3. Personne comme ouverture

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Définie comme projet qui s’auto-réalise, la personne n’est cependant pas une monade. Elle est plutôt, avons-nous mentionné, un maillon du réseau énergétique. Elle est une consistance vitale solidaire, ontologiquement enracinée dans l’interconnexion clanique.

Pour ce fait, la personne accuse une intégration réelle dans son univers dans lequel baigne constamment son existence et à travers lequel elle expérimente non seulement la présence de l’Absolu comme Réalité Suprême mais aussi la perception d’elle-même et celle de l’autrui. Le négro-africain sait que «la perception d’autrui est solidaire de la perception de soi, et qu’en prenant notre point de départ en celle-là nous sommes sûr d’englober celle-ci»[1].

Un proverbe africain dit: un homme qui oublie son clan ressemble à un arbre sans racine. Pour entrer dans la profondeur de cette sagesse, il convient de la situer dans la ligne de la pensée de Sow, I. en ce qui regarde la conscience du muntu. Celle-ci, dit-il, est caractérisée par le sentiment de plénitude d’exister pour soi dans la totale sécurité de la famille restreinte africaine, en même temps que l’on vit une solidarité et une appartenance biolignagère dans laquelle l’implication relationnelle de chacun est maximale[2]. Dans cette vision, une personne accomplie n’est pas celle qui ressent la communauté comme un frein mais comme un cadre à l’épanouissement individuel; c’est celle qui accepte aussi les normes basées sur la seule tradition, les conseils du clan et les tabous de la société. Elle est un Homo Clanicus, c’est l’homme ouvert au clan et aux autres; il a acquis non seulement la science, la technique et la maturité, mais aussi la sagesse. Il est avisé non pas seulement dans ses propres affaires, mais aussi pour celles du groupe. Il est entendu, dans cette visée que le bien individuel et le bien commun sont comme deux éléments qui poursuivent une même finalité. C’est comme si on disait que la fin de l’état et celle de l’individu se rejoignent. Cette relation, selon Oscar BimwenyI KwesHi,

qualifie (homme de, fils de) et définit si bien le mortel qu’elle est normalement rappelée chaque fois que le muntu traditionnel décline son identité. Celui-ci a conscience d’être synchroniquement un co-équipier, un membre sur lequel tous les autres peuvent compter et, diachroniquement, un être-relais, un bourgeon terminal qui récapitule en lui le courant vital venant de Dieu par les ancêtres, et qui se sait responsable, pour sa part, de la transmission de cette vie et du nom de pères. Tous ces liens, il se doit de les conserver, promouvoir et renforcer. Dans l’exercice de cette relation il trouve son épanouissement autant que sa vraie liberté qui est celle d’un membre responsable et co-responsable d’une tâche commune: celle de faire aboutir la vie, d’aboutir ensemble à la vie victorieuse de la mort[3].

Tachons de tirer, provisoirement, une conclusion de cette réflexion qui nous a conduit à décliner l’identité de l’individu en tant que faisant partie d’une parenté. Le sentiment profond de solidarité, d’interdépendance et de participation qui est caractéristique de la communauté clanique est, chez le négro-africain, une valeur positive qui, d’une part, s’oppose à tout ce qui provoque l’émergence de l’individualisme égocentrique, et qui d’autre part, ne fait pas de l’individu un membre figé, révolté, réprimé et assujetti par la communauté. Ce-dernier, par contre, se définit à l’intérieur de tous ses rapports parentels et y trouve vigoureusement son tonus vital. En tant que tel, il a conscience d’être ce coéquipier, c’est à dire un membre parmi tant d’autres sur lequel les autres peuvent compter, dans la poursuite de la destinée historique du groupe. C’est pourquoi, il est, dans son devenir personnel, projet et auto-réalisation mais dans l’ouverture et la réciprocité.

C’est donc dans le cadre étendu de la famille, englobant père et mère, grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines, frères, sœurs, neveux et nièces, bref, dans le cadre de tous les membres vivants et morts se réclamant d’un même ancêtre que l’individu trouve sa consistance. Ainsi, l’écrivait le cardinal MALULA: «pour l’homme africain, les concepts de l’un et du multiple trouvent bien leur place dans le respect de la liberté de l’un et de l’autre. L’un ne nie pas le multiple ni ne s’oppose à lui. Mais les deux concepts peuvent bien s’harmoniser dans une complémentarité enrichissante où règne la solidarité, l’hospitalité»[4]. C’est pourquoi quand on considère l’homme négro-africain au point de vue anthropologique, on peut affirmer que

selon l’authentique tradition africaine, la personne humaine n’est pas un atome isolé et errant, sans liens constitutifs avec d’autres personnes ou institutions. Le Muntu est essentiellement membre et non morceau... Loin de se dissoudre dans la communauté et d’être résorbé par elle, la personne humaine est, en tant que membre respecté comme tel, ce qui fonde la communauté et la rend responsable[5].

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[1]       NEDONCELLE, M., La réciprocité des consciences, Paris, Aubier, 1942, p. 8.

[2]           SOW, I., Psychiatrie dynamique africaine, Paris, Payot, 1977, p. 8.

[3]       BIMWENYI KWESHI, O., op. cit., p. 599.

[4]           MALULA, J. Card., «Mariage et famille en Afrique», in: D.C., 2 septembre 1984, n° 1880, p. 871. Intervention au premier congrès des théologiens africains et européens, tenu à Yaoundé du 4 au 11 avril 1984. Ce congrès organisé par l’Association œcuménique des théologiens africains fondée en 1977 à Accra (Ghana) avait réuni 17 théologiens européens et une vingtaine de théologiens africains.

[5]           Evêques zaïrois au Synode 1980 sur la famille chrétienne.