Chapitre I Famille et option négro-africaine de société
Il ne s’agit pas d’écarteler ici le concept de famille entre l’idée de corésidence et celle de parenté. La culture occidentale contemporaine est quasi unanime à concevoir ce type de groupement qu’est la famille comme étant d’abord la relation entre deux personnes concrètes une femme et un homme qui se sont choisis, et qui ont choisi de faire ensemble leur propre vie. Paul MOREAU le dit bien quand il l’identifie au lieu d’une relation entre deux existences qui se sont rencontrées et qui entendent fonder leur rencontre dans le temps. Elle prend sa pleine dimension à partir du moment où elle introduit des nouveaux êtres dans la vie. Dès lors, la relation se transforme. Elle était la rencontre de deux adultes. Elle concerne maintenant les enfants dont elle a la charge[5]. Cette présentation nous donne l’image d’une famille très dépouillée, très réduite et restreinte, dans laquelle les grands parents n’ont plus de droits reconnus, pas plus que les oncles ou les tantes; dans laquelle les enfants majeurs n’ont plus de place juridique, sauf comme héritiers, et dans laquelle les frères et sœurs adultes ne sont plus entre eux que des voisins rapprochés. Ni la famille patriarcale chinoise, ni le clan africain, ne peuvent entrer dans ce cadre rétréci[6]. Il ne nous appartient pas de méconnaître l’universalité de la famille nucléaire comme cellule de base de la société, édifiée, non sur des liens juridiques quelconques, mais sur l’amour: amour des parents entre eux et envers leurs enfants, amours des enfants entre eux et envers leurs parents. Amour conjugal, amour paternel et maternel, amour filial et fraternel: autant d’expressions familières pour désigner ces liens, ces échanges entre les membres de cette petite société qu’est la famille[7]. Car, disons avec Jean Paul II que nul n’ignore que la famille, communauté de personnes, est donc la première société humaine. Elle naît au moment où se réalise l’alliance du mariage, qui ouvre les époux à une communion durable d’amour et de vie et se complète pleinement et d’une manière spécifique par la mise au monde des enfants: la communion des époux fait exister la communauté familiale. La communauté familiale est intimement imprégnée de ce qui constitue l’essence propre de la communion[8]. Cependant, il nous convient aussi de mentionner que dans la mentalité occidentale moderne le concept de famille fait, sans ambages, appel à la triade père – mère – enfant(s) ou plutôt s’y identifie. Contrairement à cette vision, «le style de la famille élargie est la valeur sociale la plus profondément enracinée dans l’affectivité africaine»[9]. Une des caractéristiques de la famille africaine est son extension. Sa dimension réelle va au delà de la famille moléculaire proprement dite pour s’étendre graduellement aux divers composantes de la lignée, partant de ceux qui sont proches jusqu’aux membres lointains du phylum clanique. En Afrique, «la famille se vit donc au sens large: elle comprend les parents, les grands-parents, les oncles et les tantes, les cousins et les cousines. Tous se sentent solidaires entre eux comme des frères et des sœurs»[10]. Tous ces membres constituent l’ensemble de tous ceux qui ont reçu à leur naissance, un même sang. Ce sang qui coulait dans les veines de l’ancêtre et qui continue à circuler dans tous ceux qui sont nés de lui. Ainsi donc la famille ne se limite pas seulement à quelques membres les plus proches mais comprend un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants, peut-être ne se connaissent-ils pas les uns les autres, mais savent qu’ils ont le même ancêtre[11]. Combien alors est compréhensible dans ce cas l’impression qui fait croire aux non africains que l’Afrique n’est qu’une seule et même famille puisque chacun connaît un frère ou un cousin dans n’importe quelle ville de son pays. En fait, cette observation ne manque pas de fondement malgré la nuance à apporter à la terminologie frères et cousins. La fratrie africaine n’implique pas nécessairement des liens consanguins: tous les membres d’une même ethnie se disent frères. La diversité du vocabulaire français permet d’exprimer des nuances telles que beaux-frères, neveux, cousins issus de germains, demi-frères: peu de langues africaines disposent de termes spécifiques pour distinguer ces nuances[12]. Ce qui vient d’être décrit ci-haut rejoint le sentiment des africains eux-mêmes qui, dans leur rapport avec les autres, attestent que la réalité vécue s’accommode mal avec la terminologie française pour laquelle par exemple n’est frère que celui qui est issu d’un même père et d’une même mère. Chez l’africain, «frère et cousin, c’est un tout»[13]. Mais lorsqu’il