3.1.
Les causes exogènes
Il y a bien de gens qui
sont en liberté mais qui ne sont pas libres. Être libre, c’est en avoir
les moyens. Les pauvres sont esclaves en liberté. C’est le cas des États
africains au lendemain de leurs accessions à l’indépendance. La liberté
c’est le droits du peuple de choisir parmi ceux qui auront le devoir de
la limiter. L’Afrique est devenue un vaste bordel où toutes les autres
puissances selon les circonstances sont maquereaux, putains ou clients :
« Voilà pourquoi les Noirs sont pratiquement les seuls, après l’indépendance,
à être embrigadés dans les nouvelles croisades européennes appelées francophonie,
«Eurafrique » (association organique à la Communauté Européenne),
les autres anciennes colonies d’Europe (Arabes, Asiatiques) se tenant
généralement à distance. Comme quoi l’impuissance, produit de certaines
structures historiques pré-européennes et surtout de l’ère coloniale,
est devenue synonyme de fatalité ! [1]» En
Afrique subsaharienne, l’accès à l’indépendance implique passer d’un maître
à plusieurs maîtres, d’une colonisation au singulier pour vivre la colonisation
au pluriel. L’indépendance affective des États africains tarde à se transformer
en indépendance effective dans le domaine politique et social :
« Un fruit ne tombe que quand il est mûr, mais devant l’ouragan
et la tempête de l’histoire, mûr ou pas mûr, il tombe quand même. A partir
de cette période, nous croyions que tous les colonialistes avaient fini
par comprendre l’irréversibilité de l’histoire, mais l’expérience actuelle
montre que l’Afrique n’est pas encore au bout de ses peines, car les colonialistes
livrent encore le combat d’arrière-garde[2]. » A
l’échelle mondiale, la pauvreté augmente. En 1994, 80% de la population
mondiale survit avec 17% des ressources. En Afrique, la dette est un important
facteur d’appauvrissement. Avec 30 des pays les plus pauvres de la planète,
l’Afrique donne plus qu’elle ne reçoit, à cause entre autres du paiement
de la dette. Parler d’une dette laisse sous-entendre un emprunteur et
un prêteur. Tout le monde n’est pas la fourmi de la fable de La Fontaine. Parler de la dette des pays les plus pauvres c’est faire la
chronique d’une responsabilité partagée : -
Qui est l’emprunteur et où va l’argent ? En
tant qu’individu, on emprunte le plus souvent à la banque. Pour les pays,
il y a deux sortes d’emprunt : - des emprunts
internes contractés auprès des banques nationales et des résidents
(obligation d’épargne) ; - des emprunts
externes contractés auprès des banques étrangères (privé), des
pays étrangers (bilatéral) ou des institutions internationales :
Banques Mondiale, Fonds Monétaire Internationale (multilatéral). Aux
indépendances dans les années 1960, les pays d’Afrique héritaient d’une
situation difficile : le système colonial avait profité largement
en puisant dans les richesses locales et en créant des dépendances pour
l’achat de biens et services. Les chefs d'État des pays africains se devaient
donc de restructurer leurs économies. Ils ont alors emprunté à divers
titres. Mettre en place des
infrastructures de transport et de communication ; développer des systèmes
de santé et d’éducation comme à la métropole européenne ; moderniser et
industrialiser leurs pays ; initier des projets de prestige, parfois inadaptés
au contexte africain ou s’enrichir personnellement, et surtout se
militariser. -
Qui est le prêteur et d’où
vient l’argent ?
Créés par les leaders
mondiaux en 1944, à Bretton Woods, New Hampshire, la Banque mondiale et
le Fonds monétaire International devraient constituer les deux piliers
de l’économie d’après guerre, fondée sur l’égalité et la stabilité. La
Banque Mondiale a été mise sur pied afin de promouvoir la reconstruction
et le développement, alors que le FMI avait mandat de veiller à la stabilité
du système monétaire mondial. Malheureusement, les lignes directrices
qui régissent les deux institutions entraînent un transfert important
de ressources des pays pauvres vers les pays les plus riches. Dans
les années 1970, les pays producteurs de pétrole ont déposé massivement
leur argent dans les banques aux pays du Nord. Ces dernières ont voulu
profiter de cet argent, d’où les prêts à des taux très bas en Afrique,
sans contrôle réel de ces prêts, sans mesurer les risques de l’utilisation
de l’argent. Il y a des types de prêt. Ce
sont les gérants du Monde. Le système monétaire international a été mis
en place en 1944 par les Accords de Bretton Woods qui sont à l’origine
du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (BM).
