3. Assistance aux catégories des vulnérablesSommaire - Précédent - Suivant
C’est par ce sentiment que, dans le clan, une attention particulière est portée à toute personne vulnérable. Entrent automatiquement dans cette catégorie l’orphelin, la veuve, le malade, les parents d’âge avancé et toute autre personne victime de penurie matérielle. Dans une exhortation adressée aux familles, les évêques du Zaïre rappelaient ce principe moral déjà ancré dans la tradition africaine. Soigner les parents dans leur vieillesse est non seulement un devoir mais aussi un geste de réciprocité et de reconnaissance. Aussi toute personne munie de quelque autorité dans la famille se doit-elle de respecter et de soutenir par son attitude de bienveillance et de bienfaisance, les plus faibles et les plus petits. Voilà pourquoi dans toute la tradition africaine on traite d’indigne toute personne qui dans la famille se permet une gestion égoïste, se rend coupable du manque de solidarité ou d’attention à l’égard des membres de sa famille. Cette réprobation s’étend à toute personne qui se permet de dépouiller les faibles, les veuves et les orphelins[1]. C’est aussi dans cette même optique, que parlant de l’éthique et du vieillissement en Afrique, Bénézet BUJO présente que dans la vie négro-africaine, l’amour pour les parents s’écrit en majuscules. La priorité, le bonheur et la vie harmonieuse dépendent, en effet, de la vérité de l’amour, du degré d’estime manifesté aux parents et aux anciens de la tribu. Cependant, cette considération ne se limite pas seulement à eux mais s’étend à tous les hommes purement et simplement et tous ceux qui – quelle que soit leur origine – sont des aînés et donc considérés comme tels. Tout homme, même l’étranger, qui n’appartient pas à ma communauté tribale, dit Bénézet BUJO, est toujours la propriété de l’Autre à savoir la créature de Dieu; il a sa dignité propre et mérite considération et amour[2]. Ce qui signifie que cette assistance déborde donc, dans son exercice, le cadre objectif mentionné ci-haut. L’étranger est toujours le bienvenu, même sans annonce préalable. Chez nous l’étranger est roi; dit-on, pour manifester au passager qu’il a effectivement sa place dans la communauté négro-africaine. Déjà, dès le bas âge, on éduque les enfants au partage même du peu qu’ils ont à manger afin qu’ils apprennent à ne jamais laisser partir à jeun un visiteur. La spontanéité à prendre de son bien pour assister un frère, une sœur est fort appréciée (...). L’avare est méprisé. La solidarité se manifeste également par la pratique de l’hospitalité même au-delà des frontières claniques. On s’enquiert de l’origine de l’étranger. S’il est d’un clan allié, avec lequel on entretient des rapports de plaisanterie par exemple, l’accueil n’en sera que plus chaleureux[3]. On inculque aux enfants dès leur jeune âge le souci de solidariser avec les personnes seules, malades, faibles, et tout spécialement celles qui sont âgées. On leur demande d’aider les parents âgés dans leur travaux, de leur tenir compagnie afin qu’ils ne se sentent pas abandonnés et de les accueillir quand il s’avérera nécessaire. Il est bien vrai que toutes les relations sont communautaires pour l’homme africain et engagent immédiatement l’être même dans son dynamisme solidaire. Mon ami devient plus qu’un ami: un frère, un père, une mère. Les relations claniques et celles qui en découlent créent cette chaleur humaine qui déroute l’observateur extérieur: l’enquêteur ou l’employeur. Leurs visites, écrit Marie Thérèse KNAPEN à propos de l’hospitalité de longue durée, sont considérées comme tout à fait normales. On ne s’étonne jamais de voir arriver quelqu’un et on ne peut s’enquérir de la durée projetée de la visite. Les hôtes ne songeraient jamais d’ailleurs à en faire part. Ils savent en effet qu’ils sont chez eux chez chacune des personnes qui font partie de leur clan. L’hospitalité se pratique également en dehors de toute relation directement clanique[4]. Ces observations sont aussi pertinemment faites par les premiers voyageurs en Afrique, qui constatent que «l’hospitalité est pratiquée si généralement parmi les nègres qu’ils ne la regardent pas comme une vertu, mais un devoir imposé à tous les hommes; ils l’exercent avec une générosité qui n’a pas de bornes, et ne s’en font pas un mérite»[5]. L’absence ou le refus d’assistance à ceux qui sont de la catégorie des vulnérabilisés est considéré non seulement comme affront vis-à-vis de toute la communauté clanique mais aussi comme une agression sorcellaire notoire. Manquer de solidarité envers les siens devient automatiquement aux yeux du Négro-Africain une pratique anticommunautaire exercée, au