Eduquer ou former ?
Or,
la vie religieuse n'est pas une profession, elle est une VIE. Elle exige
donc tout un processus d'intégration. Cela nous oblige à nous poser la
question de savoir s'il ne serait pas plus adéquat aujourd'hui de parler
d'éducation plutôt que de formation puisqu'il ne s'agit pas, dans la vie
religieuse, de " répéter les informations reçues ", mais de
vivre.
2.1. Visée culturelle de l'éducation à la vie religieuseQuand Paul Osterrieth définit l'éducation comme un " processus d'intégration des jeunes dans une société en leur proposant les modalités comportementales propres à celle-ci " (OSTERRIETH Paul, Op. cit.), il explique comment progressivement le petit de l'homme s'adapte à une culture donnée. La culture, en effet, s'acquiert par l'éducation. C'est donc à juste titre que nous parlerons d'éducation dans la vie religieuse. Il s'agira de faire du jeune aspirant, un adulte dans la vie qu'il choisit librement d'intégrer. Or, devenir adulte, c'est acquérir une certaine maturité dans de nombreux domaines de la vie. Comment s'acquiert cette maturité ? Traditionnellement, les jeunes aspirants qui désirent intégrer la vie religieuse, suivent un cheminement minimum de trois ans. Aujourd'hui ce temps compte plus ou moins cinq ans dans certains instituts pour la première étape, avant de compter encore cinq à neuf ans pour la dernière étape. C'est donc après un maximum de quatorze ans que les jeunes sont supposés avoir acquis un certain degré de maturité pour vivre en adulte dans cette nouvelle culture. Malheureusement, ce temps est pratiquement considéré comme un pont étroit et tortueux qui mène à une nouvelle étape de la vie, en quelque sorte comme un " arrivisme" . Or,
du fait que la culture ne se transmet pas biologiquement mais s'apprend,
ce temps devrait constituer le processus d'apprentissage désigné par la
" socialisation " et " l'enculturation " en termes
anthropologiques. Ces deux termes constituent deux aspects d'une même
réalité ; La socialisation indiquant l'insertion d'un individu dans les
relations entre les membres de son groupe. Elle désigne aussi l'adaptation
de ceux-ci les uns aux autres dans les limites d'un modèle de comportement
préexistant spécifique au groupe et sanctionné par lui c'est-à-dire l'intériorisation
des modèles de vie proposés par le groupe. L'enculturation par contre,
désignerait spécialement la dimension humaine de la socialisation. Elle
se réfère au processus d'apprentissage par lequel l'homme assimile les
modèles de vie spécifiques à son groupe, de l'enfance à l'âge adulte (MUKENDI
Wa Meta, Introduction à l'anthropologie. Notes de cours, s. éd,
s.l.). C'est cette enculturation que nous voudrions approprier
à l'éducation dans la vie religieuse, c'est-à-dire le processus d'apprentissage
que devrait suivre tout individu désireux de s'engager dans cette vie.
La complexité de ce processus viendra du fait que le futur religieux se présente déjà adulte et ne pense plus avoir besoin d'éducation. Il est déjà " bien éduqué " comme dit l'adage, et il lui suffirait de passer le pont. Alors que dans la culture du Christ, le premier pas à faire est celui de mourir et de renaître (cf Jn 3,1-7). C'est ainsi que nous constatons qu'aujourd'hui encore nous agissons comme des " Nicodème " se demandant comment un individu peut-il renaître étant déjà vieux (v.4) ? Jésus répondra : " En vérité en vérité je te le dis, à moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu (v.5)". Jésus révélera également : " Si vous ne devenez pas comme des petits enfants vous n'entrerez pas dans le Royaume " ( Mt. 18,3). Cela prouve combien cette nouvelle culture se situe sur un plan autrement spirituel. Elle suppose pour l'individu appelé à cette vie un " commencement de vie spirituelle". C'est Sainte Thérèse de l'enfant Jésus qui disait : " Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de treize à quatorze ans… ", pour exprimer la prise de conscience de la responsabilité de sa vie spirituelle. (Voir une expérience du Christ) Il
est pourtant évident qu'à cet âge elle était déjà baptisée et avait aussi
fait sa première communion! C'est cette prise de conscience qui mettra
à jour le contraste de la nouvelle culture à laquelle l'individu est appelé
d'avec la culture d'où il vient (MUSUMBI Jean Bosco, Introduction
à la théologie spirituelle. Notes de cours , s. éd., s.l.).
Il lui faut renaître et donc accepter le nouveau processus d'intégration.
Faisons remarquer que dans la société d'aujourd'hui, malgré le grand nombre
de baptisés supposé avoir acquis une autre culture, la culture profane
porte largement le pas sur la culture chrétienne. Nous ne pouvons imaginer
combien cette société de globalisation, globalise aussi les esprits et
les comportements et de la sorte " fabrique volontairement ou non,
un nombre considérable de non adultes" (OSTERRIETH Paul, Op.
cit.). Tout est globalisé et globalisant. Le monde est devenu
responsable de l'homme. Or, l'adulte est celui qui " s'accepte responsable
de lui-même, il n'attend pas des autres la satisfaction ou la réalisation
de ses objectifs".
Notons bien que parler d'éducation, c'est aussi et surtout parler d'éducateur. En effet, pour conduire à l'état adulte, il faut des adultes. Ceux-ci devraient être cohérents avec eux-mêmes car dit Jean Vanier, " l'enfant agit le plus souvent en imitant l'adulte en qui il a confiance. S'il y a discordance entre vie et paroles, l'enfant entre dans la confusion, il ne peut avancer" (VANIER Jean, Toute personne est une histoire sacrée, éd. Plon, Paris, 1994, p. 104). D'aucun dira qu'il n'existe pas d'enfants dans la vie religieuse, mais le processus est le même car il s'agit de renaître à une nouvelle culture. Dans cette initiation, l'initiateur devrait en conséquence être adulte, acquérir une certaine maturité pour gagner la confiance des jeunes car cette vertu est capitale dans l'éducation. L'éduqué doit trouver un modèle dans la personne de l'éducateur. C'est ce que nous avons spécifié plus haut en parlant de l'enculturation comme " le processus d'apprentissage qui fournit des modèles de vie spécifique à un groupe". Ces modèles, bien sûr, devraient être vécus auparavant par l'adulte éducateur. C'est ainsi que nous découvrons que l'éducation exige une certaine permanence. Elle prend toute la vie, prend l'individu dans sa globalité. Par l'éducation donc, celui-ci " se hausse à la dignité de personne et devient capable de vivre sous des lois. Il s'efforce ainsi par vertu de vivre en accord avec ses semblables" (HENRIOT Patrice, Philo dicobac. philosophes, t.2, éd. Belin, Paris, 1992, p. 110). |