3.2.
Les causes endogènes
Le
concept d’État implique la volonté d’indépendance d’une unité politique,
c’est-à-dire un vouloir-vivre collectif, selon un projet librement défini
par le groupe, selon ses aspirations, ses penchants et ses intérêts propres.
L’État est le principe d’unité existentielle : c’est en lui et par
lui que fait la cohésion nationale. L’entité politique n’existe que par
l’État. Mais, un État est comparable à une locomotive. Pour que cette
locomotive qu’est l’État fonctionne bien, il faut qu’il ait plusieurs
choses : 1.
Une bonne structure, c’est-à-dire une constitution qui garantit
la sécurité des occupants que
sont les citoyens de cet État ; pas une constitution taillée sur mesure
qui se fait et défait; 2.
Un bon moteur, c’est-à-dire la liberté
des citoyens ; 3.
de bons freins, c’est-à-dire la loi qui s’applique à tous et indistinctement. 4.
Un volant solide, c’est-à-dire l’autorité. Pas n’importe laquelle,
mais une autorité institutionnalisée et non personnalisée. 5.
Une bonne essence : l’argent ; 6.
Et surtout un chauffeur qui sait conduire, qui connaît la mécanique
et qui sait où il va. La
virtuosité politique, dans la vie d’un État, ne consiste pas à courir
vite, à prendre des risques et à molester les passants. La conduite parfaite
est celle qui contrôle les événements, utilise les circonstances, fait
confiance aux tiers, à la route, au mécanisme et se sert harmonieusement
de l’accélérateur et du frein. Un chauffeur qui ne fait que regarder sa
main (qui ne pense qu’à sa gibecière) ne peut voir devant lui. Il devient
un danger public. Présentement,
nous ne pouvons pas être surpris de voir les États africains à l’état
où ils sont. Nous manquons de tout dans cette grande locomotive qu’est
l’État : constitution, liberté, loi, autorité, l’argent et surtout
la mécanique. L’Afrique a réclamé la liberté et elle en a fait une liberticide.
- La mauvaise conception
de l’autorité :
l’État ne saurait exister sans autorité. La possibilité de conduire quelqu’un
doit être justifiée par une autorité qui légitime l’exercice de la force.
Le pouvoir est légitime s’il est fondé sur le droit : « On voit
ainsi que la quête de la légitimité conduit obligatoirement à dissocier
le pouvoir des personnalités qui l’exercent. Il ne saurait être autrement
puisque la légitimité implique un rapport : il n’y a pas de légitimité
en soi, mais en fonction de tel ou tel principe. Mais alors, une fois
détaché des personnalités qui le mettent en œuvre, le Pouvoir devient
une entité qui exige un support également abstrait. Ce support ce sera
l’État.[1]
» Nous
n’arrivons pas, nous Africains, à distinguer le pouvoir individualisé
d’un pouvoir institutionnalisé. Jean William Lapierre, dans Le
pouvoir politique, fait une nette distinction entre le pouvoir individualisé
et le pouvoir institutionnalisé. Le pouvoir est dit individualisé quand
celui qui l’exerce le possède comme un bien propre dont il peut user et
abuser à sa guise, sans être astreint à observer des règles préétablies
«le prestige d’un homme fait de son individualité le symbole même du groupe.
Il ne représente pas seulement, il incarne les représentations collectives,
les désirs, les sentiments de l’ensemble des autres hommes qui participent
à la vie collective. Chacun s’identifie à lui, parce qu’il porte et exprime
publiquement l’idéal ou l’appétit de tous – le plus souvent l’appétit
idéalisé : car la propagande qu’il dirige et dont il se sert est
une machine à transformer la passion en valeur, l’intérêt en idéal. C’est
aussi une technique d’aliénation de l’esprit critique : chacun s’en
remet à l’homme prestigieux, lui transfert sa part de responsabilité,
et avec elle son droit de libre jugement, dans les affaires du groupe
; N’est-il pas l’interprète des aspirations communes, le porte-parole,
le responsable de la destinée collective ? Sa grandeur compense la médiocrité
de ceux qui l’admirent. Son ascendant est, en somme, moins lié à des qualités
et des capacités personnelles qu’à cette sorte de projection sur son individu
des représentations et passions collectives. [2]» Alors
qu’un pouvoir individualisé est dans la personne qui est à la tête de
l’État, le pouvoir institutionnalisé n’est pas dans l’homme mais est confié
à l’homme. L’État, c’est le pouvoir politique institutionnalisé. L’État
est un pouvoir politique dont l’exercice est soumis à des règles de droit
établies pour fonder sa légitimité. « Le pouvoir politique institutionnalisé
est un Pouvoir de droit ; celui
qui l’exerce n’en est pas maître ni propriétaire, avec liberté d’en user
selon son bon plaisir ; il ne peut l’exercer légitimement et sans abus
que s’il se conforme à des institutions indépendantes de sa volonté, de
ses passions et de ses intérêts individuels.[3]
» En Afrique, ce qui nous manque, c’est la conception institutionnalisée
du pouvoir. Le chef est tout il fait le beau temps et la pluie
; il nourrit et affame. Il reçoit des remerciements, si après plusieurs
mois, il nous donne les arriérés des salaires. Se libérer de cette propension
au définissable, c’est d’abord se libérer d’une certaine emprise de l’idée
que nous faisons du chef. Il faut «désindividualiser » le pouvoir. - Échec économique,
c’est la pernicieuse d’une conscience qui fut celle d’une société divisée
en classes dont l’une disposerait d’un superflu de biens et l’autre manquerait
du standard vital. Une classe d’opprimés et une classe d’oppresseurs ;
une classe capitaliste et une classe prolétarienne «bref, l’impuissance
économique paraît se cristalliser dans une sorte d’impasse où l’on est
acculé à la «consommation du capital » : le produit national
tiré du travail de la minorité active – déjà lourdement grevé par l’échange
inégal et des transferts multiples vers les métropoles européennes – nourrit
non seulement la minorité elle-même mais également la majorité inactive.
