilement aux caprices de certains, mais de «pouvoir-ensemble», selon l'expression d'Hannah Arendt[9], d'augmenter notre capacité de travailler pour un projet commun: le Royaume.

Compris de cette façon, le vœu d'obéissance, loin de nous infantiliser, devient le lieu où nous devrions découvrir la richesse d'une autorité bien exercée, celle qui nous aide à grandir dans notre vie de foi et dans nos engagements. En fait, la cohérence anthropologique de l'obéissance se déploie dans le fait qu'elle peut être réinventée dans l'idée éthique de disponibilité, et celle, politique, d'acceptation réciproque du regard communautaire[10].

Haut

2. A travers le charisme fondateur

L'histoire de la vie consacrée nous la montre en perpétuelle évolution. Et elle ne se développe que si elle accepte de grandir dans la fidélité à l'inspiration première. Il lui faut constamment canaliser ces deux attitudes en apparences contraires: la continuité et le renouvellement. Même si la congrégation est fondée par une sainte ou par un saint, le même esprit ne peut être maintenu qu'au prix d'une adaptation continuelle vis-à-vis de tant des changements, des générations successives et des diverses cultures. Ceci veut dire que la fidélité aux origines n'est pas répétition, elle est plutôt une invention permanente.

En tant que telle, elle actualise l'intuition fondatrice et, et tant qu'il y a des vocations, l'état de fondation se poursuit[11]. Les changements s'avèrent donc nécessaires pour assurer la continuité d'une famille religieuse, car comme le dit Jean-Claude GUY, un charisme ne peut durer qu'actualisé: «Quoiqu'il en soit des modalités, il nous faut reconnaître qu'un ordre religieux n'est jamais fondé une fois pour toutes, mais qu'il est en création continue, celle-ci se marquant souvent part des temps forts. Notre époque actuelle est, pour la vie religieuse, un de ces temps forts où elle doit être plus particulièrement attentive à rejoindre l'inspiration créatrice de la fondation. Il est donc important d'entreprendre une rénovation adaptée de leur vie»[12].

Or de tels changements ne sont possibles qu'avec la présence, dans les institutions religieuses, des personnes consacrées prophètes. Celles-ci doivent constamment éviter ce double danger: celui de se livrer sans contrôle à toutes les inspirations qui surgissent, ou celui de se figer dans les intuitions primitives. Ainsi, si le prophète se caractérise par la parole qu'il a mission de proférer de la part de Dieu, la personne consacrée pour sa part doit s'atteler à marcher à la suite du Christ en vivant sous la mouvance du charisme de son fondateur. En effet, le mot «charisme» n'apparaît pas clairement dans le texte de Vatican II, mais il est sous-jacent à Lumen Gentium n°43 qui dit que les conseils évangéliques sont un don divin que l'Eglise a reçu de son Seigneur et que, par sa grâce, elle conserve toujours.

Dans la théologie paulinienne, le charisme est un don de l'Esprit, fait à une personne, pour le bien de la communauté. Dans la perspective de Vatican II, le charisme est un don de Dieu à l'Eglise, qui s'incarne dans un fondateur et passe à sa famille religieuse. Ainsi se dessinent trois étapes: don à l'Eglise, don à un fondateur et par conséquent don à une communauté de disciples du fondateur. En ce sens, la personne consacrée devra désormais agir de manière à ne pas perdre contact avec l'intuition originelle du fondateur, mais de la rejoindre dans sa pureté. Aussi, devra-t-il revoir, d'après elle, son actuelle manière d'être et de chercher à exprimer son essence et à la vivre dans le contexte actuel[13].

En d'autres termes, il ne s'agit pas de faire de la restauration ou de l'archéologie, mais de reprendre l'impulsion originelle dans les conditions historiques qui ont changé et de la traduire, de la ré-exprimer: «L'important pour les religieux n'est pas de chercher par tous les moyens comment s'intégrer «dans le monde», comment «se mettre à la hauteur», mais d'aller rechercher ce que le fondateur a voulu, de redescendre aux sources. C'est seulement ainsi qu'ils pourront apporter quelque chose de vrai et d'unique, et être la parole que Dieu veut dire à travers eux au monde»[14].