Le FMI et la BM, contrôlés respectivement à 59% et 63% par les pays riches
industrialisés (dont 19% par les États Unis) imposent aux pays endettés
les conditions pour de nouveaux ? Les prêteurs ont, de leur côté, poussé
les gouvernants des pays du Sud à s’endetter massivement, parfois dans
des projets à la rentabilité douteuse, mais qui permettaient à leurs maîtres
d’œuvre, les entreprises du Nord, de s’enrichir.
La vision économiste
actuelle tente de nous faire croire que l’appauvrissement des populations
n’a pas de lien avec les politiques économiques mondiales. Et pourtant,
la gestion actuelle de la dette africaine par les instances internationales
est un frein majeur au développement de l’Afrique. Une dette externe entretient
la dépendance et la sortie des capitaux vers l’extérieur. En Afrique la
dette extérieure est due principalement au bilatéral et multilatéral. -
Des variables incontrôlables par les États africains
Emprunter
quand on a les moyens, ce n’est pas un problème. Mais si la situation
change, alors la crise peut survenir. Quand on emprunte pour l’achat d’une
maison, on n’est pas assuré que le taux d’intérêt demeurera fixe pour
les années futures, ni que l’on conservera son emploi, ni que notre pouvoir
d’achat se maintiendra, etc. Dans les années 80, les pays africains ont
été confrontés à une série de changements majeurs sur lesquels ils n’avaient
aucun contrôle et qui ont engendré la crise de la dette : la hausse
vertigineuse des taux d’intérêts qui alla jusqu’à 21% ; la hausse
du prix des produits manufacturés, de la technologie et autres produits
importés ; la baisse importante du prix des matières premières, comme
le café, le cacao, le coton, dont les exportations constituent leurs principales
sources de revenus : « Il sera donc malaisé au créancier de
récupérer son argent en comptant sur ce volet de l’ajustement économique.
C’est pourquoi il sera conduit à exporter sa technologie avancée dans
le pays débiteur (moyennant de nouveaux prêts) et à drainer les richesses
ainsi produites vers son propre marché ou vers le marché mondial. A une
condition, évidemment : que cette production lui revienne moins cher
que chez lui, parce que la main-d’œuvre est bon marché. Ou bien que le
pays débiteur approvisionnent le créancier en matières premières dont
celui-ci a besoin ou complète son économie de quelque autre façon avantageuse.[3]
» Devant
l’Assemblée générale de l’ONU, le feu président du Zaïre de souligner :
« Le caoutchouc que nous produisons est moins cher que ce qu’il coûtait,
il y a vingt ans, tandis que les pneus que nous achetons n’ont jamais
cessé d’augmenter de prix. Le pétrole produit par les pays sous-développés
se vend moins cher que l’eau minérale produite par les pays équipés. Tout
cela a comme conséquence l’amélioration sensible du niveau de vie des
pays équipés au détriment des pays sous-équipés. C’est ainsi qu’à titre
d’exemple, les paysans des montagnes du Kivu qui cultivent le thé sont
toujours pieds nus; alors que les responsables de Lipton, qui commercialisent
le thé zaïrois, se prélassent dans les meilleurs palaces du monde. Toujours
dans le cas du Zaïre, chaque année nous devons consentir une somme de
40 millions de dollars pour transfert salarial des coopérants techniques…
Bien plus, mon pays transfère annuellement vers l’ancienne métropole,
pour paiement de services et de dividendes de sociétés privées installées
chez nous, une somme allant de 300 à 350 millions de dollars. C’est pourquoi,
je me demande finalement qui assiste qui ?[4] » -
Quelques palliatifs à ingurgiter par les États africains
La
FMI et la Banque Mondiale, en réponse à la crise de la dette, imposent
des mesures qui visent à restructurer les économies africaines pour assurer
plus de revenus et moins de dépenses.
C’est ce qu’on appelle pour le cas des pays africains «programmes
d’ajustement structurel » alors qu’ailleurs on parle de «mesures
pour lutter contre le déficit. » Les Programmes d’ajustement structurel
(PAS) consistent aux abolitions des subventions aux aliments de base ;
incitation à des productions pour l’exportation, au détriment des productions
locales comme le cacao, le coton, le café, le bois, etc.
