En
guise de conclusion :
Nous
ne nous proposons pas d’établir que tel ou tel réaménagement de l’aire
politique s’impose radicalement, même pas la démocratie. En politique,
il ne peut pas y avoir de discours définitif non susceptible d’être rétro
questionné, mais bien des discours plausibles, susceptibles de nous suggérer
de choix politiques raisonnables. La solution de la question politique
et sociale ne consiste pas dans la réalisation d’un paradis terrestre
; elle se réduit plutôt à la solution de quelques questions élémentaires.
Le pain quotidien doit être garanti à tous et à chacun. Il n’y a aucune
loi économique qui exige le dépouillement et le malheur de la plus grande
partie de l’humanité : « la solution de la question sociale
ne peut être que l’aboutissement de processus moléculaires qui, s’accomplissant
dans la vie d’un peuple, régénèrent pour ainsi dire le tissu et la structure
intime de la société ; elle sera trouvée par en bas, et par en haut, c’est-à-dire
en partant de la liberté, et non de l’autorité. La solution de la question
sociale obtenue par la politique ayant assumé un caractère absolu, solution
fictive, qui laisse intacts les tissus dont se composent les sociétés…La
solution réelle de la question sociale ne peut être obtenue par le mensonge
démagogique[1].
» Faire
en sorte que la tolérance puisse l’emporter sur le fanatisme tribal ;
le dialogue sur le commandement mono logique ; le sens de la responsabilité
sur l’irresponsabilité. Il faut une qualité morale qui fait contrepoids
aux extrémistes de tout poil. Lipovetsky montre que «c’est lorsque règne
le culte de l’ego que l’emportent les valeurs de tolérance et que c’est
lorsque disparaît l’école du devoir qu’est consacré l’idéal du respect
des différences[2] » L’école de devoir et précisément la responsabilité
morale sont à rechercher ardemment. Une décision, même résolument majoritaire,
prise en accord avec les constitutions et les lois en vigueur dans un
État, qui ne tient pas compte, toutefois, des besoins vitaux et d’une
aspiration raisonnable d’autrui à la différence, est éprouvée aujourd’hui,
par beaucoup de gens, comme constituant une injustice et comme correspondant
à un déficit démocratique. Il
n’y a pas de démocratie si les droits fondamentaux inconditionnellement
garantis ne sont pas impartialement, accordés à tous et si tous ne peuvent
pas s’attendre à ce que les lois soient appliquées, de manière objective
et impartiale pour tous les citoyens. Il n’y a pas de démocratie si les
citoyens adultes, en possession de leurs moyens intellectuels et non privés
de leurs droits civiques sont, en tant que citoyens des membres pléniers,
égaux, de la communauté politique et doivent, en tant que tels, pour qu’il
y ait démocratie, pouvoir participer, au moins par leur vote, aux décisions
politiques importantes. Il y a démocratie par ailleurs si ceux qui exercent
factuellement le pouvoir politique en leur nom doivent rendre compte,
d’une manière ou d’une autre, de la gestion des affaires. Que reste-t-il
de liberté et d’autonomie s’il y a des citoyens dont les voix ne sont
pas écoutées ? Que reste-t-il de la démocratie si les besoins, les intérêts,
les aspirations, les croyances des minorités sont marginalisées ou sacrifiées
? Les pratiques politique en Afrique d’aujourd’hui ne manifestent-elles
pas un déficit ? Avec
René Dumont, nous pouvons dire : « L’Afrique noire est mal partie[3] .
» Le nombre croissant d’actions de revendications populaires locales ou
régionales, soit pour protester contre l’abus policier, soit pour réclamer
les arriérés de salaires, soit pour réclamer les versements de bourses
d’études, expriment le mécontentement pour n’avoir pas été écoutés et
d’avoir vu négliger leurs intérêts vitaux en est la preuve. On peut constater
que dans l’Économie politique,
Rousseau propose une formation des mœurs par une éducation qui produise
l’amour des lois : « Or former des citoyens n’est pas l’affaire
d’un jour ; et pour les avoir
hommes, il faut les instruire enfants. Qu’on me dise que quiconque a des
hommes à gouverner, ne doit pas chercher hors de leur nature une perfection
dont ils ne sont pas susceptibles…Si, par exemple, on les exerce assez
tôt à ne jamais regarder leur individu que par ses relations avec le corps
de l’État, et à n’apercevoir, pour ainsi dire, leur propre existence que
comme une partie de la sienne, ils pourront parvenir enfin à s’identifier
en quelque sorte avec ce plus grand tout, à se sentir membres de la patrie,
à l’aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n’a que pour soi-même,
à élever perpétuellement leur âme à ce grand objet, et à transformer ainsi
en une vertu sublime, cette disposition dangereuse d’où naissent tous
nos vices[4].
» Cela signifie également une victoire sur l’orgueil clanique, national,
confessionnel, sur celui de classe, sur l’orgueil familial qui sont plus
fort que l’orgueil personnel et sert de prétexte aux abus de tout poil.
Malgré tout, il ne s’agit pas de démocratiser les institutions
de nos États, ce sont nos têtes qui attendent la démocratisation :
« Pour sauver notre continent de sa situation spirituelle alarmante
qu’il connaît aujourd’hui, il n’y a qu’une seule force, une seule voie,
celle de la conversion à l’esprit philosophique. Celui-ci a pris naissance
en Grèce antique, précisément «au moment où l’homme passait de l’existence
clanique à l’existence «politique », c’est-à-dire à l’existence dans
la Cité et par la Cité [5]».
Seule une bonne éducation nous permettra d’émerger conceptionnellement
pour
planer au-dessus de toutes ces embûches ci-dessus analysées.
[1].
Nicolas Berdiaeff, De l’esclavage
et de la liberté de l’homme, Paris Éditions Montaignes, 1963,
p.243. [2].
Gilles Lipovetsky, L’ère du
vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard,
«folio Essais », 1993, p.114. [3].
Titre de son ouvrage publié à Paris, aux Éditions du Seuil, 1962.
[4]
. J.-J. Rousseau, Sur l’économie
politique, Paris, GF-Flammarion, 1990, p.78. [5].
Mbambi Monga Oliga, «philosophie et développement de l’Afrique »,
dans Philosophie et libération,
p.49. |