même titre que la sorcellerie ou l’insouciance et l’inimitié qui invalident l’idéal communautaire prôné par la société. Parmi les attitudes antisociales qui font appel au schéma sorcellaire d’explication, note Marie Viviane TSANGU, il faut citer l’abandon des personnes vulnérables ou défavorisées, la cupidité égoïste ou l’avarice et surtout la mésentente familiale. Les auteurs de ces pratiques anticommunautaires sont souvent accusés de sorcellerie et les malheurs qui leur arrivent sont considérés comme des conséquences naturelles en rapport avec la souffrance causée aux victimes de leurs comportements condamnables[6]. Et le sorcier, est en réalité, le protagoniste d’une idéologie individualiste d’égalitarisme compétitif qui invalide singulièrement les valeurs humaines professées par la société: équité, solidarité, fraternité. Devenant ainsi le prototype inversé et monstrueux de l’idéal communautaire, il mérite la mort et l’incinération. Il représente en outre un phénomène de rejet socio-organique et de bouc émissaire des phénomènes de violence accumulés par la société[7]. Le sorcier est donc celui qui perturbe l’élan énergétique du clan. Il est un destructeur à bannir et à exclure de la communauté clanique. Il n’est pas question ici de faire l’apologie du phénomène sorcellaire ni de montrer comment la sorcellerie fonctionne utilement comme dispositif socio-affectif de régulation des tensions sociales, ainsi comme il est démontré par certains psychothéoriciens des cultures[8]. Notre objectif souligne simplement que dans l’option communautaire africaine, la non assistance à ses semblables et tout comportement anti-communautaire notamment l’avarice, la cupidité égoïste, l’accumulation considérable de biens non liée au partage généreux, invalident comme la sorcellerie, l’idéal communautaire prôné par la société. Il est important de signaler que, dans la filière clanique, toute la parenté a un rôle biologique associé. Les conjoints ne sont pas les seuls et uniques parents de l’enfant. Sont associés aussi au rôle de cogéniteur les autres membres réputés du clan tels que pères et mères aînés, pères et mères cadets, oncle maternel. C’est ainsi que les orphelins de mère sont pris en charge immédiatement et sans contestation par sa mère-aînée ou cadette considérée non pas comme mère adoptive mais comme une véritable mère co-génitrice pour l’enfant. Et cette dernière fera tout ce qui est en son pouvoir en matière de rites pour éloigner la défunte qui, selon la mentalité courante, reviendrait souvent déranger, à cause de l’affection vive qu’elle porte encore à l’enfant. «Toi ma sœur morte, cet enfant est mien, pourquoi reviens-tu chez lui? Toi enfant, tu es mien, il n’y a personne d’autre qui peut venir te tourmenter»[9]. Les considérations sur l’option de société négro-africaine nous conduisent aux affirmations qui suivent: le clan, redisons le, constitue ce qu’il convient d’appeler le tissu communautaire, siège énergétique pour tous ceux qui sont unis par le lien de sang et qui partagent le même idéal. Chacun trouve sa place, dans cet espace où l’être ensemble favorise la maintenance du circuit vital entre les semblables. La solidarité, l’hospitalité et l’entraide s’y imposent sans l’obligation de réciprocité. Elles contribuent cependant à créer un équilibre en aidant et en assistant les moins nantis. C’est ainsi qu’on remarquera, dans la majorité des centres urbains, de nombreux foyers prendre en charge frères, sœurs, neveux, nièces, venus en ville soit à la recherche d’un mieux être, soit à la poursuite des études. Une observation rapide parmi les familles urbaines, révèle à chacun que c’est grâce au sens de l’hospitalité et de la solidarité que beaucoup de jeunes gens ont pu mener à terme leur scolarité et ont pu devenir ce qu’ils sont devenus. Ce que la plupart de ceux qui émigrent dans les villes, à Kinshasa par exemple, sont généralement pris en charge à leur arrivée par un parent. A ce propos, les résultats des enquêtes consignés par Patrick CANEL et Cie, dans leur ouvrage intitulé, «Construire la ville africaine»[10], sont très illustratifs. Les motifs déclarés par les enquêtes de la venue en ville (Douala et Kinshasa) sont généralement limités en diversité: pour étudier, pour travailler. Ces deux motifs, selon les enquêteurs, restent les raisons les plus évoquées de la migration. En ce qui concerne la ville de Kinshasa, les exemples sont particulièrement parlants. Nous en reproduisons quelques uns seulement. Alors que tous les autres enquêtés ont été hébergés par un membre de la famille(un oncle ou une tante, un grand frère, un cousin), Kabongo a passé quelques temps à l’hôtel avant de louer dans un quartier de Kasa-Vubu. Il n’avait donc aucun parent pouvant l’accueillir en Ville.