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3. L’ère démocratique

            Le problème qui se pose est donc celui de trouver les moyens de faire progresser les individus tout en faisant reculer les conduites irresponsables. Comment amener les personnes qui ont une parcelle d’autorité à faire fonctionner ensemble privé et public au lieu de faire jouer l’un contre l’autre ? On pensait qu’avec la démocratie le droit inaliénable de l’homme, l’honnêteté dans les affaires publiques, la tolérance mutuelle, le rejet de la violence, le respect d’autrui et particulièrement ceux qui ne sont pas de mon clan ou de ma tribu seraient les normes politiques sociales. Il est à noter que  «la démocratie, comme système de gouvernement, a été précédée par un long effort d’affranchissement spirituel au cours duquel s’est dégagée la reconnaissance de la liberté foncière de la personne humaine. Depuis l’essor de la pensée médiévale, chacun des grands mouvements qui ont marqué l’évolution intellectuelle a eu pour conséquence d’approfondir la conscience que l’homme prenait de sa qualité d’être libre [1].» Voilà notre Afrique emportée par l’érosion démocratique. Avec elle, nous parviendrions à substituer, dans nos sociétés, la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable ; c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie africaine qui ne dit pas son nom. La démocratie fut un événement considérable dans la vie du peuple africain. Elle est irréductible et irréversible. Avec elle un autre espace politique s’ouvre pour laisser apparaître un monde nouveau. Cependant, ce qui est problématique et source de questionnement pour quiconque s’arrête à y penser, c’est le caractère incroyablement tardif de cet événement compte tenu de l’évolution des autres sociétés en Occident.

Malgré la proclamation officielle d’être des chefs d’États démocratiquement élus, la démocratie en Afrique reste encore dans la pénombre. Il y a une difficulté plus profonde «qui porte sur les illusions égalitaires de la démocratie et de sa réalisation élitiste et oligarchique. En effet, c’est l’organisation qui donne naissance à la domination des élus sur les électeurs, des mandatés sur leurs mandataires, des délégués sur ceux qui les ont nommés. Qui dit organisation, dit oligarchie. » Donc il y a impossibilité d’une véritable démocratie, c’est-à-dire d’une souveraineté véritable de la population. Il y a des raisons qui expliquent cette impossibilité de la véritable démocratie en Afrique : Premièrement, il est techniquement impossibilité de réaliser la démocratie directe. Le grand nombre de populations vivant dans les forêts, les savanes et les déserts avec des routes pour la plupart de temps impraticables ne peuvent exercer directement le pouvoir, il doit s’en remettre au petit nombre qui doit décider et agir à sa place. Il se vend à ceux qui savent lire et écrire. Deuxièmement, il est psychologiquement impossible de rester sans chef à admirer. Qu’on le veuille ou pas, l’Africain aime voir devant lui un chef  devant lequel les louanges, les complaintes et courbettes ne tarissent jamais. Il n’y a qu’à suivre attentivement nos presses parlées et écrites. Combien de justes hommes qui, une fois au pouvoir, la population corrompt ?

Intellectuellement, la gestion des hommes suppose une compétence que tout le monde  n’a pas. Compte tenu de taux d’analphabétisme inégalable en Afrique, beaucoup ne savent pas ce que c’est qu’une urne, encore moins quel est le rôle d’un député ou d’un maire de la ville. « Il est de chez nous » est le seul critère de vote. La démocratie devient alors une «ethnicratie » et la qualité de la «démocratie ethnique » se mesure à la quantité d’âmes du groupe linguistique dont on est issu. Ce qui fait parler des fiefs de tel ou tel parti politique. Comme le marxisme-léninisme, le mot démocratie est devenu une idéologie. On est loin d’être assuré que tout le monde entend le mot élection ou le mot démocratie dans le même sens.

            D’ailleurs, la démocratie, ne va pas enrayer d’un coup tous les maux dont souffre l’Afrique. Malgré l’avènement de la démocratie, nous pouvons, à suite de Honoré de Balzac, dire que même nos lois sont des toiles d’araignées à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites. La démocratie n’est pas une panacée à tous les problèmes d’un État. Croire que la démocratie est une panacée, c’est se leurrer. La démocratie existe quand les maîtres que se donnent les citoyens en sont aussi les serviteurs. « Est-ce dire que la démocratie en Afrique est impossible ? , s’interroge Monseigneur de Souza ? Quelqu’un a dit que l’Afrique n’était pas mûre pour la démocratie. je me demande quel pays est mûr pour la démocratie. Car la démocratie n’est pas un bien de consommation qu’on acquiert et qu’on consomme. La démocratie s’édifie tous les jours et s’entretient. La démocratie reste une conquête dont la bataille est stimulante. Mais ne pourront l’emporter que ceux qui tourneront définitivement le dos à l’égoïsme, au régionalisme, au tribalisme et la facilité. Ceux qui accepteront de porter la démocratie comme un idéal, un rêve, une espérance  qu’entretient un amour invincible de son pays, de ses frères et sœurs, quels qu’ils soient, dans un sacrifice quotidien de soi, pour qu’ensemble, chacun apporte sa petite pierre à l’édifice national ; de telle sorte que cet édifice soit le plus large, le plus beau, le plus lumineux, le plus épanoui et le plus pacifique possible. A cette condition, toute démocratie est possible et est à notre portée. Oseriez-vous dire non à une telle aventure? [2]»

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[1]. Georges Burdeau, La démocratie, p.18.

[2]. Monseigneur Isidore de Souza, «une expérience démocratique : Le Bénin depuis la Conférence Nationale Souveraine ». Conférence donnée au CEFOD, Ndjaména, septembre 1994.