lui arrive de parler de son frère ou de sa cousine, dans l’acception française, l’africain est obligé d’employer la définition du dictionnaire et de préciser à chaque fois: même père, même mère, enfant du frère – même père, même mère – de mon père. C’est dans ce contexte que H. G., AHANDA-ESSOMBA écrit pour montrer que le terme de cousin recouvre une réalité encore plus vague que celui de frère. Et d’ailleurs, généralement, dire de quelqu’un qu’il est mon cousin, c’est surtout dire qu’il est mon ami. «Cousin les aïeux, se disait-il, cousins les grands-pères, cousins les fils, cousins les arrière-petit-fils! Cousin-du-cousin-du-cousin! Cousin jusqu’à l’infini, cousin avec le monde entier[14]. Ce que dans le vécu quotidien, il est difficile de savoir qui est qui. Dans un foyer: en ville comme à la campagne, en plus du chef de famille, de son – ou ses – épouses et de leurs enfants, plusieurs autres personnes semblent faire partie de la famille. Ce sont des cousins éloignés, des neveux, des tantes: la cellule familiale n’est jamais limitée aux seuls parents et enfants. Les maisons sont bâties selon la structure familiale: plusieurs pièces pour que chacun soit à l’aise et une cour pour que la vie communautaire puisse remplir son rôle de cohésion familiale[15]. Il est donc connu que, socialement, les populations négro-africaines sont groupées en clan. Celui-ci coiffe les familles en substituant aux relations purement biologiques, une organisation politico-juridique. Le clan (kanda), caractère commun à la plupart des peuples qui vivent en tribus, constitue une sorte de corporation qui a la propriété des biens, gouverne la majeure partie de la vie sociale et se comporte en général comme une unité religieuse. L’autorité appartient en général non pas à un roi local comme il y a quatre siècles, mais à un ancien, chef héréditaire du clan, qui peut être en même temps chef du village. Ces deux entités coïncident très souvent[16].
[1] FLANDRIN, J. L., Famille: parenté, maison, sexualité dans l’ancienne société, Paris, Seuil, 1984. [2]
L’idée de corésidence était énoncée en premier dans les anciens
dictionnaires anglais. Samuel Johnson(1755) donne comme premier sens
de family: ceux qui vivent dans la même maison; et comme synonyme
house hold; Abel Boyer, dans la première édition de son dictionnaire
royal françoys et anglois, entendait par family et house hold: tous
ceux qui vivent dans une même maison, sous un même chef. Cotgrave,
en 1673, traduisait famille par: A family or house hold. Tous ces
dictionnaires ne réduisaient pas la famille à ceux qui, dans la maison,
sont liés par la parenté. Car l’usage confirme que les domestiques
et d’autres familiers en faisaient partie. Ainsi
Samuel Pepys écrivait-il en 1660 dans: The Diary of Samuel Pepys:
I live in Axe Yard, having my wife, and servant Jane, and no more
in family than us three. [3] L’idée de parenté, sans indication de corésidence était mise en avant par tous les dictionnaires français et la plupart des dictionnaires anglais. Nicot, en 1606; Furetière et le Dictionnaire de L’Académie. C’est l’Encyclopédie qui apportera une nuance non négligeable en affirmant que la famille se prend ordinairement pour l’assemblage de plusieurs personnes unies par les liens du sang ou de l’affinité. Et l’on donne pour synonyme du mot famille pris dans ce sens: race, maison, extraction, naissance, souche, tige, lignage, ou même parenté, selon les dictionnaires anglais. [4]
FLANDRIN,
J. L., op. cit., p. 10. [5] MOREAU, P., Les valeurs familiales. Essai de critique philosophique, Cerf, 1991, p. 8. [6] CHARLES, P., «La famille cellule sociale», in: La Famille noire en Afrique. Compte Rendu de la XVIIIè semaine de missiologie de Louvain (1946), Bruxelles, Ed. Universelles, 1946, p. 7. [7] BLARD, M., Famille avenir de l’humanité, Ed. S.O.S., 1985, p. 26. [8] Jean Paul II, Lettre aux familles. 1994 année internationale de la famille, Paris, Cerf, 1994, p. 17. [9] TSANGU MAKUMBA, M. V., Pour une introduction à l’africanologie, Fribourg, Editions Universitaires de Fribourg, 1994, p. 184. [10] FAMILLE HEUREUSE, Bulletin de formation familiale de l’Archidiocèse de Kinshasa, n° 22, 1991, p. 49. [11]
DJIDA, J., La catéchèse morale de l’épiscopat camerounais
dans les lettres pastorales des années 1960 à nos jours. Dissertatio
ad doctoratum in teologia morali consequendum. Tome I, Roma, Academia
Alfonsiana, 1991, pp.30-34. [12] MERAND, P., La vie quotidienne en Afrique Noire, l’Harmattan, 1984, p. 169. [13] Mongo, BETI, Perpétue, Buchet-Chastel, 1974, p. 70. [14] AHANDA-ESSOMBA, H. G., Le fruit défendu, Paris, C.L.E., 1975, pp. 44-45. [15]
MERAND, P., op. cit., 163. [16]
TSANGU MAKUMBA, M. V., op. cit., pp. 19-20. |