(...). L’hébergement par un parent proche ou un membre du groupe familial élargi ou du groupe villageois est considéré comme une transition même si cette période, qui correspond à l’apprentissage de la métropole et à la recherche d’une activité stable, peut durer relativement longtemps. En effet, si Puati et Boni n’ont été logés par leurs oncles respectifs que pendant deux ans avant de louer pour leur propre compte, un chef de ménage comme Massaki a, au total, été logé gracieusement pendant 15 ans: arrivé en 1964, il est d’abord hébergé par un oncle dans la zone[11] de Kinshasa qu’il quitte en 1970 (il ne me soutenait pas assez pour mes études) pour aller chez une tante habitant le même quartier plus récent de Kingabwa(zone de Limete) jusqu’en 1974, date à laquelle il ira chez un grand frère à Masina. Biyaka reste 7 ans chez son oncle paternel à son arrivée, 1962, à Kinshasa. Atimode est hébergé pendant 9 ans avant de louer dans les anciennes cités[12]. Ces quelques cas cités parmi tant d’autres témoignent de la valeur et du grand rôle que joue la célèbre hospitalité africaine, même en milieu urbain. L’individu, ainsi affilié voire greffé aux siens, se trouve sécurisé et rassuré dans son effort quotidien. Le Pape Paul VI foulant le sol africain, avait déclaré solennellement que pour les Africains, le clan se trouve ainsi être le milieu naturel dans lequel l’homme naît et agit, où il trouve la protection et la sécurité dont il a besoin, et où, enfin, lui est assurée la continuité par l’union aux ancêtres, au-delà de la vie terrestre[13]. C’est dans cette optique que son successeur Jean Paul II exhorte les Africains à garder leur précieux héritage culturel et à ne jamais tomber à la tentation de l’individualisme, si étranger à leurs meilleures traditions. Le Pape soutient en fait que dans la culture et la tradition africaines, le rôle de la famille est universellement considéré comme fondamental. Ouvert à ce sens de la famille, de l’amour et du respect de la vie, l’Africain aime les enfants, qui sont accueillis joyeusement comme un don de Dieu. De cet amour de la vie découle leur grande vénération pour leurs ancêtres. Ils croient instinctivement que les morts ont une autre vie, et leur désir est de rester en communication avec eux[14]. En somme, les liens claniques qu’ils soient patrilinéaires ou matrilinéaires, jouent un rôle important. Tous les membres sont animés d’un sentiment de sécurité, même quand les parents seront décédés ou qu’ils auront divorcé. Cette sécurité se vérifie à travers le clan dans le cas, par exemple, de poursuite légale, c’est au clan de verser l’indemnité compensatoire si le coupable n’a pas les moyens de le faire. Loin donc de favoriser le parasitisme qui, aujourd’hui, à cause de la misère, fait peser tout le poids du clan seulement sur les épaules de quelques membres qui ont émergé, la solidarité clanique avait pour objectif d’inculquer aux membres le sens de la sociabilité et de la vie communautaire. «Les cultures africaines ont un sens aigu de la solidarité et de la vie communautaire. On ne conçoit pas en Afrique une fête sans partage avec tout le village. De fait, la vie communautaire dans les sociétés africaines est une expression de la famille élargie»[15]. Dans la misère la plus noire qui affecte depuis plus de trois décennies le Zaïre, ce «morceau de continent à la dérive régulièrement repêché au filet des rééchelonnements des dettes par le Fond Monétaire International et passant entre les mailles de celui des prêts d’ajustement structurel de la Banque mondiale»[16], la solidarité clanique court le risque de perdre sa valeur morale et de se transformer en parasitisme. La sociabilité, fondement de la solidarité clanique est apprise à travers une éducation qui veille non seulement à transmettre un passé figé mais un dynamisme, une sagacité qui arme le jeune adulte pour cette humanisation du monde au service des membres du clan[17] et des autres personnes. Ainsi pour l’Africain vivant selon les traditions, le progrès consiste avant tout dans la réalisation par une génération donnée, d’étapes que d’autres ont parcourues avant elle. C’est toujours la génération présente qui se trouve à la pointe du progrès, mais elle y est, en quelque sorte, inconsciente des acquisitions qu’elle réalise et qui formeront pour la génération suivante la première marche par laquelle elle commencera l’escalade du passé. toute innovation religieuse ou sociale profite ainsi moins à ceux qui en sont les auteurs qu’à ceux qui viennent après eux. Comme l’idéal, le progrès est intimement lié au passé[18].