On vivrait alors au-dessus de ses moyens, c’est-à-dire aux dépens de la
petite infrastructure coloniale que l’on n’entretient plus guère, que
l’on renouvelle encore moins et aussi par la mendicité internationale. [4]»
Cette mendicité internationale rapporte de l’argent que les riches du
Nord donne aux riches du Sud. - Déboires politiques :
le mythe d’un État où les citoyens seraient nantis des droits politiques
devient illusoire. L’État devient une superstructure, une organisation
politique qui vise à maintenir dans l’esclavage la classe la plus défavorisée.
Sachant que la pauvreté, la faim, l’ignorance, l’injustice sociale, les
guerres et les maux de toutes sortes dont souffre l’Afrique ne dépendent
de nul autre que de l’Africain lui-même. La réalité du sous-développement
a ses exigences impérieuses et la politique se réduit au niveau du ventre
et non au niveau d’idée politique. Les États africains ont souvent revêtu
des formes comportant l’esclavage de l’homme, la négation de la liberté.
Les cadres, les partis sont capables d’étouffer complètement la conscience
personnelle. Les jugements, la conscience sont limités et asservis par
des émotions et des préjugés collectifs car cela relève de la passion
et non de l’intelligence. Ces émotions peuvent aussi bien rendre les hommes
cruels et sanguinaires que généreux et capables de sacrifices. Tout parti
politique exige un minimum de respect de l’autre, mais lorsque celui-ci
comporte l’abdication de la conscience personnelle, elle devient une idéologie
tyrannique. Les cadres socio-politiques où naissent les partis politiques
sont géographiques. - Hantises claniques
et tribales :
Les clans et les tribus sont une réalité naturelle. Le primat de clan
et tribu sur l’homme africain et sur la société pluriculturelle et plurilinguistique
est l’un de grands maux de n’importe quelle société en général et des
États africains en particulier. Le tribalisme s’affirme comme force incontournable
et crée un obstacle à la formation de la conscience nationale dans nos
sociétés. Toute psychologie tribale est condamnable et institutionnaliser
nos sociétés consiste justement à la dépasser. Il y a et il y aura toujours
dans les sociétés des groupes qualitativement différents, en rapport avec
les professions, les talents, le niveau de culture, mais ces différences
n’ont rien de commun avec les différences de clans. Une société ne peut
pas être une masse dépourvue de différences qualitatives. Le rôle de l’école,
de la formation et de l’éducation consisterait à prendre conscience de
la tribu qui est une force à canaliser vers le bien commun et la cohésion
d’une nation. Mais hélas ! Les
remous et les crises politiques sont ainsi structurés sur la notion d’ethnie,
comme cellule socio-politique de base. Même dans les villes, les regroupements
se font plus naturellement par ethnie que par affinités personnelles.
L’homme africain doit atteindre un état où il ne soit plus cloué à un
collectif quelconque : « Reinhold Niebuhr a fait remarquer que
«la source principale de l’inhumanité de l’homme pour l’homme semble se
trouver dans les limites tribales de son sens de l’obligation envers d’autres
hommes » Et il continue en disant que «toute marque distinctive entre
le groupe des «nous », dans lesquelles les responsabilités mutuelles
sont reconnues, et le groupe de «eux » qui sont en dehors du cercle
humain peut faire le jeu des tendances tribales de l’humanité.[5] »
Quel
spectacle nous offre la vie des individus et des peuples ? Un ensemble
de réussites qui font l’honneur de l’Afrique, mais aussi des échecs, des
guerres et des ruines qui font désespérer l’homme d’aujourd’hui. À côté
de nos savants et de nos penseurs, de nos philosophes et de nos théologiens,
de nos universités et de nos hôpitaux, on assiste au triomphe des sorciers
et des envoûtements : manque d’envol mental. Les idées sont comme
des chaussettes il faut les changer de temps et temps et surtout les laver,
sinon elles puent.
À côté de multiples organisations
gouvernementales et non gouvernementales qui défendent les Droits de la
personne humaine, les droits des individus et des peuples à disposer d’eux-mêmes,
on assiste à des répressions sanglantes, à des guerres terriblement meurtrières.
On voit des populations entières sans patrie errant à travers forêts,
montagnes, collines, savanes et désert. Le fanatisme de la doctrine du
parti, du clan ou de la tribu a toujours pour conséquence des massacres
et de pertes en vies humaines.
[1].
Georges Burdeau, l’État,
Paris, Seuil, 1970, p.46. [2]
. J.-W. Lapierre, Le pouvoir
politique, Paris, PUF, 1969, p.31. [3].
Ibidem, p.89. [4].
Kayemba Ntamba-Mbilanji, Libération contre l’impuissance ou le sous-développement,
dans Philosophie et libération.
Actes de la 2eme Semaine de Philosophique Kinshasa du 18 au 22 avril
1977, p.206. [5]. Reinhold Niebuhr,
Man’s Nature and His communities, New York, Scribner’s, 1965,
p.84. |