3. En communauté fraternelle

La fraternité est une donnée fondamentale qui est non seulement constitutive de l'être humain, mais qui entre aussi dans la définition chrétienne de la personne. Certes, aux origines, il a existé des confréries d'extatiques, mais les prophètes dont nous parlons étaient surtout des fortes personnalités individuelles. Ceci dit, si la vie religieuse se veut prophétique, elle ne peut l'être aujourd'hui qu'en jouant la carte de la communauté, celle du «venez et voyez». Comme le souligne Jean-Claude GUY, la vie consacrée se doit d'être une école de prophètes: «La communion fraternelle est le terme et la raison d'être majeure des trois vœux»[15]. Pour sa part, le canoniste Beyer désignait la vie fraternelle en communauté comme une sorte de quatrième conseil évangélique (Cf. Canon 602).

Cette conception de la vie fraternelle en communauté fait appel à une évolution qui doit s'opérer grâce à la sensibilisation aux relations humaines, à un mouvement communautaire assez général dans la société, à la valorisation de la communication. Les personnes consacrées sont appelées à constamment meubler la qualité de la vie communautaire.

Et celle-ci doit davantage faire découvrir l'Eglise comme lieu de communion, susceptible de porter la communauté religieuse à vivre une fraternité où les relations se font plus simples, plus authentiques, moins formelles: «La profonde nature ecclésiale de la vie religieuse se traduit donc par la caractéristique de «communion» qui doit pénétrer les structures mêmes de vie communautaire et d'activités, dans un  aspect prééminent de leur mission dans l'Eglise et dans la société civile(…). Les religieux, communauté ecclésiale, sont donc appelés à être dans l'Eglise et dans le monde, des «experts de communion», témoins et artisans de ce «projet de communion» qui se trouve au sommet de l'histoire de l'homme selon Dieu»[16].

Pour être prophétique, la communauté religieuse doit devenir avant tout un espace d'accueil et de convivialité, de familiarité, de tolérance, d'attention aux plus petits, de compréhension mutuelle, d'attention aux vertus humaines et aux relations interpersonnelles. Ceci est un appel à marquer le passage de la communauté entendue avant tout comme «vie commune», basée sur des structures qui règlent la convivialité, à la communauté comme «vie de communion» qui veut s'exprimer dans un nouveau type de relations.

Cette nouvelle conception de la vie communautaire se trouve être prophétique dans la mesure où elle nous ouvre à la culture du sentiment d'appartenance qui permet d'opérer des sacrifices utiles à une effective construction de la communauté[17]. Conçue de cette manière, la communauté fraternelle sera une prophétie pour le monde et nous épargnera les illusions qui nous font trouver notre épanouissement en dehors de celle-ci.

Faut-il conclure? Disons que la dimension prophétique de la vie consacrée est une ouverture à la passion de Dieu et de l'humain. Par conséquent, les personnes consacrées devraient être aujourd'hui «une réserve d'humanité» au sens écologique de préservation de l'espèce humaine, de sauvegarde des valeurs essentielles, non marchandes et donc, signes prophétiques. Ceci dit, la vie consacrée doit continuellement revendiquer pour soi une appropriation constante de ce rôle prophétique.

(Article publié antérieurement par l'Auteur sur son blog: Espace-Adveniat)

Haut


Défis de la vie consacrée à l'ère
de la mondialisation

(Sébastien Bangandu, aa)

Introduction

Confrontée aux mutations profondes que le phénomène de la mondialisation impose à notre Eglise aujourd'hui, la vie consacrée traverse une nouvelle étape de sa croissance spirituelle et de questionnement sur la pertinence de son message évangélique dans notre société actuelle.

En effet, la vie consacrée bouge au rythme d'intenses interrogations sur les nouvelles orientations qu'elle est appelée à donner à son action pour réaliser de manière plus efficace sa mission au monde et en même temps assumer avec courage et espérance sa longue marche vers son destin.

Ces questions se présentent aujourd'hui sous forme de défis auxquels la vie consacrée doit faire face pour réussir à radicaliser davantage son message de salut. En cette période de mondialisation, ces défis, en partie résolus chemin faisant, revêtent aujourd'hui des aspects nouveaux qu'il convient d'appréhender dans le sillage de la mondialisation et de la modernité.

1. Le défi de la mondialisation

L'histoire du monde d'aujourd'hui, qui s'incarne dans l'existence concrète de tout homme, devient à l'ère de la mondialisation un livre ouvert à la méditation passionnée des religieux. La mondialisation, en effet, est un défi qui atteint aujourd'hui toutes les vocations en général et de manière particulière la vie consacrée.

