2.
L’Afrique noire décolonisée
Vint la décolonisation.
« L’Afrique aux Africains ! » De l’intérieur de la trajectoire
suivi depuis 1960, le politique africain a-t-il émergé et trouvé son chemin
dans le concert des Nations ?
À cette question qui nous paraît fondamentale, nul, nous croyons,
ne peut donner de réponse assurée. Mais comment l’éviter ? Et ne
pas tenter de l’explorer ? La première réponse qui nous vient, appuyée
par un sentiment quelque peu éclairé, espérons-le, est un non. Voilà donc
l’apparition de l’indépendance et dores et déjà, l’homme africain est
au faîte de l’histoire. Désormais, il en sera le centre. A lui appartient
d’en prendre la conduite. Puisque l’indépendance dont il est complètement
étoffé était irréversiblement tournée vers le progrès, il n’aurait eu
qu’à se laisser entraîner par cette course, aux sommets de son épanouissement,
vers le type de l’homme nouveau. «Tu te trompes, mon frère, disait
Salifou dans Politicos, tu confonds
l’indépendance avec l’oisiveté. Tu crois que l’Indépendance
apporte de l’argent et cela sans travail ? Tu crois que l’Indépendance
fait pleuvoir des droits et pas des devoirs ? La vraie indépendance,
c’est la prospérité, le travail en commun pour bâtir en commun une nation
solide, bonheur de nos enfants et des générations futures. C’est cela
l’Indépendance [1]»
Mais, se voyant au milieu du tourbillon de besoins aux multiples visages,
il voit naître les systèmes idéologiques, d’ordre social et politique
voire religieux. Les pays africains devaient s’aligner derrière les deux
grandes puissances : les uns se disent à gauche et les autres à droite.
Certains se disent de l’Orient et d’autres de l’Occident. Ceux qui s’alignent
derrière l’Orient se nourrissaient de l’idée marxiste-léniniste sans même
avoir lu ne fût-ce que l’introduction du Capital de Marx «car nous savons
maintenant qu’il ne suffit pas de se dire anti-impérialiste ou marxiste-léniniste
pour l’être. Ce n’est pas par son langage, c’est par sa pratique qu’un
homme ou un régime se classe objectivement à gauche ou à droite. Or nous
commençons à savoir que la pratique peut obéir à d'autres principes que
ceux que l'on proclame officiellement, et que cet écart est même généralement
la règle, et peut devenir, dans certains cas, particulièrement tragique.
[…] Ce qu’il faut prendre en compte dans chaque cas, par-delà la propagande
intérieure et extérieure, par-delà les prises de positions officielles
sur les tribunes internationales, c’est la nature des rapports entre l’État
et le peuple, le degré de participation effective des masses à la chose
publique, les moyens effectifs qu’elles ont de contrôler le pouvoir et
pas seulement de l’applaudir[2].
»
Malheureusement, nous
restons dans le vide, dans, "l’epoché". » Nous remplaçons les
anciennes idoles par de nouvelles qui joueront le même rôle. La révolution
pour l’indépendance se transforme et
est comparable à la révolution de la terre autour du soleil :
Un retour au point de départ. Après la traite négrière, après la colonisation,
à quelles sources s’abreuve la politique de l’Afrique noire ? « Parmi
les influences qui ont pu entraîner une modification des rapports entre
les différents pouvoirs, au moins pour les États d’expression française,
l’évolution politique et constitutionnelle en France a joué un certain
rôle, disons indirect, intellectuel, mais un rôle tout de même certain.
Il est frappant, lorsqu’on lit les constitutions des États d’expression
française, d’y trouver certaines des dispositions qui sont même reprises
presque dans leur rédaction […], le problème de distinction
entre le pouvoir législatif et le pouvoir réglementaire a été largement
suivi dans la quasi-totalité des États d’expression française[3].
» Ce
qui étonne dans le contexte africain, celui qui y revient presque quarante
ans après son indépendance, c’est son accent d’actualité, sa résonance
plus présente que jamais que c’est la faute à la colonisation. Nous sommes
toujours sur le flux d’une vague, sur la tension d’un paradoxe, aux limites
même du langage, à la fois dans et hors du langage. Dans un mouvement
de division à soi de notre Afrique se trouvent tous les plis qui blessent
profondément les sociétés, mais qui, malheureusement, constituent pourtant
le discours politique. On ne peut pas mener les hommes sans les malmener.