Dans
cette perspective, nous sommes amenés à affirmer que ce sens de la sociabilité,
doublé du sens du progrès, s’enracine dans un solide sens éthique anamnésique.
Dans cette conception, l’idée du progrès ne se rallie pas forcément à
la mentalité technicienne moderne qui consiste à être à la hauteur des
inventions les plus performantes possibles. Mais par le progrès, nous
entendons dire aussi: la prise en charge, par une génération donnée des
acquisitions que d’autres ont réalisées. C’est, pour ainsi dire, réaliser
des étapes que d’autres générations ont parcourues avant. C’est le rappel
des hauts faits des ancêtres afin d’en tirer une leçon pour les générations
présentes et futures.
Sommaire - Haut de la page - Suivant [1] C. E. Z., Exhortation des évêques du Zaïre aux familles, Ed. du Secrétariat de la C. E. Z., Kinshasa/Gombe, 1985, n° 35. [2] Cf. BUJO, B., «Ethique et vieillissement en Afrique», in: Conciclium, 1991 (235), pp. 149-157. [3] MBULUKU MASOKA, J. V., Liberté, nécessité et ethnicité. Essai d’anthropologie suku, thèse de doctorat, Fribourg, 1987, pp. 126 -127. [4] KNAPEN, M T., L’enfant mukongo, Louvain, 1970, p. 182. [5] IN DRISSA DIAKITA, «Les récits de voyage du XIXè siècle», in: Image du noir dans la littérature occidentale, I, n° 90, Paris-Cerf, p. 53. [6] TSANGU MAKUMBA, M.V., op. cit., p.171. [7] Ibidem, p. 418. [8] L’étude de TSANGU MAKUMBA, M.V. que nous avons largement citée est une analyse très approfondie sur ce sujet; BUAKASA, TULU KIA MPANSU, Impensé du discours Kindoki et Nkisi en pays Kongo du Zaïre, Kinshasa, Faculté de Théologie Catholique, 1980; MBULUKU MASOKA, J.V., op. cit., pp. 98-123; ERIC de ROSNY, Les yeux de ma chèvre, Plon, 1980. [9]
HOCHEGGER,
H., op. cit., p. 438. [10] CANEL, P., Construire la ville africaine. Chroniques du citadin promoteur, Paris, Karthala – ACCT, 1990. [11] Le terme zone évoque ce qui convient généralement d’appeler commune. [12]
CANEL, P. Op. cit., pp. 28-29. [13] PAUL VI, «Africae Terrarum», in: D. C., n° 1505, 19 nov. 1967, col. 1942. [14] JEAN PAUL II, Ecclesia in Africa. Exhortation Apostolique post-synodale sur l’Eglise en Afrique et sa mission évangélisatrice vers l’An 2000, donné à Yaoundé, au Cameroun, le 14 septembre 1995. La citation est tirée de D.C., n° 2123, 1er octobre 1995, art. 43, p. 828. [15]
JEAN PAUL II, op. cit., p. 828 [16]
CANEL, P., op. cit., p. 7. [17]
MBULUKU
MASOKA, J. V., op. cit., 178. [18] SOW, I., Les structures anthropologiques de la folie en Afrique Noire, Payot, 1978, p. 117. |