En ce sens, l'avènement de la mondialisation doit nous provoquer à une exigeante révision de notre vie et de notre engagement, à une remise en question de notre vécu religieux au cœur du monde:

A la fin d'un millénaire on cherche une perspective suffisamment claire pour évaluer le passé aussi bien dans ses aspects honteux que dans ses gloires, et pour prévoir l'avenir, ses promesses et ses défis. Quel est le kaïros de la vie consacrée, quelles sont les caractéristiques de la métamorphose que ce moment requiert aussi dans la vie consacrée?[18]

En effet, les personnes consacrées sont invitées à apporter leur contribution, si modeste soit-elle, à l'accélération de la conversion des mentalités et d'attitudes qui rende réelle et stable la réforme des structures économiques, sociales et politiques, au service d'une vie en commun plus juste et plus pacifique.[19]

Haut

2. La mondialisation, un appel à la solidarité

Le contact entre les hommes et la rencontre des idéologies ou d'expériences des peuples sont souvent considérés comme générateurs de conflits et de tragédies, par les occasions qu'ils offrent à ces différentes expériences de s'entrechoquer. Le repli sur soi dans une vie consacrée doit être aujourd'hui considéré comme une perpétuation de l'instinct d'auto-conservation et de pur égoïsme. Et une telle vision partiale de la vie consacrée ne peut que percuter le désir naturel de l'être humain, désir qui le pousse au mouvement vers l'autre pour répondre positivement aux appels du monde actuel.

De manière plus concrète, le souci d'ouverture se présente comme une exigence pour la vie consacrée d'entamer une nouvelle manière d'être au monde, laquelle doit dès lors se fonder sur l'interdépendance de l'espèce humaine; car, comme on le constate, le phénomène de la mondialisation est une preuve que nul ne peut s'accomplir personnellement au détriment de ses semblables.

Notre Dieu se manifeste comme une générosité œuvrant pour le grand bénéfice des humains. Les consacrés à leur tour doivent devenir des témoins vivants de ce Dieu solidaire des hommes leurs semblables. Cette attitude sera pour eux un signe éloquent de leur don aux autres.

De cette manière, ils pourront être au monde des témoins d'un Dieu tellement solidaire aux hommes qu'il ne peut en aucun cas donner libre court aux divisions et disparités dans la société humaine. Les consacrés doivent donc, à l'ère de la mondialisation,

être des intendants responsables de la générosité que Dieu manifeste dans sa création. Ce qui implique pour nous le devoir d'être sensibles aux besoins des personnes à l'échelle de la planète. C'est donc une faute que de construire un ordre mondial qui aggrave les disparités entre les riches et les pauvres et qui permet aux privilégiés du monde de s'engraisser tandis que des millions d'êtres humains meurent de faim.[20]

3. Pertinence de la vie consacrée à l'ère de la mondialisation

La nécessité s'avère forte, à l'heure de la mondialisation, de redécouvrir, face aux drames de la montée de contradictions sociales, spirituelles, politiques, économiques et culturelles, des lignes de pensée, de stratégie et d'action qui tendent à redonner son sens humain à tout homme. Et ce sens à redécouvrir c'est le développement de tout l'homme et de tous les hommes, appelant ainsi à une solidarité mondiale qui apparaît comme le versant éthique faisant défaut à la réalité de la mondialisation.

En termes clairs, il s'agit pour la vie consacrée de lutter, tant que faire se peut, pour une mondialisation à visage humain, celle qui fait découvrir en même temps le visage prophétique de la vie consacrée à travers des innovations propres à rendre compte de la sollicitude fraternelle des consacrés pour leurs frères humains asservis par des détresses de tout genre:

Pour être crédible, pour être signe prophétique au sein de l'Eglise et de la société humaine, il faut être et se rendre visible, présent dans la vie quotidienne, dans la société qui nous entoure et qui crie ses besoins et ses détresses vers le ciel, et faire en même temps preuve d'inventivité et de créativité pour trouver des solutions de vie et de survie. Dans toutes ces situations les consacrés sont appelés à rendre un témoignage concret de leur appartenance au Christ et de leur sollicitude fraternelle pour leurs frères et sœurs.[21]

Dans cette optique, les personnes consacrées travaillant avec d'autres frères et sœurs devront se montrer solidaires à l'égard de ces derniers quant aux exigences de la vie sociale actuelle. Il s'agit plus concrètement pour eux de tenir compte des conditions de vie souvent précaires dans lesquelles leurs frères et sœurs vivent en leur faisant preuve d'une grande sollicitude dans la charité.

