Ayaas ancien logo  

2. La société civile

 

Matières - Précédent - Suivant

La société est composée par des hommes qui en établissent les lois, créent des institutions et en assurent le fonctionnement. Le pouvoir public ou les autorités socio-politiques incarnent la société et ses idéaux et garantissent la bonne marche de celle-ci. À ce titre, la responsabilité politique de l’État est de conduire les membres aux meilleures conditions de vie. Mais il est aisé d’atteindre cet objectif qui est directement lié au développement si les citoyens, agents de ce développement sont véritablement et pleinement instruits. On n’entend pas par instruction uniquement l’initiation aux techniques qui facilitent et génèrent le développement. Mais l’instruction suppose aussi l’appréhension de tous les canaux de transmission des enseignements relatifs principalement à l’éducation civique, politique, morale et religieuse: instrument irremplaçable pour un processus positif dans la formation humaine. Celle-ci contribue, dans la suite, considérablement dans la définition du comportement social de l’individu. L’intérêt que les principaux responsables de l’État doivent attacher à la formation globale de ses membres, les plus jeunes surtout, se justifie par ce fait que la formation constitue la voie obligée par laquelle passe le progrès. C’est pourquoi, déclare aussi l’épiscopat zaïrois,

dans la société moderne, le rôle de l’État dans l’éducation reste irremplaçable. L’éducation est, en effet, un service public, exigé par la vie en société et, de ce fait, elle relève de la compétence de l’État. Il revient à ce dernier de définir le cadre juridique de l’enseignement, d’établir les programmes et d’en assurer l’exécution, de fournir les moyens matériels et logistiques[1].

C’est pour dire que l’éducation scolaire est un phénomène de plus en plus complexe et exige d’importants moyens qui dépassent de loin les possibilités des seuls parents. D’où la nécessité de l’État de voler au secours dans cette noble et ardue tâche dont dépend aussi le développement de toute la nation. Car c’est en dotant les citoyens des techniques et des connaissances requises que ceux-ci seront à même de produire ce qu’il faut pour sortir ipso facto la société du marasme.

Du point de vue moral et civique, c’est à travers des hommes garants des institutions étatiques, capables de maintenir la solidarité sociale et à travers son système de sanctions que l’État éduque ou déséduque sa population. C’est-à-dire en récompensant les mérités et en réprimant les violations, l’État apprend à ses membres la distinction entre le bien à faire et le mal à éviter. L’État est donc incarné en chacun de ses membre, plus spécialement dans le comportement de ceux qui sont appelés à exercer une parcelle d’autorité directe dans la gestion de la chose publique: les hommes politiques, les fonctionnaires et les agents d’ordre. Et, notre société, aujourd’hui en proie à des impunités, injustices et corruptions criardes joue-t-elle ce rôle qu’on attend d’elle?

On se rend compte qu’une crise morale et sociale ébranle non pas seulement les milieux urbains mais toute la société zaïroise. Cette crise a pour causes, certes, des lacunes inévitables du système éducatif en vigueur, non enraciné dans les valeurs éthiques et spirituelles de notre culture comme le sens de la famille et de la vie humaine, le respect du bien d’autrui, l’esprit d’initiative, de discipline et de rigueur, la préservation des modèles de référence, le sens du service gratuit, le respect des parents et des aînés[2]. Mais on ne pourrait pas oublier non plus que cette crise se manifeste aussi par le manque d’infrastructures et l’insuffisance des capacités d’accueil dans les établissements scolaires, la baisse du niveau de l’enseignement, la fuite des cerveaux, le non-respect de la convention de gestion scolaire, le flou organisationnel qui entoure le régime d’assurance ou d’invalidité, le vice, la pauvreté et d’autres formes de la misère qui conduisent la plupart de gens à la déchéance morale.

L’inversion des valeurs qui caractérise cette crise a pour principaux noms la corruption, le relâchement des mœurs, l’escroquerie organisée, le mensonge éhonté et le détournement des fonds publics et des biens collectifs au détriment du développement et de l’épanouissement de tous. Deux des importants documents de l’épiscopat zaïrois ont dénoncé, avec un rare courage et sans complaisance cette inversion des valeurs entraînant le pays dans une dégradation sans nom qui l’enfonce aujourd’hui dans un état de paupérisation généralisée. Il s’agit des documents:

- Appel au redressement de la Nation[3] et

- Le chrétien et le développement de la Nation[4].

Dans le premier document où les évêques tentent d’élucider «le mal zaïrois»[5], ils n’hésitent pas de dire que ce mal révèle une crise profonde qui est l’inefficacité du système du gouvernement et de gestion.

Les institutions de notre pays, observent-ils, ne sont plus à même de remplir efficacement leur mission première de protéger et de défendre les droits des personnes et des biens, d’assurer l’ordre dans la société et de procurer le bien commun. L’individu ne peut plus que recourir à la corruption active pour défendre ses droits[6].