Les conséquences de la colonisation, nous nous demandons, pour notre part,
s’il ne faut pas l’interpréter
de manière révolue ? Le sentiment national est inséparable de la
nostalgie coloniale. Le problème en Afrique nous met au défi de reconnaître
ce que nous sommes pour nous-mêmes. N’importe quel citoyen désire vivre
dans un monde social où les relations entre les individus sont marquées
au sceau de la liberté et de l’égalité.
« C’est la faute
à Voltaire, c’est la faute à Rousseau » entonnait Gavroche sur les
barricades des combats de la révolution de 1830. C’est la faute à la colonisation,
c’est la faute aux colonisateurs, est le refrain de beaucoup d’africains.
Fiction romanesque, peut-être, mais fiction fondée sur une réalité des
faits coloniaux, réalité devenue cauchemar. Africains, ces inlassables
recycleurs de vieilles traditions. La décolonisation n’a pas eu lieu seulement
parce que famine et misère sévissaient dans les colonies, mais bien parce
que les idéaux de liberté et d’esprit critique se sont répandus dans la
population et ont inspiré une forte volonté de quitter l’état de tutelle
pour un état d’autonomie. L’idée d’une plénitude première perdue qui peut
et doit être retrouvée s’évapore. Il est indéniable que l’homme africain
dans une Afrique indépendante n’est pas arrivé à son stade d’autonomie.
Et l’indépendance, le bas peuple n’en a cure. Il est constamment
victime des circonstances extérieures. Pour tout esprit indépendant, il
paraît clair qu’un autre chemin existe à l’effet de conduire sa vie et
que ce chemin peut être retrouvé.
Ce qui étonne encore
davantage dans le contexte africain c’est que la décolonisation advint
d’un coup, à la fois comme une catastrophe et une libération. Catastrophe
parce que toutes les institutions sont vidées du sens du devoir. On se
retrouve dans une réalité apparemment accordée à la modernité, sans que
le temps ou, si l’on préfère, l’espace intérieur ait été ménagé à la conscience
pour qu’elle puisse y trouver ou retrouver son chemin. La conscience fut
en quelque sorte bouleversée puis comprimée par l’histoire. Pas n’importe
quelle histoire. Celle d’une société qu’on voulait à tout prix et le plus
rapidement possible moderniser, porter à la hauteur des autres sociétés
contemporaines sur les plans économiques, social et politique. L’effort
fourni fut gigantesque, mais qu’en est-il de la conscience ? Si,
autour de nous, tout se passe comme si les hommes n’étaient encore sortis
de leur animalité primitive, c’est parce que, au lieu de «tenter de donner
conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux », comme
dit Malraux, on les a entraînés à s’entre-tuer à propos de tout et de
rien.
Les États africains post
coloniaux sont ceux du repli sur l’ego, du souci de soi, des histoires
personnelles, de sa famille. Rien à voir en effet avec les sociétés obnubilées
par la politique où le social primait sur le personnel. Notre Afrique
se caractérise par la personnalisation de la vie collective ou un bureau
est vu comme répondant d’abord au désir individuel. Chaque bureau est
l’incarnation d’une tribu ou d’un clan. Chaque nomination se fête jusqu’à
la prochaine. Le social a perdu toute valeur. C’est un fait observable.
Et le problème majeur qui inquiète particulièrement aujourd’hui est fondamentalement
lié à la conception de l’autorité et celle de l’État. L’État est la grande
fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens
de tout le monde. L’autorité est binaire. Ainsi est-elle en même temps
responsable et irresponsable en ce qu’elle peut prendre à la fois le visage
du respect d’une part et de l’autre, de la destruction ou encore du civisme
et du plus pur incivisme destructeur. Ce n’est plus un regard de sociologue
qu’il nous faut maintenant. C’est un regard de philosophe qui ne se contente
pas des effets de surface
mais descend à l’intérieur de chaque événement pour en découvrir l’Eidos.
Bref, jetons un coup-d’œil empiriocriticisme sur notre Afrique.
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