Plus encore, c'est de cette façon que les consacrés exprimeront à leurs contemporains la proximité et la bonté de Dieu qui est une force que Dieu a posée en eux, pour les rendre capables de vaincre le pouvoir du mal et la souffrance qui afflige la majorité de leurs frères et sœurs.[22]

Haut

4. Nécessité d'une éthique mondiale

L'ampleur du phénomène de la mondialisation est pour les consacrés une invitation à se conformer à certaines règles et à certaines normes universelles qui concernent de manière spécifique la conduite de notre vie humaine. D'où la nécessité d'une prise de conscience éthique et une discipline qui favorisent l'éclosion de la vie humaine et sa destinée.

Or, une analyse lucide du phénomène de la mondialisation révèle à suffisance que celle-ci, loin d'œuvrer pour l'émergence de la solidarité, trouve son salut dans le repliement sur soi, symbole de l'égoïsme générateur de toutes les misères actuelles du monde:

La mondialisation est souvent marquée par un égoïsme croissant, entre nations ou entre personnes. Les solidarités traditionnelles ont implosé. Aujourd'hui, pour être réellement efficace, la responsabilité de vaincre la misère et la violence doit devenir commune, mondiale.[23]

D'autre part, Dieu étant un être universel et impartial, pourvoyeur du bien-être de tous, il devient absolument urgent pour les consacrés, dans le sillage du nouvel ordre mondial de développer une vision globale du monde en faveur d'un Dieu tout aussi universel:

Hier comme aujourd'hui, dans une situation socioculturelle où la mondialisation est synonyme de marginalisation et de domination, les chrétiens, mus par l'Esprit de Jésus, proposent à leurs contemporains l'utopie de la fraternité universelle. Celle-ci est marquée par la justice distributive, le partage, le respect de chacun dans sa différence.

5. Défi de spiritualité

C'est surtout au moment de crises et de mutations sociale, politique, économique, historique... que l'Esprit souffle le plus fort et inspire des projets audacieux de réformes des structures et d'engagement apostolique pour l'avènement du Règne de Dieu dans le monde. Il est vrai que les besoins de notre société et des peuples du monde entier sont immenses. De partout, on fait appel à l'Eglise, à ses prêtres et aux hommes et femmes engagés.

L'un de ces besoins les plus urgents de notre monde s'avère être incontestablement celui de la prière qui, depuis la création du monde et à travers les siècles le moyen efficace par lequel Dieu se fait plus proche de l'homme et de toutes ses souffrances et ses joies. Et les personnes consacrées, pas plus que d'autres bien sûr, en devraient être des spécialistes. Et cela est d'autant plus vrai que l'opinion du peuple chrétien ordinaire ne cesse d'affirmer que les consacrés sont des personnes qui 'prient'. Et à peine les rencontrent-ils qu'ils leur demandent de prier pour eux.

C'est tout aussi vrai qu'à plusieurs reprises dans l'histoire de la vie consacrée, il s'est toujours manifesté ce désir de vouloir cloisonner le consacré dans sa chapelle. A travers toutes les discussions y afférant, l'argument majeur a toujours été que ce qui correspond le mieux aux attitudes de la personne consacrée c'est la prière.

A l'heure de la mondialisation qui semble quelque peu basculer toutes ces attentes religieuses, les consacrés doivent affirmer davantage et avec force que l'expérience de Dieu, rien ne peut la remplacer. Et que sans vie de prière on serait aujourd'hui les premières victimes livrées à la merci de cette réalité aux dimensions planétaires qu'est la mondialisation.

Par conséquent, l'évangile doit trouver des nouvelles formules d'expression pour garder en veilleuse la dynamique de l'Esprit de Dieu:

C'est dans cette exigence éthique que l'évangile se découvre comme la source d'une spiritualité à la hauteur de la mondialisation, comme une dynamique essentielle capable d'intégrer les exigences de l'Esprit de Dieu au cœur des réalités du monde, dans le but de construire une société eucharistique, dont l'énergie spirituelle ne peut être qu'une volonté de vivre la globalisation comme un souffle de bonheur partagé.

C'est à faire advenir l'aurore d'une mondialisation spirituelle que les consacrés sont aujourd'hui invités. Et ce sera là pour eux le cœur de l'évangile à partir duquel la nouvelle évangélisation du monde en tant que réalité spatiale et globale devra commencer.

