1. Personne comme projet

Sommaire - Précédent - Suivant

Si le mot projet souligne ce caractère progressif, perfectif, c’est à dire le fait d’être «jeté en avant»[1] de la personne, ce que le parcours des âges est pour tous l’occasion d’un perfectionnement continu. La philosophie moderne parle du projet comme étant l’anticipation de l’action par l’in­tention pour désigner ainsi la réalité que la personne est appelée d’ac­complir sa vie durant, en devenant un membre adulte, actif et producteur de la société. Le projet c’est auto-réalisation de la personne. Et «la pleine autoréalisation du projet-personne réside donc dans la vieillesse qui est riche de sagesse et d’expérience; elle est le soutient vivant et vénéré du clan, l’anti-chambre de ancestralité»[2].

Dans cette optique, «la personne n’est pas une réalité figée. Elle est vivante, sans cesse en devenir, acquérant toujours de nouvelles déterminations susceptibles-au-delà d’un certain seuil critique – de remanier la configuration intérieure et sociale du muntu, dont les nouvelles dimensions aussi manifestées appellent un nouveau nom»[3].

«Cette progressivité prend tout son sens du fait que la société surimpose au cycle biologique ses conceptions de l’homme qui déterminent l’évo­lution sociale. Sur la continuité naturelle vient se greffer une discontinuité culturelle qui valorise les moments de passage et de transition et découpe l’existence humaine en tranches»[4]. Les temps initiatiques[5] exigés aux jeunes adolescents dans presque toutes les traditions négro-africaines constituent, dans cette progressivité, des étapes très importantes qui donnent une qualification à l’œuvre d’auto-réalisation de l’indi­vidu.

 

2. Personne comme auto-cœrcition dans l’auto-continuité

Même si le sentiment de dépendance du clan, d’interdépendance et de participation caractérise son option morale, le Négro-Africain garde toujours cependant aussi la conscience vive de sa redynamisation personnelle. Il est responsabilisé, dès son entrée au monde, à prendre conscience que la vitalité du projet-personne ne devient une réalité qu’à travers une discilpine sévère avant tout. C’est ainsi qu’un père qui prend dans ses bras un fils nouveau-né, ne manquera pas de l’exhorter à devenir un homme – un léopard. Le contenu de cette exhortation fait appel au sens profond de capacité dynamique à vaincre l’épreuve de l’existence et de prise en charge personnelle que devra assumer l’enfant, une fois devenu adulte.

L’initiation traditionnelle qui marque l’étape de transition de l’ado­lescent à l’âge adulte, par exemple, est un moment privilégié durant lequel le jeune est formé à l’endurance, à la ténacité et à la fermeté dans ce qu’il entreprend. Du point de vue social, l’initiation est un moment d’in­tégration officielle dans l’exercice de la vie sociale et communautaire. C’est alors aussi que le futur adulte est accueilli au sein de la communauté en qualité d’un nouveau personnage et ne sera appelé, désormais, que par son nouveau nom reçu à la sortie de l’initiation. Ce nom lui donne une personnalité à laquelle il devra s’identifier par son agir et par son comportement.

Du point de vue individuelle, l’initiation se conçoit comme le plus grand défi que la société lance à l’adolescent avant son admission dans la société des adultes. Car c’est pendant le temps initiatique, temps de réclusion, que l’adolescent doit faire montre qu’il est capable de s’imposer des sacrifices pour les autres en se soumettant, sans protestation à diverses épreuves, et en effaçant en lui l’illusion d’une existence facile. Ce temps c’est en fait un moment de test de maturité durant lequel le candidat doit faire preuve d’endurance et attester sa capacité d’accéder au statut social le plus complet, devenant ainsi géniteur et créateur de lignée. Comme l’a si bien souligné aussi G. BALANDIER, la fécondité permet à la personne de se manifester en tant que géniteur – créateur de lignée – et par conséquent d’accéder à un statut social plus complet, condition d’une plus grande influence[6].

La progéniture comme moyen d’auto-continuité historique constitue le défi que la personne lance au problème de la mort. La mort absolue, dit-on, est pour l’Africain, celle où l’on meurt sans laisser de descendance. D’où l’optimisme que souligne Oscar BIMWENYI KWESHI, chez le muntu comme refus du désespoir.

Ce refus du désespoir et de l’absurde est-il lui-même absurde? Est-il naïveté? On peut épiloguer à l’infini. dans l’expérience humaine et religieuse africaine, le séjour dans la constellation du prodigue et dans la clairière du discernement nous a montré à quoi tient finalement le solide optimisme: Maweja demeure le plus fort, il est bon, veut le bien, est allié de la vie. Celle-ci, visée fondamentale de l’hom­me (...) finira par avoir raison de la mort et ses alliés. Ainsi, loin de constituer une catastrophe par elles-mêmes, les larmes et autres épreuves révèlent du tunnel initiatique qu’est le séjour subsolaire tout entier, avant l’avènement de la vie durable[7].

Sommaire - Haut de la page - Suivant



[1]       Encyclopaedia Universalis, vol. 9, Liberté, Encyclopaedia Universalis, Paris, 1971.

[2]       MBULUKU MASOKA, J. V., op. cit., 196.

[3]       BIMWENYI KWESI, O., Discours théologique négro-africain, Paris, Présence Africaine, 1981, p. 596.

[4]           ERNY, P., cité par Mbuluku Masoka, J. V., op. cit., p. 197.

[5]           Sur l’initiation traditionnelle, on peut consulter: Ngoma, F. L’Initiation Bakongo et sa signification, Elisabethville, CEPSI, 1963; Feuilloly, B., «Un coin de l’âme nègre: l’initiation», in: Rev. Anthropol. 1937, 49, pp. 69-77; Goulard-Othombot, P. F., «Fête de la circoncision chez N’Damboma et les Saké», in: Liaison, 24, 1952, p. 18; Guiral, L., Aperçus sur l’initiation, cité par A. Préau, in: Cahiers du Sud 34, n° 281, 1947, P. 171.

[6]       BALANDIER, G., Afrique Ambiguë, Plon, 1983, p. 41.

[7]       BIMWENYI KWESHI, O., op. cit., 211.