Homélie
sur les voeux de religion
par Thomas
MBAYE, omi, Provincial Maroua 8 septembre 2002
Chacun de nous a le pouvoir de créer, et sa vie et son être, par une
décision adéquate. Et chaque décision engendre des conséquences qui
exigent ensuite d’autres décisions. C’est une roue qui tourne continuellement.
Les conséquences de vos décisions d’aujourd’hui constituent déjà votre
vie de demain.
Vous allez renouveler, dans cette chapelle et en présence des uns et
des autres, et surtout en présence de Dieu, les vœux de chasteté, de
pauvreté et d’obéissance qui sont les trépieds de la vie religieuse.
Ce sont de garde-fou de la vie que vous avez librement choisie. Qu’est-ce
que c’est que la pauvreté ?
À une époque où beaucoup des presses parlent des programmes gouvernementaux
contre la pauvreté, où l’on exhorte avec insistance les religieux à
s’occuper d’une façon toute spéciale des pauvres et à travailler à l’élimination
de la pauvreté dans le monde; à une époque où les dirigeants de ce monde
se réunissent pour parler de développement durable, il semble qu’il
y ait besoin particulier de comprendre clairement ce que veut le religieux
lorsqu’il promet « vivre toute sa vie dans la pauvreté »
Ce qui importe avant tout, c’est que nous comprenions nos vœux dans
le contexte de l’apostolat d’aujourd’hui avec ses voyages en avion à
réaction pour assister aux conférences jugées nécessaires, notre aujourd’hui
avec ses dépenses qu’exigent la formation et l’éducation et conséquemment
la nécessité de faire des dépenses coûteuses pour garnir les bibliothèques
et équiper nos maisons en appareils informatiques. Il ne faut pas considérer
la pauvreté uniquement sous l’aspect matériel mais à explorer aussi
la signification plus profonde pour l’esprit. Comme le Père Daniélou
l’a suggéré, la pauvreté se définit « essentiellement par rapport
à Dieu et non pas d’abord par rapport aux biens matériels » (Le
chrétien d’aujourd’hui, p. 138).
Au niveau matériel, la pauvreté est un manque de biens, insuffisance
de ce qui est nécessaire à la vie. Elle n’est pas à envier. Et la richesse
alors ? Je ne donne pas une définition de la richesse, mais je voudrais
simplement dire ceci : la richesse est relative à travers les yeux
qui regardent. Elle est comme la jeunesse qui est aussi relative en
fonction des yeux qui regardent : 20 ans pour quelqu’un de 40 ans,
c’est jeune ; 60 ans pour quelqu’un de 85 ans c’est encore jeune. Ni
la science, ni les richesses ne rendent pas un homme heureux. Ni les
maisons, ni les terres, ni les plus grands amas d’or et d’argent ne
peuvent ni chasser la fièvre du corps de celui qui les possède, ni délivrer
son esprit d’inquiétude de chagrin.
Quels sont les yeux qui regardent notre véritable pauvreté ?
Elle est un état de vie à la suite de la première communauté chrétienne
dont parlent les Actes des Apôtres : « tous ceux qui étaient
devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient
leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous,
selon les besoins de chacun » (Ac 2,43-45).
Par le vœu de pauvreté, le religieux témoigne, devant tous ses frères
et devant toute l’Église, de ce besoin que l’homme ressent au-delà des
grande possessions, à la fois sur le plan naturel et surnaturel. Il
admet qu’il dépend de Dieu, de la charité du Christ et de toute la communauté
chrétienne. Mais c’est à l’intérieur de sa propre communauté qu’il admettra
tout cela concrètement. Le religieux abandonne, par son vœu, même la
possession de ces objets dont il a réellement besoin. A partir de ce
moment, il dépendra de la communauté de ses frères pour les nécessités
vitales comme la nourriture, le vêtement, le logement et les soins médicaux.
Non pas que sa dépendance soit celle d’un enfant qui ne contribue que
très rarement à sa subsistance et qui reçoit tout des parents. Un religieux
paresseux, nonchalant n’est pas pauvre. La pauvreté du religieux inclut
plutôt les deux actions de donner et de recevoir. Pour exprimer davantage
sa dépendance de la communauté le religieux déclare par son vœu, sa
volonté de partager tout ce qu’il a et tout ce qu’il est. En fait, la
règle de Taizé a rebaptisé la pauvreté en l’appelant « le vœu de
la communauté de biens ». Les biens que le religieux est invité
à partager s’étendent aux possessions matérielles comme le salaire ou
les cadeaux qu’il peut recevoir.
