Eduquer ou former ?
2.2.
Visée culturelle de la formation à la vie religieuse
La
formation, contrairement à l'éducation et dans son sens exact, ne prend
généralement pas en compte l'homme dans sa globalité. Elle façonne plutôt
la personne " selon une certaine direction, certaines habitudes,
en vue de remplir une fonction particulière" (Larousse
encyclopédique en couleurs, t.4, éd. France loisir, Paris, 1993).
En effet dans la formation il s'agit souvent de répéter des informations.
Celle-ci se fonde sur deux principales caractéristiques : La performance
et l'échéance.
Deux
jeunes d'une grande école donnaient leur témoignage devant une assemblée
de religieux et religieuses et disaient ceci : " Toute notre formation
fait de nous des émetteurs, mais non des récepteurs. On nous apprend à
être clairs, précis, brefs, mais sans profondeur. Nous finissons pas (sic)
vivre dans le non-dit pour ce qui nous touche le plus" (LICHERI
Lucie, Par un simple oui. La vie religieuse apostolique féminine,
èd. du cerf, Paris, 1994, p. 59). C'est tout à fait la réalité
que nous côtoyons aujourd'hui : " satisfaire ", " distinguer
", " être au top ", avec des évaluations bien précises
pour passer à l'étape suivante. Qu'apprend-on donc aux jeunes dans cette
initiation ? La performance en matière de dévouement, de prière, de chasteté,
de pauvreté, d'obéissance… ?
Effectivement,
nous nageons réellement dans un monde de performance. Il suffit de comprendre
la course actuelle de la technologie pour le prouver. " IL faut être
le meilleur, exceller, être apprécié des supérieurs (…), recevoir l'admiration
et la promotion qui amène les privilèges". Pourtant, dans l'initiation
à la vie religieuse, il ne s'agit nullement de développer chez le jeune
un esprit de compétition mais un esprit d'amour. Non pas le sentiment
de se savoir estimer mais celui d'aimer et de se sentir aimer tel qu'il
est. Saint Paul nous rappellera bien cela dans sa première lettre aux
corinthiens : " (…) Quand j'aurai le don de prophétie, la science
de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j'aurai la foi
la plus totale, s'il me manque l'amour, je ne suis rien… (13,1-3)".
Seul l'amour nous mènera à l'Amour. C'est l'unique loi de cette nouvelle
culture, la culture chrétienne. Certes, la compétition présente des avantages
dit encore Jean Vanier : " Le désir d'être le premier incite à faire
des efforts, à aller jusqu'au bout de ses forces (…), elle éveille des
énergies, favorise le développement du potentiel de l'être humain. (…)
Mais si quelques-uns gagnent, le plus grand nombre perd". Cela se
passe de la même manière dans la formation initiale et nous constatons
douloureusement le grand nombre qui se perd. Toutes nos préoccupations
sur l'identité de la vie religieuse, sur sa crédibilité, Toutes nos inquiétudes
sur le témoignage authentique à rendre, ne dériveraient-elles pas des
failles de cette conception de la formation qui consiste à faire des émetteurs
et par conséquent mène un nombre non négligeable à la déviation ?
A
cette vue, il est normal que l'initiation à la vie religieuse soit devenue
un questionnement pour les responsables. Tous s'évertuent à trouver des
méthodes de formation adéquates et pratiques ; Une formation qui prend
en compte la personne dans son entièreté. Car le plus souvent, quand la
formation se limite à la performance, elle dégénère d'une manière ou d'une
autre dans la recherche du pouvoir, de l'autorité, de l'avoir plus, de
l'affectivité désordonnée. Or celle-ci devrait plutôt conduire vers le
partage, le service, l'amour inconditionné et qui fait grandir et faire
des jeunes non seulement des émetteurs mais également des récepteurs.
Nous sommes aussi sans savoir que, contrairement à l'éducation dont la
plus importante règle est de " perdre du temps ", la règle de
la formation quant à elle est de " gagner du temps". Cette dimension
de la formation devrait nous interroger. La méthode actuelle qui tient
à faire passer des étapes successives en un temps précis, ne contribue-t-elle
pas à la perte d'identité qui désagrège la vie religieuse ? Il va sans
dire que l'existence d'un objectif précis suppose toujours une échéance
à long ou à court terme ; D'où l'importance d'un profond discernement
spirituel. Cela suppose donc de la part des formateurs une préparation
conséquente pour découvrir les jeunes en profondeur, les aider à cheminer
avec tout leur être et à être pleinement hommes et femmes de Dieu. Pour
arriver à cela, tout un processus est urgent, tenant compte de tous les
enjeux de la réalité ambiante.
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