C. Conception et rôle de la personne

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La philosophie africaine de l’existence, écrit Pierre ERNY,

ne peut concevoir la personne autrement que reliée à son lignage par le cordon ombilical de la participation. Se couper des siens, et par le fait même de ses ancêtres, c’est tarir la source de toute force te de toute vie. Les sentiments de dépendance et de docilité qui s’apprennent à travers toutes les circonstances de la vie familiale, ancrent l’individu dans cette conviction qu’il existe une union vitale entre lui et son groupe d’appartenance, un groupe dominé par l’autorité des ascendants, et dont il ne peut en aucun cas se dégager sous peine de chavirer dans l’abandon, le néant social et métaphysique. Ces sentiments profonds de solidarité, d’interdépendance et de participation, que l’individualisme européen ne peut ni saisir, ni même imaginer, (...) sont pour lui source des valeurs les plus hautes et les plus positives[1].

Il est vrai que le sentiment de dépendance du clan, de solidarité et de participation détermine aussi le comportement moral du négro-africain. Il est vrai aussi que le clan comme véritable unité sociale se constitue sur ce fondement essentiellement interconnexionniste dans laquelle «l’hom­me est un instrument, un rouage, un organe, et son existence ne prend de sens que dans cet ensemble structuré auquel il appartient»[2]. Cependant, même s’il n’y a guère de place pour l’individualisme, même si chaque membre est soumis au clan où il puise les forces de la sécurité dans la supériorité de l’ascendant, il est hors de question d’affirmer que l’indi­vidu n’agit que par une grande conformité sociale, ce qui entraînerait un manque évident de personnalité. Comme nous l’avons déjà souligné et ainsi que le fait remarquer Bénézet BUJO,

la communauté est une nécessité vitale, il n’y a pas de développement pour l’individu en dehors de ce groupe qui le porte et sa liberté n’existe qu’en commun avec les autres, c’est-à-dire à l’intérieur de la communauté. Autrement dit, on ne devient homme que dans la famille élargie et celle-ci, le tout, est représentée dans l’individu[3].

Même si nous sommes tous rattachés par notre cordon ombilical à notre clan qui recèle le seau de notre ancêtre, nous sommes chacun unique en notre genre. C’est comme les branches d’un arbres (...). Un ancêtre commun, des mânes tutélaires communs, mais des membres différents les uns des autres[4].

La personne ne se conçoit que dans ce cadre, en tant que consistance ou tonus solidaire selon l’expression de Marie Viviane TSANGU, où il est ontologiquement et physiologiquement enraciné. Il est le microcosme du macrocosme qu’est l’univers – le clan- dont le principe fondamental est non pas l’être, mais la force vitale. L’être de la personne africaine dans sa consistance évolutive individuelle ne se définit donc pas dans le sens de la perspective énoncée par Boèce[5] qui la définit comme rationalis naturae individua substantia, c’est à dire une substance individuelle d’une nature rationnelle[6].

Ce n’est pas non plus en dehors de sa constitution corporelle, qui est composée d’éléments matériels et immatériels, ni non plus en dehors de tous ses rapports lignagers que l’individu en tant que personne peut justifier son fondement de consistance énergétique d’une vitalité solidaire.

Dans cette optique, les conclusions auxquelles est arrivé Lucien Lévy-Bruhl, dans son ouvrage l’Ame primitive, ont déjà subi de substantielles modifications.

À nos yeux, écrivait-il, un individu, si complexe qu’il soit, a pour caractère primordial et essentiel d’être un. S’il ne l’était pas, ce ne serait plus un individu, se serait un composé de plusieurs. Mais, chez le primitif, le sentiment vif interne de sa personne ne s’accompagne pas ainsi d’un concept rigoureux de l’individualité une. Non seulement les frontières de celle-ci demeurent vagues et imprécises, puisque les appartenances de l’individu sont lui, puisque son double, son image, son reflet sont encore lui (...). À défaut de cet élément qui fonde l’individualité en l’unissant aux ancêtres de qui elle provient, elle ne pourrait pas exister. L’individu n’est lui-même qu’à la condition d’être en même temps autre que lui-même. Sous ce nouvel aspect, loin d’être un, comme nous le concevons, il est encore un et plusieurs à la fois. Il est donc pour ainsi dire, un véritable lieu de participation[7].

Sans être un monstre de contradiction tel que Levy-Bruhl le conçoit, l’individu négro-africain est, comme nous venons de l’indiquer avec force, un tonus énergétique de vitalité solidaire qui recouvre son identité authentique dans une auto-continuité historique et dans sa capacité d’ou­verture sur le proche.

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[1]           ERNY, P., Les premiers pas dans la vie de l’enfant d’Afrique Noire, Paris, L’Harmattan, 1988, p. 27.

[2]           Ibidem.

[3]           BUJO, B., «L’Ethique et le vieillissement en Afrique», in: Concilium, 235, 1991, pp 151-152.

[4]       MAKOUTA-BOUKOU, J. P., Les exilés de la forêt vierge, P-J. Oswald, 1974, p. 93.

[5]           BŒCE, De duabus naturis et una personna Christi, ch.III, 1343 D, Migne, Patrol. Lat., t. LIV.

[6]           Histoire de la philosophie I, p. 1223, Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1969

[7]           LEVY-BRUHL, L., L’Ame primitive, Paris, P.U.F., 1963, pp. 250-251.