2. Pouvoir et autorité de l’aînéSommaire - Précédent - Suivant
Mais le major-aîné détient aussi un certain pouvoir qui lui permet de contrôler le comportement de ses membres. Son rôle est capital. Car, d’après AKE Loba, il est à la fois un élément de modération et le pilier des bons exemples. Gardien sévère de toutes les coutumes, il incarne la science des ancêtres. Il a le pouvoir d’évoquer ces derniers, de leur demander conseil, de les entendre(...). Les dieux faisant un tri parmi les hommes, éliminent les pires et les meilleurs, ne laissant vieillir que les rares mortels qui ont vécu sans haine et sans excès pour qu’ils conduisent la génération suivante[2]. Le major-aîné exerce essentiellement son pouvoir sénioritaire de double manière. Par des rites spécifiques, généralement, il a l’autorité de bénir et d’infliger des sanctions. Hermann HOCHEGGER[3], dans son dictionnaire des rites, se propose de montrer que ces rites sont rationnellement structurés, qu’ils transmettent un message, qu’ils parlent un langage que les assistants saisissent spontanément. C’est pourquoi, la prédiction malédictive ou de bienveillance prononcée par le major-aîné a une portée opératoire. Par sa bénédiction, l’aîné souhaite la vitalité, la fécondité et l’abondance. C’est une prière, un vœu qui souhaite le bien et récompense toute bonne action d’un des membres. Elle intervient pour diverses circonstances dans l’évolution du clan: avant la semaille et la récolte, avant de franchir une étape importante dans la vie, après l’acquisition d’une automobile par exemple. Le chef du lignage prend le kaolin dans les corbeilles des idoles Mpoo et Mbeem. Le propriétaire de l’auto attache une ficelle d’étoffe à la carrosserie. L’officiant verse un verre de vin de palme dans la corne de l’idole Mpoo, mâche la noix de kola et crache un peu de vin mélangé avec la noix de kola mâchée sur la carrosserie de l’auto. Puis il coupe la ficelle d’étoffe en deux parties et souffle le kaolin de l’idole Mpoo sur l’auto et sur le neveu en disant: toi fétiche Mpoo, et toi Mbeem, cet homme est notre neveu, il était parti travailler. Aujourd’hui le revoici parmi nous pour nous montrer le fruit de son travail: de l’argent et une auto. Nous en sommes très heureux. Il n’a pas gaspillé l’argent et l’a mis au service de tout le monde. Que cette auto marche bien. Qu’elle connaisse le moins de pannes possible[4]. Cependant le major-aîné a aussi le pouvoir de maudire. C’est à dire de prononcer des sentences réprobatives pour réprimer la cupidité ou l’insubordination d’un membre, d’un cadet. Il s’agit donc de fragiliser l’énergie physique ou psychique de celui qui prétend s’isoler pour vivre dans son égocentrisme en refusant ainsi de s’acquitter de ses obligations claniques. Contrairement à la bénédiction, la malédiction signifie dans ce contexte, les mauvais souhaits pour sanctionner des attitudes d’insubordination ou d’égoïsme notoires. La malédiction semble être la sanction traditionnelle la plus redoutée et jusqu’à nos jours la plus efficace, elle est basée sur le concept des correspondances universelles selon lequel le degré d’intensité des retentissements entre les registres de la réalité est fonction de la proximité structurelle d’une part, et que d’autre part par la direction généalogique de cette interaction poursuit une orientation obligatoirement unilatérale qui part, dans le clan, du sénior vers le junior et jamais dans le sens inverse[5]. Ici intervient valablement la notion d’énergie sympathique qui caractérise le fonctionnement de l’interconnexion universelle, le concept de séniorité mystique liée à la notion d’ancienneté lignagère et à celle de génie tutélaire (bweni) liée au pouvoir clanique[6]. Donnons-en encore un exemple d’une malédiction prononcée par un chef de lignage mécontent du comportement d’un de ses sujets. Vous morts de ce cimetière et spécialement ceux de mon lignage, réunissez-vous tous auprès de votre doyen-ci pour écouter ma parole! Cet enfant que je vous présente est très têtu. Il ne respecte aucun vieux du village et ne craint personne. Nous ne le supportons plus. Il ne convient plus à vivre avec nous autres au village, c’est pourquoi je vous l’apporte. Infligez-lui une très grande punition pour qu’il sache que les adultes méritent du respect de la part de tous ou éliminez-le une fois pour toutes. Nous voulons qu’il disparaît de ce village et qu’on n’entende plus parler de lui. Nous voulons rester calmes. Au ciel c’est Dieu et sur la terre c’est vous qui avez tout le pouvoir sur nous. Ne le relâchez pas, si vous ne parvenez pas à réaliser ce que je vous demande, comme il ne respecte pas les vieux du village, il ne vous respectera pas non plus(...)[7]. Notre but ici n’est pas de répondre à la question de savoir le degré d’efficacité réelle de la sanction malédictive infligée à un membre considéré comme particulièrement récalcitrant. Mais nous voudrions tout simplement mettre en évidence le caractère dirigiste et rituel qui gouverne le clan africain, dans lequel la malédiction intervient comme sanction rituelle pour blâmer toute attitude anticommunautaire. La malédiction est, en fait, une sorte d’excommunication qui retire au récalcitrant insoumis son droit de cité.
Si
tel est le sort réservé à l’individu parce que c’est le clan qui doit
tout dire et tout dicter quel est alors son vrai rôle en tant que personne
autonome? Et quelle place le couple tient-il, en tant communion de deux
personnes concrètes, une femme et un homme qui se sont choisis pour faire
ensemble une histoire, prenant ainsi place au sein du reste de la communauté?
Cette union est une rencontre de deux personnes en étant, bien entendu,
le lieu d’une relation entre deux existences qui se sont rencontrées et
qui entendent fonder leur vie dans le temps en prenant sa pleine dimension
à partir du moment où elle introduit des nouveaux êtres dans le monde.
Sommaire - Haut de la page - Suivant [1] Le terme de Major-Aîné employé par M. V., TSANGU MAKUMBA, in: op. cit., p. 406, pour souligner le rôle décisif et l’ascendance sénioritaire dans la protection et la défense des petits reflète la personne du Christ, Dieu devenu homme, présenté moins comme rédempteur du monde mais beaucoup plus comme l’intermédiateur surnaturel privilégié entre Dieu et les hommes et surtout comme le défenseur hardi des humbles de la terre et l’instigateur universel du rassemblement des peuples. [2] AKE Loba, Kocoumbo, L’étudiant noir, Paris, Flammarion, 1974, p. 24. [3] HOCHEGGER, H., op. cit. voir. rite de bénédiction et de malédiction. [4] Ibidem, p. 194. [5] TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit.,p. 407. [6]
Ibidem. [7]
HOCHEGGER,
H., op. cit., p. 493. |