3. Fécondité et discours eschatologique

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La progéniture constitue la visée historique négro-africaine. Elle revêt depuis des siècles une valeur existentielle permanente jusqu’à nos jours. Cette nécéssité de s’entourer d’une grande progéniture est certainement en rapport avec le besoin matériel de produire plus, d’avoir un soutien pendant les vieux jours et de s’assurer des funérailles dignes et somptueuses. Mais il y a une autre raison, majeure celle-ci, liée à l’essence même du discours eschatologique négro-africaine. C’est le désir ardent de vivre et d’établir un pact d’union et de communion avec le monde «du recto et du verso planétaire»[1], c’est-à-dire avec le monde des vivants et des Ancêtres. Ces derniers, quand on se refère au principe de la pensée négro-africaine continuent leur vie dans l’au-delà et entretiennent des liens étroits avec les vivants. Louis Vincent THOMAS et René LUNEAU admettent également cette thèse bien connue de la survie des défunts. Mais ils ex-sistent ailleurs à l’état de forces surnaturelles; ils font participer les vivants à leur influx vital, continuent leur existence à travers leurs successeurs et ne semblent vraiment morts que lorsqu’ils n’ont plus de descendants pour sacrifier à leur mémoire[2]. Sur ce point le célèbre poème de Birago DIOP[3] demeure actuel et réel:

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis  
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire     
Et dans l’ombre qui s’épaissit  
Les morts ne sont pas sous la terre     
Ils sont dans l’arbre qui frémit, 
Ils sont dans le bois qui gémit,  
Ils sont dans l’eau qui coule,  
Ils sont dans l’eau qui dort,    
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule    
Les morts ne sont pas morts.

D’après le thème que nous venons de développer, la mort totale serait celle où l’on meurt sans laisser une descendance dans laquelle on peut se prolonger. Mais la mort physique qui, représente l’épreuve radicale de l’existence humaine et provoque une douleur immense sous tous les cieux, n’est pas vécue comme un choc ontologique synonyme d’un anéantissement scandaleux. La notion du néant ou de non-être qui est une hypothèse logique du raisonnement dualiste est une absurdité pour une mentalité revivaliste. Le néant ou la mort absolue conçue comme une disparition définitive n’existe pas comme concept dans la mentalité africaine. Pour celle-ci la réalité ou l’être est toujours relatif à un autre être[4]. Il y a comme l’affirme Louis-Vincent THOMAS un rejet du vide des formes[5]. Les défunts sont donc présents dans le même univers que les vivants. Délivrés de l’enveloppe corporelle instable, ils ne sont pas dilués dans une plénitude universelle mais ils sont intégrés dans une interconnexion métaphysique, source de stabilité et de régénérescence identitaire[6].

La définition positive de la mort et la notion de la réincorporation généalogique des défunts expliquent parfaitement le statut métaphysique de la famille en tant que canal d’irrigation de la force vitale et champ d’interdépendance énergétique entre les vivants et les morts. C’est dans cette perspective que peuvent se justifier les mythes dominant l’opti­misme fondamental africain:

– le mythe d’une nature homogène en dépit des incohérences apparentes incontestables; 
– sur le modèle de la constellation planétaire, le mythe d’un univers accordé dans un ensemble harmonieusement interconnecté; 
– le mythe eschatologique d’un avènement concluant du retour des ancêtres et de la félicité idyllique définitive[7].

Conçue comme avènement naturel et sans cataclysme ni dislocation, l’échéance eschatologique est considérée comme une trans-figuration et un retour spontané à la jouvence vitale acquise définitivement par les ancêtres[8].

Dans ce contexte, l’enfant est perçu historiquement comme source de richesse et métaphysiquement comme densité vitale qui renforce le prestige et le pouvoir des parents, en augmentant en énergie et en nombre la lignée des descendants. Inéluctablement, la fécondité en tant que source de vie et par ricochet, source de bonheur, revêt, on ne peut assez le souligner, une grande importance sociale. Ainsi l’épiscopat zaïrois soutient-il dans une exhortation pastorale:

en Afrique et au Zaïre, une famille nombreuse est particulièrement recherchée et respectée. En principe, continue-t-ils, on souhaite que la petite cellule familiale soit nombreuse afin qu’elle permette aux lignages et aux clans d’être également larges et étendus. La fécondité est donc signe de richesse plutôt que de pauvreté[9].

La stérilité représente un drame socio-métaphysique: non seulement la personne qui en est victime oppose un barrage aux puissances de vie et aux défunts qui voudraient régénérer par leur lignage, mais sa propre survie est compromise et celle du lignage menacée[10]. Selon Alexis KAGAME, le plus grand malheur qui puisse frapper un homme serait que son ombre immortel n’existe pas en parallèle avec son corps, transmis d’une génération à l’autre. Ainsi la fin ultime de l’homme est principalement la perpétuation collectivement réalisée du genre humain par le moyen de la procréation, et elle est secondairement, par le même moyen, la perpétuation de son exister individuel en ses deux composants[11].

Se marier ou se laisser marier fonctionne aussi, en partie, dans l’optique de cet idéal qui anime la famille africaine. Et l’un des buts essentiels de fonder une famille c’est d’avoir une grande progéniture afin que par sa vitalité, son travail, les alliances qu’elle permettra, renforce le lignage.

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[1]           Selon les explications données par l’auteur de Pour une introduction à l’africanologie sur la conception de la configuration cosmique, le «recto» empirique de l’espace planétaire est ce monde dominé par la précarité des apparences somatiques et interconnecté par des correspondances universelles. C’est le monde de la vie terrestre dont les visées essentielles de l’expérience fugace sont: besoin de conciliation effective avec l’environnement écologique, l’aspiration existentielle de renforcement vital et d’intégration socio-affective, les attentes intimes de transparence intégrale et de régénérescence finale. Tandis que le «verso» opaque c’est le monde extrahistorique et invisible. C’est dans ce monde que séjournent les ancêtres après leur régénérescence finale. Ce monde est caractérisé par: la centricité cosmogonique antichaos et par la vigilance universelle, la séniorité définitive dans la généalogie cosmique, l’invulnérabilité naturelle et par l’antiquité absolue, la permanence de l’impulsion vitale primordiale et par la maintenance existentielle.

[2]           THOMAS, L. V. et LUNEAU, R., La terre africaine et ses religions. Traditions et changements, Paris, l’Harmattan, 1980, p. 253.

[3]           Les Contes d’Amadou KOUMBA, Paris, Présence Africaine, 1969, p. 180.

[4]           TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 200.

[5]           In: POIRIER, J. (sous la direction de), Ethnologie régionale, l’Afrique – Océanie, Paris, Gallimard, 1972, p. 291.

[6]           TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 201.

[7]           Ibidem, p. 221.

[8]           Ibidem, p. 222.

[9]           C.E.Z., Exhortation Pastorale sur le thème: Le Chrétien et le Développement de la nation, Kinshasa, 17 septembre 1988, n° 115.

[10]         ERNY, P., op. cit., p. 21.

[11]         KAGAME, A., La philosophie bantu comparée, Paris, Présence Africaine, 1976, p. 287.