De cette manière, l'Eglise pour laquelle les consacrés oeuvrent pourra, elle aussi, se saisir comme une source d'initiative et d'inventivité, mais aussi des propositions nouvelles propres à enrichir les autres. D'héritière, elle pourra désormais devenir novatrice pour s'ouvrir davantage aux appels du monde et de l'Esprit. Ce sera également pour elle une manière d'œuvrer à son propre bénéfice à travers le perfectionnement de sa connaissance des Ecritures qui seront désormais une source de renouveau de l'être ensemble et de l'agir communautaire.

C'est finalement de cette façon que, sans se conformer foncièrement au monde, la vie consacrée pourra parler au sein du présent pour y faire écho de l'utopie et de l'exigence de Dieu pour les hommes de ce temps. C'est alors seulement qu'elle pourra renouveler l'intelligence qu'elle a des problèmes et des défis afin de devenir une église confiante en un Dieu qui vient à la rencontre des hommes.

SOURCE: Extrait Mémoire de Baccalauréat en Théologie, ISEM 2001, Kinshasa.

Haut


Notes:

[1] Cf. AZEVEDO, «A la croisée des chemins», in Vie consacrée, Namur, 1995, p. 87.

[2] Cf. Exhortation de Benoît XVI aux consacrés: Ecoutez la parole de Dieu, du 04 février 2011.

[3] LAPLACE Jean., La vie consacrée. Une exigence transfigurée, Paris, DDB, 200, p. 138.

[4] SAINT-ARNAUD Jean-Guy, Marche en ma présence: Le discernement spirituel au quotidien, Médiaspaul, 2006, pp. 134-135.

[5] Cf.. CHENU B., «La dimension prophétique de la vie religieuse apostolique», in Identité religieuse et vie assomptionniste. Session de Nîmes (28 août – 2 septembre 1995), Paris, Maison provinciale, 1995, p. 48.

[6] Ceci renvoi à la polémique autour du livre de Dan Brown, Da Vinci Code (2001), qui va jusqu'à suspecter la vie affective de notre Seigneur.

[7] RONDET M., La vie religieuse, Paris, DDB, 1994, p. 26.

[8] D'ALZON E., Ecrits spirituels, Rome, Maison généralice, 1956, p. 64.

[9] Hannah Arendt a pensé le pouvoir comme ce qui résiste à la domination des hommes les uns sur les autres parce qu'il est la forme politique de toute communauté humaine.

[10] LEBEAU Paul, La vie religieuse. Un chemin d'humanité, (Collection Vie Consacrée), Namur, 1992, p. 156.

[11] BRAULT Alexis & RATH Noel, La vie religieuse. L'un des chemins pour le bonheur, Paris, éd. Du Cerf, 1987, pp. 122-123.

[12] GUY Jean-Claude, La vie religieuse mémoire de l'Eglise, Paris, éd. Du Centurion, 1987, p. 130.

[13] AGUILAR  Sébastian F., Vie religieuse, le défi de la sécularisation, éd. Paulines, 1971, p. 123.

[14] GABY, «Redescendre aux sources», in Vie consacrée, n° 3-4, 1975, p. 150.

[15] GUY Jean-Claude, Op. Cit., P. 93.

[16] JEAN-PAUL II, Religieux et religieuses dans la mission de l'Eglise, Paris, éd. Le centurion, 1984, pp. 67-68.

[17] VANIER Jean, La communauté, lieu du pardon et de la fête, Paris, Fleurus, 1979, p. 67.

[18] De HAES R., “Le jubilé de l'an 2000 et la vie religieuse”, in Telema, n°4 (2000), p. 56-57.

[19] Cf. Lumen Gentium, 63.

[20] AGNIVESH S., “Mondialisation: matérialisme et spiritualité, deux paradigmes opposés», in Congo-Afrique, juin-juillet-août (1999), p. 327.

[21] De HAES R., Art. Cit., p. 60.

[22] Cf. Message du synode des évêques sur la vie religieuse, n°8.

[23] POUCOUTA P., “Afrique, quelles alternatives à la mondialisation?”, in Spiritus, n°166 (2002), p. 51.

Haut

© 2011 Ayaas.net: Religieux africain du troisième millénaire - Page web perso de jb musumbi, o.m.i. - Webmaster