I. Clan et parenté

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Comme nous venons de l’énoncer, la société négro-africaine est organisée sur la base de la famille dont 

la cohésion est un principe ancestral qui résiste aux attaques des détracteurs de la tradition. Qu’un parent disparaisse et aussitôt l’orphelin est pris en charge par une autre femme de la famille. N’a-t-on pas vu des grands-mères reprendre l’éducation de tout-petits dont la mère a disparu accidentellement?[1].

Le romancier africain les couvre d’éloge, ces vieilles omniprésentes que leurs petits fils aiment tant; et qui malgré leur âge avancé reprennent les charges familiales afin que l’avenir des plus jeunes et par conséquent celui de tout le clan ne soit pas compromis.

La peau du ventre, treize fois tendue et détendue par des grossesses, se répand en de nombreux plis comme un habit trop grand sur un corps ratatiné. Vides de leur lait, les seins se sont aplatis sur la poitrine, inutiles et flasques. Ce sont deux fruits antiques sur un arbre millénaire. La colonne vertébrale a résisté, sans plier ni rompre, au fardeau des ans. Seules les épaules accusent de nombreux et longs ploiements sous la hotte quotidienne. Un crâne nu. Le cuir chevelu tanné et astiqué par les intempéries. Le visage buriné par un sourire ironique et sarcastique[2].

La famille africaine comprend donc un groupe de personnes unies par un système de relations basées sur la parenté. C’est l’ensemble des descendants d’un ancêtre commun; de tous ceux qui se réclament d’un grand-père, d’une grand-mère commune; selon que l’ethnie s’établisse sur un régime patrilinéaire ou matrilinéaire. Le concept de famille présuppose celui de clan. Ce dernier[3] est une communauté de tous les descendants par filiation utérine, d’une aïeule commune, et qui porte le nom de cette collectivité. Il comprend tous les individus des deux sexes, qu’ils vivent en dessous ou en dessus de la terre, les défunts et les vivants, qui ont reçu le sang de l’aïeule, soit directement d’elle, soit par un de ses descendants. Le clan se présente physiquement aux membres sous la forme de personnes. Mais il se présente aussi sous la forme de choses qui constituent leur entourage immédiat.

Pour parler de cette réalité complexe, Maurice PLANCQUAERT ne limite pas la famille seulement à l’ensemble des hommes, des femmes, des enfants qui se rattachent entre eux par les lien du sang. Plus concrètement encore, la famille c’est le hameau où habitent toutes ces personnes. La famille c’est l’enclos où se dressent les cases des ascendants immédiats, le foyer sur lequel on prépare la nourriture. Font encore, selon Plancquaert, partie de la famille, les brousses et les forêts où s’établissent les cultures; les palmiers; les raphias et autres arbres plantés par les ancêtres; les bois où l’on tend les pièges, la rivière où l’on se baigne, où l’on prend des poissons, où les femmes puisent de l’eau; la mare où elles mettent le manioc à rouir.

C’est dans ce milieu, dans ce cadre que se meut la vie familiale avec ses joies et ses peines. On y marque son respect et sa soumission aux anciens, on y manifeste une entière dépendance à leur égard, on s’y prête à toutes les corvées et prestations exigées par eux. On y est par ailleurs convaincu que le clan est l’unique soutien, la seule sauvegarde de l’individu contre toutes les difficultés et tous les maux qui peuvent menacer de la part des ennemis ou des envoûteurs. Son assistance y est d’ailleurs assurée dans cette préoccupation primordiale pour l’indi­gène qu’est la constitution de son foyer[4].

Cette organisation lignagère, affirme l’africanologue Marie Viviane, TSANGU, 

constitue un miroir fidèle de la conception des relations humaines en usage dans un groupe social donné. Il s’agit ici du relationnisme ou de l’interdépendance communautaire qui n’est pas forcément un sociocentrisme collectif. En intimité étroite avec une cosmologie interconnexionniste, le style de la famille élargie, (comme nous l’avons déjà souligné plus haut), est la valeur sociale la plus profondément enracinée dans l’affectivité africaine. C’est par cette version socio-affective en effet, que la vision de l’univers acquiert une plus grande intériorité dans la sensibilité de l’individu[5].

Hier comme aujourd’hui, la famille reste une réalité importante chez le Muntu Négro-africain. 

Car ces sociétés sont essentiellement basées sur l’alliance, sur la communion et la solidarité. Certes aujourd’hui les villes modernes d’Afrique noire ont créé de nouveaux réseaux de relation: relations professionnelles, relations de voisinage, relations de religion. Mais ce qui est intéressant, c’est de remarquer comment ces nouvelles relations sont tissées sur le mode familial. C’est comme si, à travers ces nouveaux reseaux de relation, l’Africain poursuivait inlassablement et récupérait la relation familiale[6].