Mise à pied et réduction des salaires qui entraîne nécessairement
l’augmentation du taux de chômage ; privatisation de la santé et de l’éducation
(les frais sont exigés pour les études primaires et pour les soins de
santé) et des entreprises d'État ; dévaluation des monnaies ; augmentation
des tarifs des services publics, etc. Ce
sont le FMI et la Banque Mondiale Internationale qui profitent de toutes
ces mesures. La Banque Mondiale dont les budgets doivent, en principe,
alléger la pauvreté dans les pays du sud et contribuer à leur développement,
devient un mécanisme pour rembourser la dette auprès du FMI, des créditeurs
bilatéraux et privés et la BM. Entre 1976-92, la BM a cumulé des bénéfices de 13 milliards
$. De 1986 à 1993, le FMI a reçu 3,9 milliards $ de plus qu’il a versé
en Afrique. « Les financiers du FMI et de la Banque Mondiale n’agissent
pas seulement en leur nom propre, ils œuvrent au nom des pays les plus
riches et de leurs banques : Club de Paris et de Londres et G7. Les
entités financières internationales ne sont pas des entités abstraites
ou des monstres tout-puissants apparus par génération spontanée. Ils opèrent
par mandat reçu de banques associées, soutenues et couvertes par les gouvernements
des pays membres. Il n’y a donc pas de vraie distance entre les mœurs
bancaires et les politiques des pays occidentaux se proclamant démocratiques[5]. » C’est
la colonisation de la bourse qui suppléa à celle d’avant 1960. Plus les
États africains accumulent les emprunts pour mettre les programmes d’ajustement
structurel en œuvre, plus ils doivent rembourser d’intérêts au FMI et
à la BM. Cette situation se traduit par une baisse des ressources qui
pourraient servir à payer pour les soins de santé, l’éducation et le salaire
des fonctionnaires ; c’est également une source de difficultés supplémentaires
pour les populations pauvres, particulièrement pour les Africains. Et
c’est surtout une source de bénéfices supplémentaires pour les banques.
En 1994, on évaluait
à plus de 50 milliards de dollars les réserves amassées par le FMI et
la BM, à eux deux. Pourtant, la Banque suit toujours strictement sa politique
de ne jamais effacer une dette. Depuis 1982, le fardeau de la dette des
pays du Tiers Monde a augmenté de 600 milliards $. Plusieurs de ces pays
sont tellement endettés qu’ils doivent contracter de nouveaux emprunts
pour rembourser les anciens. « Depuis plus de vingt ans que la dette
du tiers monde augmente, mais que s’opère malgré tout un transfert de
capitaux du Sud vers le Nord s’engraisse tout de même au moyen de ses
investissements dans des pays du Sud. Ceux –ci ont beau être officiellement
toujours endettés, ils finissent par payer plus qu’ils ne reçoivent, soit
par l’échange inégal, soit par le rapatriement des bénéfices qu’effectuent
les multinationales, soit par le paiement des intérêts, y compris des
intérêts sur les prêts destinés à payer les intérêts du capital primitif
emprunté [6]»
Les prêts des organisations financières occidentales, c’est la présence
du renard dans le poulailler. Aujourd’hui se pose la question du soutien
à la démocratie : alors que des prêts colossaux ont été accordés,
les yeux fermés, à des dictateurs dans certains pays, ces mêmes pays,
essayant de construire un système démocratique, se trouvent obligés de
rembourser, ses dettes qui n’ont pas servi à leur développement. Obliger
ces États à rembourser signifie réduire leur budget utile, donc accroître
la pauvreté.
[1].
Kayemba Ntamba-Mbilanji, Op.
Cit. , p.204. [2].
Président de la de la République du Zaïre, le Général Mobutu, devant
l’Assemblée Générale de l’ONU, cité par Kayemba Ntamba-Mbilanji, dans
Philosophie et libération.
Actes de la 2eme Semaine Philosophique de Kinshasa du 18 au 22 avril
1977, p. 205. [3].
Benoît A. Dumas, «dette des pays pauvres » dans Études de janvier 1993 (3781), p.6-7. [4].
Président de la République du Zaïre, cité par Kayemba Ntamba-Mbilanji,
Op. Cit. , p.203. [5]. Benoîte A. Dumas, Op.
Cit. , p.11-12. [6]. Benoît A. Dumas, Op.
Cit.
, p.11. |