3. Fécondité et discours eschatologiqueSommaire - Précédent - Suivant
Ceux
qui sont morts ne sont jamais partis D’après le thème que nous venons de développer, la mort totale serait celle où l’on meurt sans laisser une descendance dans laquelle on peut se prolonger. Mais la mort physique qui, représente l’épreuve radicale de l’existence humaine et provoque une douleur immense sous tous les cieux, n’est pas vécue comme un choc ontologique synonyme d’un anéantissement scandaleux. La notion du néant ou de non-être qui est une hypothèse logique du raisonnement dualiste est une absurdité pour une mentalité revivaliste. Le néant ou la mort absolue conçue comme une disparition définitive n’existe pas comme concept dans la mentalité africaine. Pour celle-ci la réalité ou l’être est toujours relatif à un autre être[4]. Il y a comme l’affirme Louis-Vincent THOMAS un rejet du vide des formes[5]. Les défunts sont donc présents dans le même univers que les vivants. Délivrés de l’enveloppe corporelle instable, ils ne sont pas dilués dans une plénitude universelle mais ils sont intégrés dans une interconnexion métaphysique, source de stabilité et de régénérescence identitaire[6]. La définition positive de la mort et la notion de la réincorporation généalogique des défunts expliquent parfaitement le statut métaphysique de la famille en tant que canal d’irrigation de la force vitale et champ d’interdépendance énergétique entre les vivants et les morts. C’est dans cette perspective que peuvent se justifier les mythes dominant l’optimisme fondamental africain: –
le mythe d’une nature homogène en dépit des incohérences apparentes incontestables; Conçue comme avènement naturel et sans cataclysme ni dislocation, l’échéance eschatologique est considérée comme une trans-figuration et un retour spontané à la jouvence vitale acquise définitivement par les ancêtres[8]. Dans ce contexte, l’enfant est perçu historiquement comme source de richesse et métaphysiquement comme densité vitale qui renforce le prestige et le pouvoir des parents, en augmentant en énergie et en nombre la lignée des descendants. Inéluctablement, la fécondité en tant que source de vie et par ricochet, source de bonheur, revêt, on ne peut assez le souligner, une grande importance sociale. Ainsi l’épiscopat zaïrois soutient-il dans une exhortation pastorale: en Afrique et au Zaïre, une famille nombreuse est particulièrement recherchée et respectée. En principe, continue-t-ils, on souhaite que la petite cellule familiale soit nombreuse afin qu’elle permette aux lignages et aux clans d’être également larges et étendus. La fécondité est donc signe de richesse plutôt que de pauvreté[9]. La stérilité représente un drame socio-métaphysique: non seulement la personne qui en est victime oppose un barrage aux puissances de vie et aux défunts qui voudraient régénérer par leur lignage, mais sa propre survie est compromise et celle du lignage menacée[10]. Selon Alexis KAGAME, le plus grand malheur qui puisse frapper un homme serait que son ombre immortel n’existe pas en parallèle avec son corps, transmis d’une génération à l’autre. Ainsi la fin ultime de l’homme est principalement la perpétuation collectivement réalisée du genre humain par le moyen de la procréation, et elle est secondairement, par le même moyen, la perpétuation de son exister individuel en ses deux composants[11].
Se
marier ou se laisser marier fonctionne aussi, en partie, dans l’optique
de cet idéal qui anime la famille africaine. Et l’un des buts essentiels
de fonder une famille c’est d’avoir une grande progéniture afin que par
sa vitalité, son travail, les alliances qu’elle permettra, renforce le
lignage.
Sommaire - Haut de la page - Suivant [1] Selon les explications données par l’auteur de Pour une introduction à l’africanologie sur la conception de la configuration cosmique, le «recto» empirique de l’espace planétaire est ce monde dominé par la précarité des apparences somatiques et interconnecté par des correspondances universelles. C’est le monde de la vie terrestre dont les visées essentielles de l’expérience fugace sont: besoin de conciliation effective avec l’environnement écologique, l’aspiration existentielle de renforcement vital et d’intégration socio-affective, les attentes intimes de transparence intégrale et de régénérescence finale. Tandis que le «verso» opaque c’est le monde extrahistorique et invisible. C’est dans ce monde que séjournent les ancêtres après leur régénérescence finale. Ce monde est caractérisé par: la centricité cosmogonique antichaos et par la vigilance universelle, la séniorité définitive dans la généalogie cosmique, l’invulnérabilité naturelle et par l’antiquité absolue, la permanence de l’impulsion vitale primordiale et par la maintenance existentielle. [2] THOMAS, L. V. et LUNEAU, R., La terre africaine et ses religions. Traditions et changements, Paris, l’Harmattan, 1980, p. 253. [3] Les Contes d’Amadou KOUMBA, Paris, Présence Africaine, 1969, p. 180. [4]
TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 200. [5] In: POIRIER, J. (sous la direction de), Ethnologie régionale, l’Afrique – Océanie, Paris, Gallimard, 1972, p. 291. [6]
TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., p. 201. [7]
Ibidem, p. 221. [8]
Ibidem, p. 222. [9] C.E.Z., Exhortation Pastorale sur le thème: Le Chrétien et le Développement de la nation, Kinshasa, 17 septembre 1988, n° 115. [10]
ERNY, P., op. cit., p. 21. [11] KAGAME, A., La philosophie bantu comparée, Paris, Présence Africaine, 1976, p. 287. |