Vœu de partage par lequel celui qui possède quelque chose s’appauvrit
pour que son frère ne soit pas dans la misère et celui qui n’a pas rien
accepte humblement ce qu’on lui donne. La pauvreté est à la fois partage,
amour et soutien. Elle réunit les petits et les grands, les forts et
les faibles, les riches et les pauvres. Elle est échange, communication,
consolation. C’est pourquoi, par elle, les communautés religieuses déploient
une force incroyable et accomplissent des prodiges. Tout est possible
avec l’union des cœurs dans la pauvreté. Elle est une affaire d’attitude.
Une attitude qui se laisse guider par la générosité du cœur. La
pauvreté se vit concrètement : l’entretien et le soin de ce la
communauté met à ma disposition, le non gaspillage des biens de la communauté,
la contribution à l’allègement des charges de la communauté et en un
mot, aimer sa communauté, les autres membres de cette communauté et
avoir le souci de tous ses biens.
Enfin le religieux pauvre acceptera le changement. Il abandonnera son
attachement à ce qui avait fait sa sécurité dans le passé et il s’adaptera
lorsque c’est nécessaire. Le religieux pauvre vit actuellement ce qui
sera un jour la vie de la communauté des rachetés dans le ciel. Il aime
et est aimé ; il donne et on lui donne ; il s’enrichit en donnant aussi
bien qu’en recevant. « N’ayant rien, il possède tout » Et
ainsi il peut témoigner devant tous ses frères dans le Christ que la
pauvreté, en plus de « rendre disponible » constitue « une
aptitude à la reconnaissance, une invitation à la discipline et un instrument
de liberté » Et
la chasteté alors ?
Un homme chaste a un cœur grandement ouvert pour les autres parce que la chasteté n’est pas un état d’être incapable de dire non à une demande qui mérite un non. Être chaste, c’est être capable de dire non à une situation qui mérite un oui. Elle est un état d’ouverture aux autres, sans imposer quoi que ce soit, sans attente ni restriction.
Un cœur chaste donne dans la simplicité et l’humilité, avec amour et
détachement. Il aime l’autre tel qu’il est, comme il est et le respecte
totalement dans la liberté de ses choix. Vivre chaste est abandon de
ses propres exigences biologiques. Celui qui est chaste s’aime lui-même
et découvre patience, tolérance et humilité : trois attitudes qui
l’élèvent et le rapprochent des autres et de Dieu.
La chasteté se vit généralement dans le contexte d’une communauté religieuse.
Dans une communauté, chaque religieux ne se contente pas de promettre
de vivre chaste lui-même, mais il promet aussi de soutenir la vie d’amour
de tous les membres de la communauté. Comme le Père Adrian Van Kaam
l’a si bien dit : « m’engager à la vie de célibat en communauté
signifie aussi que je m’engage à l’égard du célibat des autres. Je suis
co-responsable d’eux. La façon principale par laquelle je vis cette
responsabilité consiste à contribuer de tout cœur à la formation d’un
climat d’amour, d’amitié, de détente qui évite le repliement sur soi-même
conduisant si facilement à cette torture qu’est l’obsession sexuelle »
Le religieux chaste parle au monde, il parle dans le monde. Le décret
sur la vie religieuse fait remarquer que cette vertu « est un signe
particulier des biens célestes, ainsi qu’un moyen très efficace pour
les religieux de se consacrer sans réserve au service divin et aux œuvres
de l’apostolat » (art. 12). Le religieux est quelqu’un qui fait
profession d’amour, d’amour chrétien, d’amour de chasteté. Pourquoi
l’obéissance alors ?
Comme ce mot est radieux, surtout si on ne lui attache aucune obligation.
Elle n’en contient d’ailleurs pas dans son essence. En effet, l’obéissance
réel ne s’accorde pas par obligation. Il s’appellera alors soumission.
L’obéissance est un respect de soi. Obéir implique une attitude empreinte
d’amour, d’honnêteté et de fiabilité. Elle se manifeste avec ferveur
et douceur. L’obéissance est réelle, si on l’exerce tout d’abord envers
soi, ce qu’on appelle respect de soi. Et se respecter, c’est être fidèle,
loyal et honnête face à soi-même. C’est s’obéir, en parlant et en agissant
conformément à ses pensées et à ses croyances.
Obéir, c’est être cohérent avec soi-même. C’est dire ce que l’on pense
et faire ce que l’on dit. C’est conserver en tout temps l’harmonie entre
ses pensées et ses paroles, ses paroles et ses actions. C’est aussi
être fidèle à la parole donnée, remplir ses engagements et donner suite
aux promesses faites.