Sur ce modèle du relationnisme communautaire qualifiant l’option africaine de société, «l’harmonie de la communauté lignagère régit une fraternité caractérisée par des affinités sympathiques d’attraction mutuelle entre tous les membres du clan visible et invisible»[7]. C’est dans ce sens que nous pouvons dire, avec H. MAURIER que l’homme africain ne vit vraiment et ne s’épanouit que par et dans la relation avec l’autre[8]. Il est l’être avec tous les membres du clan auxquels il se sent étroitement lié et avec lesquels il ne fait qu’un. Dans ce contexte, il considère aussi comme ses

frères et sœurs les fils et les filles nés des pères qui sont frères entre eux, ou des mères qui sont sœurs entre elles. Deux mères qui sont sœurs entre elles sont appelées par leurs enfants l’une maman aînée, l’autre maman cadette; de même, deux pères qui sont frères entre eux seront appelés par leurs enfants respectifs papa aîné et papa cadet. Il s’ensuit logiquement de là que l’oncle maternel s’appelle maman masculin et la tante papa feminin[9].

C’est à partir de ce caractère extensif de la famille, que le clan englobe, en plus des personnes liées entre elles par le sang, des personnes liées par les effets d’alliances matrimoniales, par le lien de l’affinité, lien basé sur un fait juridique, d’un mariage légitime. Un autre lien juridique peut également intervenir: l’adoption par laquelle une personne étrangère à la famille est assimilée à un consanguin[10].

L’on ne pourra vraiment pénétrer la pensée et le mode de vécu du Négro-Africain qu’en comprenant d’abord son style de vie qui est imprégné d’une idéologie communautaire centrée sur un altruisme oblatif. L’on ne pourra les comprendre davantage qu’en décodant le rôle et l’in­fluence de l’interdépendance communautaire dans la sphère relationnelle des Africains.

Cette option signifie aussi, que, dans la théorie synchroniste de l’interconnexion universelle qui génère le modèle social d’interdépendance lignagère, le concept d’une entité séparée ou d’un individu autonome devient existentiellement aberrant. (...) Mais ce que nous voulons souligner, ce n’est pas tant l’idée que ce relationnisme se trouve à l’origine, non pas bien sûr d’un humanisme personnaliste mais d’un idéal communautaire centré sur une philanthropie oblative[11],

sur l’équité sociale, la concorde communautaire et sur l’hospitalité généreuse. Dans ce panorama, un individu, petit ou grand, seul et isolé de la structure metaphysique ne compte évidement qu’en tant qu’entité mais, socialement, il est vide de sens et donc pratiquement inexistant.

Mais, si la fraternité clanique assure à chacun de ses membres son avenir, elle lui impose aussi les devoirs réciproques. On ne se libère pas à volonté de ses obligations claniques (...). Les devoirs qui incombent au chef de clan et qui lui commandent le partage équitable des biens claniques obligent aussi l’individu à la collaboration lors du travail comme au partage au moment de la paie ou le jour de la moisson. Être expulsé du clan, équivalait jadis à une condamnation à mort, car comment vivre seul en dehors de son clan? À pareil condamné, il ne restait plus qu’une solution: chercher à être accepté ailleurs comme client ou même comme esclave[12].

Nous avons essayé, dans les pages qui précèdent, de montrer qu’au regard des africains la famille signifie l’ensemble de tous les membres: hommes et femmes, jeunes et vieux, vivants et morts qui font partie intégrante de la chaîne qui les lie solidairement entre eux. Dans cette optique, nous pouvons y circonscrire: la fonction principale de la famille étendue, le rôle de l’aîné et de chaque membre en tant qu’individu et la place que tient la famille nucléaire.

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[1]           MERAND, P., op. cit., p. 166.

[2]           Pabé, MONGO, Un enfant comme les autres, Paris, C. L. E., 1972, pp. 9-10.

[3]           Cf. Van WING, J., Étude bakongo, sociologie – Religion et magie, Bruxelles, Desclée de Brouwer, 1959. DE CLEEN, N., L’élément religieux dans l’organisation sociale des Bayombe, t. 1, n° 5, 1936 et Introduction à l’ethnolo­gie du Congo Belge et du Rwanda-Burundi, Anvers, éd. de Sikkel,S.A., 1957.

[4]      PLANCQUAERT, M., «Missionnaire des Bayaka (Kwango), l’exode des populations vers les centres et l’ébranlement de la famille rurale», in: Famille noire en Afrique, XVIIè semaine de missiologie de Louvain, 1946, p. 67.

[5]           TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 184.

[6]       KABASELE LUMBALA, F., «L’Eglise-Famille en Afrique», in: Concilium, (1995) 260, p. 126.

[7]           TSANGU MAKUMBA, M.V., op. cit., p. 183.

[8]       MAURIER, H., Philosophie de l’Afrique Noire, Bonn, Anthropos, 2ème éd., 1985, pp. 51-129.

[9]           BOKA di MPASI, L., «Pour une pastorale africaine», in: Telema, n° 26, avril-juin, 2/1981, p. 30.

[10]         MULAGO, V., «La famille et le mariage africains interpellent l’Eglise», in: Bulletin de Théologie Africaine, vol. IV, n° 7, janvier-juin, 1982, p.18.

[11]         TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., pp. 159-160.

[12]         VAN BULCK, G., «Famille monogamique et structure clanique», in: Familles anciennes et familles nouvelles, rapport et compte rendu de la XXXè semaine de missiologie, Louvain 1960, Desclée de Brouwer, 1961, p. 58.