L’Appel au redressement de la Nation se pose, en effet, toute une série des questions de fond sur la crédibilité du sens de responsabilité des principaux organes de l’État. On pourrait se demander si dans les fonctions qui leur sont confiées d’assurer l’ordre, la justice et la sécurité des personnes et de leurs biens réussissent-ils à infuser et à faire régner, dans les institutions et dans les différents services de la gestion publique, les valeurs de paix, de justice, de travail et de démocratie. La déclaration des évêques s’interroge aussi sur le sens du respect de la personne et de la vie humaine; de la juste et équitable répartition du revenu national; de la judicieuse dispensation des récompenses et des sanctions; de l’exercice assuré d’une légitime liberté d’opinion et de croyance religieuse. Bref, c’est tout le sens d’une saine moralité publique susceptible d’encourager le bien et décourager le mal, d’augmenter l’entrain au travail et de consolider les liens de la solidarité nationale qui est mise en cause.

Cette paralysie dont souffre les institutions nationales et les structures de l’État est d’autant plus persistante que ses causes sont profondes et complexes. Elles sont principalement de deux ordres. Elles sont structurelles et morales. La mauvaise application du principe de l’autorité et la centralisation excessive du pouvoir ont relégué au rang de purs exécutants les autorités inférieures qui ont fini par se lasser et tomber dans l’irresponsabilité et l’inconscience. Mais

le mal zaïrois est avant tout un mal moral. Il consiste dans l’effritement des valeurs morales sur lesquelles doit reposer tout édifice national. Nous croyons que l’une des principales causes de cet état de chose est le renversement des critères de moralité. Le peuple zaïrois a été habitué à voir attribuer des charges et des promotions à ceux-là même, dont l’honnêteté, l’intégrité et la droiture avaient déjà été mise en cause. Ainsi, la malhonnêteté a fini par passer pour le meilleur moyen d’ascension dans l’échelle sociale[7].

Le renversement des critères de moralité ainsi déploré dans l’Appel au redressement de la Nation ne peut qu’entraîner les maux dont souffre aussi tout le système éducatif: émoussement des consciences, asservissement de la personne humaine, loi du moindre effort, lutte égoïste pour la survie et la recherche du profit personnel, absentéisme, corruption, concussion.

Le second document est une exhortation pastorale que les évêques adressent plus particulièrement aux fidèles, les invitant ainsi à s’engager en vérité dans le développement de la Nation. Après avoir rappeler le projet de société zaïroise tel que l’avait défini le Manifeste de la N’ Sele en 1967 voulant que la société future fût réellement indépendante, que l’autorité de l’État et son prestige international fussent restaurés et prônant, en outre, une société inspirée d’un humanisme communautaire impliquant la participation de tous, non seulement à l’exploitation des richesses mais aussi à la jouissance des fruits de l’effort commun, les évêques font un constat déconcertant. L’idéal proposé et la réalité vécue, constatent-ils, accusent un divorce dont les conséquences éthiques interpellent nos consciences de pasteurs et de chrétiens[8]. Avec la crise de légitimité et de stabilité du pouvoir de l’État, la société est tombée dans un renversement de l’échelle des valeurs et dans une destruction du sens des modèles. Or, «le changement et le progrès nécessaires au service du bien commun doivent recevoir leur impulsion à partir d’en-haut. Mais aujourd’hui, c’est aussi d’en-haut que partent la corruption, la vénalité, la violence et toutes sortes d’injustices sociales»[9]. Par ailleurs, si un subalterne tenait à se comporter en honnête homme, il deviendrait un témoin gênant et vite objet de vexations et de persécutions de la part de ses chefs et même de ses collègues. Nous retombons de nouveau dans une contre-valeur, la vertu n’étant plus reçue[10]. Et l’état d’esprit évoqué dans les expressions ci-dessous ne révèle-t-il pas à suffisance le mode de vie de notre société et la lutte que chacun mène pour sa propre survie?

1° Les hommes honnêtes sont dits: Yuma ! c’est -à-dire, sans intelligence.

Nyata ye, senga pardon . C’est à dire, écrasez le et demandez des excuses. Ne jamais se soucier de celui qui est à côté.

Mwana moninga, mawa te ! C’est à dire, jamais avoir pitié de quelqu’un. Là où il faut voler ou tuer pour sa survie, il faut le faire sans remords.

Yo nde okobongisa Zaïre ! C’est à dire, ne croyez pas que c’est vous qui allez relever le Zaïre. Laissez les choses dans l’état dans lequel elles se trouvent.

Nakolya yo ? C’est à dire, est-ce vous que je vais manger, si je ne n’extorque pas?

Pesa madeso ya bana. C’est à dire, il me faut un pot de vin qui me permettra de m’acheter des haricots pour mes enfants. Sans cela, le service demandé n’est pas rendu.

Kobeta libanga[11]. C’est à dire, casser la pierre. Ce qui veut dire: travailler dur et faire n’importe quoi pourvu que cela vous procure de l’argent. Kobeta libanga peut être aussi synonyme de vol, d’escroquerie, etc.

