4. L’existence et l’idéologie vitalisteSommaire - Précédent - Retour accueil
Cette vie humaine conçue comme une métamorphose définitive génératrice de jouvence et de consistance identitaire, opère de manière inoffensive une réincorporation généalogique dans un équilibre universel global. C’est pour cette raison que la vie est aussi attribuable aux ancêtres qui l’ont transmise aux descendants. En la transmettant à d’autres, les ancêtres ont donné tout ce qu’il y a de meilleur d’eux-mêmes. Car toute l’existence humaine ne s’explique qu’à partir du principe vitale; c’est en elle que l’homme trouve toute la valeur de son être. Cette valeur centrale qu’est l’énergie stimulante et féconde s’incarne dans l’agir, la pensée, les dires et les coutumes de la personne humaine. Il s’agit donc d’une vie qualifiée et non de n’importe qu’elle vie, d’une vie intense, puissante et mystique. Il s’agit en définitive d’une vie qui vient de Dieu et qui se réalise selon un ordre hiérarchique. Au sommet, il y a les ancêtres; viennent ensuite les plus anciens de la communauté, c’est-à-dire le père de la famille, la mère de la famille également, le représentant de toute la tribu familiale et le chef ou le roi. Selon leur fonction et leur tâche dans la communauté, ils constituent le lien entre les ancêtres et les vivants qui peuvent, de cette façon seulement, participer à la vie. Il faut cependant noter ici que cette participation n’est pas unilatérale, elle ne se réalise pas de haut en bas seulement. Dans le contexte africain, il s’agit d’un échange entre tous les membres et la communauté[1]. Quand
on observe attentivement le vécu des Africains, il est frappant de constater
que ce concept de vie est intrinsèquement lié à l’agir quotidien. Chez
les baluba[2]
lorsqu’on salue quelqu’un on lui dit: moyo webe ce qui signifie
à vous la vie. Et on réciproque E moyo pour dire: oui
j’accepte la vie ou encore webe pebe moyo pour signifier à
vous aussi la vie. Et comme c’est à chaque instant qu’on se salue
quand on se rencontre, c’est donc tout le temps qu’on se souhaite mutuellement
la vie. Et cette vie qu’on se souhaite à longueur des journées ne reste
pas seulement au stade abstrait mais devient en quelque sorte une réalité
tangible parce que quand on se serre la main, on se dit l’un à l’autre:
kwata moyo ce qui veut dire: saisissez la vie ou encore
emparez-vous de la vie. Il s’agit donc d’un principe réel dont
on peut s’emparer. La vie est donc quelque chose de merveilleux. Elle
vient de Dieu en tant qu’Être Suprême de la hiérarchie cosmique et Siège
de la vie humaine. C’est par les ancêtres, ascendants bénéficiant du statut
d’interposition généalogique entre Dieu et les hommes que la vie est transmise
aux hommes. Par conséquent ces derniers doivent la conserver jalousement,
la protéger et la transmettre naturellement. «La transmission de la vie
constitue donc le plus haut commandement de l’éthique africaine. Personne
ne peut garder la vie pour soi; on doit au contraire la partager avec
les membres de sa famille et de son clan. Celui qui en disposerait égoïstement
pécherait contre Dieu lui-même en tant que source de la vie»[3].
Ceci veut dire que «dans la tradition négro-africaine, le plus sacré c’est
la vie et il sied de l’encourager dans toutes ses dimensions. Tous les
membres de la communauté clanique sont tenus de s’abstenir de tout ce
qui peut nuire à la vie, la diminuer, voire l’anéantir. On doit s’efforcer
de favoriser tout ce qui fait croître la vie»[4].
Sommaire - Haut de la page - Précédent - Retour accueil [1] BUJO, B., «Éthique et vieillissement en Afrique», in: Concilium, 1991 (235), p. 150. [2] L’une des grandes éthnies occupant le bassin central du Zaïre (les deux régions du Kasaï). [3] BUJO, B., Art. Cit., p. 151. [4] Idem, Dieu devient homme en Afrique. Méditation sur l’Incarnation, Kinshasa, Paulines, 1996, p. 38. |