Si dans une situation précise, vous jugez qu’il serait préférable d’agir
à l’encontre de vos vœux de religion en laquelle vous ne croyez plus
fermement, il est alors temps de réviser votre engament. Il ne vous
convient peut-être plus. N’hésitez pas à l’abandonner, plutôt que de
commencer à faire des exceptions qui risquent d’engendrer la confusion
en vous. L’obéissance ne me dit rien pourvu que je sois pauvre et chaste,
disent certain ; la chasteté n’est rien parce que je ne vis
que dans l’obéissance, affirment d’autres, etc.
Libérez-vous des principes qui vous emprisonnent et vous empêchent de
connaître la paix intérieure. Ne vivez pas avec une série de valeurs
ou des principes auxquels vous ne pouvez pas rester fidèles. C’est cela
la sincérité. Être sincère, c’est entrer dans la connaissance de soi.
C’est se doter d’une des plus puissants moyens pour apprendre à se connaître.
Être sincère élimine tout tiraillement intérieur et permet d’atteindre
ses objectifs.
Si je vous dis tout cela, c’est parce que je voudrais vous que vous
soyez de vrais Oblats de Marie Immaculée, mais des OMI qui sont les
fruits améliorés de ce que je suis.
Pour bien vivre les vœux de religion, la grande bataille à livrer est
une bataille intérieure et personnelle qui se gagne peu à peu dans la
réaction positive face aux petits actes du quotidien. Beaucoup d’entre
vous pensent qu’il faut attendre jusqu’à demain l’occasion exceptionnelle
pour évoluer. Pas du tout. Chaque minute doit être mise à profit.
La formation vous donne souvent l’occasion de progresser. Il vaut mieux
envisager de faire fructifier ce qu’elle nous donne. Si l’on veut devenir
maître de soi, surmonter les épreuves, augmenter son potentiel d’énergie,
il faut être présent et conscient de son choix; prendre des moyens d’y
tenir. On n’insistera jamais assez sur ce point.
Pour être conscient, il faut observer attentivement et noter ce qui
se passe dans notre corps, dans notre pensée, dans nos sentiments. Il
faut analyser, sans cesse, ce qui se vit, sans complaisance avec l’aide
de ceux qui nous aident à progresser dans la vie religieuse. Les anciens
sont là pour vous aider. Vous vivez selon ce que vous croyez connaître,
mais eux, vivent selon ce qu’ils ont vécu. Nous verrons alors bien vite
que nos difficultés proviennent souvent des concessions que nous faisons
à nos appétits, à nos passions, à nos faiblesses aux dépens des vœux
qui régissent notre corps et notre pensée.
Par les vœux de religion, vous êtes tous responsables de la Délégation
ou de la Province, en tant que responsable de chacun de membres de vos
entités oblates. En d’autres termes, dans une communauté formée de personnes
consacrées par les vœux de religion, les membres se sont liés les uns
aux autres dans l’amour et la prise en charge mutuelle, de sorte que
le salut de chacun est l’affaire de tous et que le salut de tous est
l’affaire de chacun. Il importe de saisir le sens des mots amour et
responsabilité pour comprendre l’évangile de ce dimanche.
Être responsable, c’est être capable d’ouverture aux personnes et ceci
en ce qui concerne d’abord soi-même, puis ensuite les choses qui en
valent la peine. Un responsable est celui qui peut d’abord répondre
de sa propre personne. Chaque homme est un « mot » qui a son
propre sens. Mais un homme ne peut connaître le sens de son être qu’en
relation à d’autres. Il n’est pas exagérément dépendant au point que
le succès ou l’échec de sa vie soit conditionné par la fonction de support
que les autres peuvent exercer à son égard. Mes petits frères, ne demandez
pas à vos amis (laïcs et religieux ou religieuses, surtout) d’aller
s’informer auprès de vos formateurs sur les raisons d’un retardement
ou d’une séparation. L’homme qui fait vœux de religion doit être assez
capable pour répondre de lui-même. Il doit avoir aussi assez de confiance
en lui-même pour estimer sa contribution personnelle, et cela sans perdre
son temps à des comparaisons odieuses.
Vivant en communauté, le religieux obéissant est responsable des autres
en plus de répondre de lui-même. Il s’ouvre à tout ce que l’esprit souffle
aux autres membres. Il est disposé à écouter et écouter réellement,
même des opinions qui semblent contraires à ce qu’il pense. En communauté,
les jugements sont tempérés par l’amour. L’obéissance responsable implique
aussi l’acceptation d’une tâche spécifique dans la communauté. En répondant
aux exigences de la situation présente dans laquelle l’obéissance l’a
placé, le religieux répond activement aux besoins des autres. P. Thomas MBAYE, Provincial OMI |