Article 15. C’est la loi de la débrouillardise par tous les moyens.

Des expressions analogues se retrouvent dans les comportements des jeunes dans leurs milieux scolaires où l’on parle de: cartouches, accordéons, canevas, document, coopération, pour camoufler le terme tricherie, devenue dans les écoles une pratique régulière et systématiquement organisée. «En fait, la tricherie règne à tous les niveaux de notre enseignement. Les examens d’État n’échappent pas à son emprise. Elle est organisée par les directeurs d’écoles, enseignants et responsables de tout genre»[12]. Ainsi aux yeux de bien des étudiants qui réussissent par ce moyen malhonnête, la tricherie n’est pas, comme nous l’avons déjà mentionné, un mal mais une façon de se tirer d’affaire et de se débrouiller, du moment qu’on n’est pas surpris. Quant à la source de cette dépravation, le document épiscopal cité n’a pas hésité de l’attribuer, avec amertume, à la responsabilité de l’État qui n’a plus apporté son intervention financière. Ce qui veut dire que l’on a assisté à la suppression des crédits de construction, de maintenance et de fonctionnement des écoles et des internats.

Le résultat, nous le connaissons: la détérioration des locaux et des infrastructures scolaires; la baisse continuelle du niveau des études et l’effritement des valeurs éthiques, la corruption ayant élu domicile dans les écoles; la dévalorisation de la fonction enseignante. Sans vouloir condamner tous les éducateurs ni impliquer tous les instituts d’éducation, nous constatons malheureusement qu’aujourd’hui, presque tout s’achète à l’école: les points, la promotion et même les diplômes[13].

Cette triste situation ne fausse-t-elle pas complètement le système éducatif de toute une nation et met la société utilisatrice de ces membres douteusement préparés en très grave danger? Il se pose ici un sérieux problème de crise de modèle tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du cadre éducatif. Cette crise bouche l’horizon et la finalité même de l’éducation. En effet,

si la communauté des adultes patauge dans une crise économique, si elle ne s’intéresse pas à l’agriculture ni à l’hygiène publique, à quoi serviront les meilleures leçons d’économie, d’agriculture ou de santé publique? La vie et la conduite des adultes sont la première et irremplaçable école. Celle-ci et la jeunesse qu’elle éduque sont des plantes qui ne peuvent prospérer que dans le jardin d’une société d’adultes en bonne santé physique, culturelle et morale[14].

Des transformations personnelles s’imposent, certes, dans la lutte contre la dénaturation de notre système éducatif. Mais, parmi les tous premiers préalables de la réussite de l’œuvre de l’éducation d’un pays, nous soulignons la volonté politique de ses dirigeants, laquelle volonté consiste à en choisir les moyens et à les mettre en pratique avec détermination. Cette volonté politique se reconnaît dans l’option prise de privilégier et de défendre, au profit du bien commun, tous les secteurs qui touchent au développement tels que l’éducation, la santé, l’habitat, les établissements humains. Car, nous ne cesserons jamais de soutenir que le manque de logement, l’insuffisance des services de santé, le chômage et le sous-emploi, le manque d’accès à l’éducation sont des manifestations évidentes du sous-développement.

Haut de la page - Matières - Précédent - Suivant



[1]           C.E.Z., L’Education, déclaration de l’épiscopat du Zaïre, Kinshasa, 25 juin 1986, n° 12.

[2]           Ibidem, n° 5 - 8.

[3]           C.E.Z., Appel au redressement de la Nation. Déclaration des évêques du Zaïre, Kinshasa, secrétariat général de la C.E.Z., 1 juillet 1978.

[4]           C.E.Z., Le chretien et le développement de la Nation. Exhortation pastorale de évêques du Zaïre, Kinshasa, secrétariat de la C.E.Z., 17 septembre 1988.

[5]           Plus connu par cette appellation que par son titre original, l’Appel au redressement de la Nation est en effet une déclaration audacieuse face à la persistance de signes certains d’un malaise social profond et d’un mal réel qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, ronge notre société. Dans ce document, les évêques veulent s’adresser plus particulèrement à ceux qui, à leur niveau et de différentes manières, tiennent en main les destinées de notre peuple, qui peine et souffre dans son âme et dans son corps, Cf. n° 3.

[6]           C.E.Z., Appel au redressement de la Nation, n° 10.

[7]           Ibidem, n° 24.

[8]           C.E.Z., Le chrétien et le développement de la nation, n° 10.

[9]           Ibidem, n° 25.

[10]         Ibidem.

[11]         Sur ce comportement, les lecteurs peuvent trouver d’autres informations dans le Dossier, Affaire Libanga na Miguel ou le problème des étudiants africains travailleurs en Europe, Kinshasa, C.R.P., 1987.

[12]         INZIA, Mpey, «L’école dénaturée: quand l’école n’éduque plus», in: USAWA, n° 5-8, p. 71.

[13]         C.E.Z., op. cit., n° 30.

[14]         Ibidem, n° 31.