1. Statut et fonction de l’aîné dans le clan

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Le chef du clan est désigné parmi les hommes les plus âgés de la plus ancienne génération. Il est le doyen d’âge des notables du clan apte à remplir ses fonctions. C’est lui qui incarne la sagesse et la connaissance de l’historique du clan. Il est plus un père qu’un chef. C’est ainsi que, comme l’affirme aussi N. De CLEENE[1], dans la matrilinéalité par exemple qui n’entraîne pas du tout la matripotestalité, c’est l’oncle maternel qui assume la responsabilité du guide du clan. Il exerce son autorité sur les enfants de sa sœur, aussi sur les enfants des filles de sa sœur, et éventuellement sur les enfants des filles de ces filles. Dans le régime matrilinéaire donc, l’importance de l’avunculat consiste en ce qu’à l’origine de tout clan, le chef, l’oncle maternel, est toujours mentionné à côté de la mère fondatrice.

L’aîné est, dans le clan, le symbole d’unité; il est le rassembleur; l’intermédiaire entre tous les autres membres vivants et les ancêtres. Ceux-ci,

sont les défunts, les héros-fondateurs des clans; ascendants qui bénéficient:     
      1°. du statut d’interposition généalogique entre Dieu et les hommes,   
      2°. d’une fonction décisive dans la filière d’irrigation de l’impulsion vitale,  
      3°. susceptible d’un culte religieux (hommages funéraires) non rendu au Dieu lointain dans le temps et invulnérable dans l’espace[2].

Nous tenons à faire remarquer ici que ce n’est pas n’importe quel défunt du clan qui peut recevoir cet honneur de l’appellation d’ancêtre. N’est digne de ce qualificatif que celui qui, de son vivant, a témoigné de l’intégrité morale et de la limpidité de cœur. Parce que, comme le dit Bénézet BUJO,

les paroles, les gestes et les rites, propres aux ancêtres et aux anciens en général sont d’une importance capitale dans la vie de l’homme négro-africain. Ils deviennent la règle de conduite pour les vivants qui doivent les reprendre constamment, car de cette répétition et de cette reprise des paroles, gestes et rites, dépendent le présent et l’avenir; d’elles dépendent donc la vie et la mort. Cela signifie que le passé que constitue la tradition des pères n’est pas révolu, mais il est plutôt un recul nécessaire pour être à même de faire un pas décisif en avant[3].

Il revient en effet, à l’aîné, Lemba (en kikongo) ou chef notable, d’assurer le culte des ancêtres par des offrandes régulières de sacrifices, à des moments importants de la vie du clan. Il revient aussi à lui de présider toutes les cérémonies importantes au sein du clan. Lors d’un mariage ou d’une dotation, par exemple, c’est lui qui reçoit les dons et en assure les répartitions conformément aux règles de la coutume. Comme gardien du patrimoine et des lois claniques, qui doivent se léguer de génération en génération, il en assure sécurité et protection, car en eux se trouve l’expression de la volonté des ancêtres. Et

on ne peut comprendre à leur juste mesure les paroles, les gestes et les rites des ancêtres que si on sait qu’à travers ces réalités c’est leur auto-biographie que les ancêtres et les anciens ont composée en mettant par là en évidence leurs expériences: leurs heures de malheur, de souffrances, mais aussi de bonheur et de joie qui deviennent désormais un testament pour la postérité. En reprenant ce testament, la postérité raconte la biographie des ancêtres et des anciens, en même temps qu’elle la confronte avec sa propre vie, de manière à écrire, elle à son tour, son autobiographie susceptible d’être, elle aussi, source de vie pour la génération montante[4].

C’est dans cette perspective, que pour exercer le rôle d’assistance sur la conduite de leurs descendants, les mânes tutélaires ancestraux édictent des lois connues de tous sous le vocable de commandements des Ancêtres (nsiku mi bambuta en kikongo) qu’il faut se garder de confondre avec la multitude des interdits coutumiers (bikandikila-bikina) transgressables inconsciemment[5].

Et les règles de conduite les plus importantes léguées par les Ancêtres s’appliquent à la conduite en société. Il s’agit de l’organisation politique, de la fidélité conjugale et de l’inépuisable patience; mais la règle d’or concerne l’harmonie clanique dans sa double exigence de concorde fraternelle et de fidélité à la parenté. Avant de mourir, l’Ancêtre a répété comme un testament les dernières paroles que les descendants doivent graver dans leurs cœurs[6].

Vous membres du lignage, présents, hommes et femmes, me voici-ci maintenant moribond, car les jours que Dieu m’avait donnés sur la terre sont finis. Je dois donc vous quitter. Que toute femme ait des enfants avec son mari et que tout homme ait également des enfants avec sa femme, même si elles sont d’un autre lignage. Je ne vous laisse pas désorganisés, car mon adjoint ici présent fera tout comme moi je faisais. Soyez tous unis comme les enfants d’un même lignage[7].

Sans trop nous étendre sur cette notion des ancêtres, disons en bref qu’il existe dans la vision négro-africaine du monde, une continuité mystique entre la société de la surface et la société des profondeurs. Ces deux mondes forment un seul et même univers, le clan qui dans sa configuration comporte un recto et un verso. Du point de vue éthique, la référence à une catégorie supérieure ou à une autorité est moralement exemplaire.

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[1]           CLEENE, N. De, Introduction à l’ethnographie du Congo Belge et du Rwanda Burundi, Anvers, éd. de Sikkel, 1957, pp. 79-80.

[2]           TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 394.

[3]           BUJO, B., «Pour une éthique africano-christocentrique», in: Bulletin de Théologie Africaine, vol. III, n° 5, janvier – juin 1981, p. 43; IDEM, «Nos ancêtres, ces saints inconnus», in: Bulletin de Théologie Africaine, 1(1979), 165-178; IDEM, Les dix commandements pour quoi faire. Actualité du problème en Afrique, éd. Saint Paul Afrique, 1984. On peut aussi se référer à toute cette bibliographie sur laquelle B. BUJO attire l’attention: KANYAMACHUMBI, P., «Réflexion théologique sur la religion des ancêtres en Afrique centrale», in: R. C. A., 24(1969) 421-455; MAWINZA, J., «Specific difference between the attitude toward the ancestral spiritus and worship of God», in: C. R. A. 3(1969) 37-47; Ouvr. Coll., Mort, funérailles, deuil et culte des ancêtres chez les populations du Kwango-Bas-Kwilu – Rapports et Compte-rendu de la IIIè semaine d’études ethno-pastorale (Bandundu 1967), Bandundu 1969; NOTHOMB, D., Un humanisme africain. Valeurs et pierres d’attente, préface de M. l’Abbé A. Kagame (Lumen Vitae, 2), Bruxelles 3, 1969; GUARIGLIA, G., «L’Être Suprême, le culte des esprits et des ancêtres et le sacrifice expiatoire chez les Igbos du sud-est Nigeria», in: C.R.A. 4(1970) 244-246; COCO, D., «Notes sur la place des morts et des ancêtres dans la société traditionnelle, (Fou, Gen, Yoruba du bas-Dahomey)», in: Les religions africaines comme source des valeurs de civilisation. Colloque de Cotonou, 16-22 Août 1970, Paris 1972, 226-237; HAESELBARTH, H., Die Auferstehung der Toten in Africa. Eine theologiche Deutung der Toderiten der MAMABOLO in Nordtransvaal, Gütersloh 1972; THIEL, J. F., «Die übermenschlichen Wesen bei Yansi und einigen ihren nachbarn (Zaïre)», in: Anthropos, St. Augustin 1972, 649-689; BOCCESSIMO, R., «Il culto dei defunti praticato dagli Acioli dell’Uganda», in: Annali del Pontificio Museo Missionario Etnologico 37(1973), 9 -62; MULAGO, V., La religion traditionnelle Bantu et leur vision du monde, Kinshasa 1973, 29-84; WYMEERSCH, P., «Le problème du mal chez le Muntu (Considérations sur la mort et la protection contre les maléfices chez les Luwa, Bemba et Suku)», in: Africa 28(1973) 575-586; KOLLBRUNNER, F., «Auf dem weg zu einer CHristlichen Ahnenverehrung?», in: NZM 31(1975) 19 -29: il s’agit du rapport très détaillé des discussions sur la vénération des ancêtres en relation avec son incarnation dans le christianisme.

[4]           BUJO, B., op. cit., pp. 43-44. Pendant que J. B. METZ, Theologie als Biographie, in: ID., Glaube in Geschichte und Gesellschaft 195-203, parle de biographie, Bénézet BUJO préfère le concept d’auto-biographie afin de mieux souligner le rôle de la tradition des pères comme un testament vivant qui constitue le témoignage de leur vie personnelle. Ce concept semble convenir le mieux car il fait allusion non seulement à l’expression de la volonté des pères mais aussi à leur vécu propre légué, comme patrimoine, à la postérité.

[5]           TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 86.

[6]           Ibidem, pp. 87-88.

[7]       HOCHEGGER, H. (sous la direction de), Dictionnaire des rites, n°14, Zaïre, CEEBA, 1985, p. 423.