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D. Les éducateurs: agents exogènes et endogènes

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L’éducateur rationnel, au-delà de la conscience de soi, se sent responsable du devenir de la société. Il doit savoir qu’au-delà des intérêts immédiats et personnels, au-delà de tous les salaires du monde, sa tâche a valeur d’avenir. Elle est un capital irremplaçable. L’avenir du monde dépend de l’éducateur. Car la grande loi de la dialectique, que nous considérons comme une des plus grandes découvertes de la philosophie, est telle que les formés finissent par devenir formateurs et piliers de la société[1].

La crise de l’éducation qui, aujourd’hui se fait sentir avec acuité se ramène aux contraintes socio-économiques face aux exigences de l’éducation et à la dénaturation de l’école. Mais elle se ramène aussi à la crise des modèles à imiter. Elle est la crise des éveilleurs d’âme. L’enfant est un être qui apprend par mimesis ou par imitation. Notre société présente-t-elle encore des modèles, de référence, des points de repère qui jadis incitaient et stimulaient les engagement des jeunes générations.

 

1. Origine socio-économique de la crise éducationnelle parentale

Les contraintes socio-économiques sont devenues des principaux facteurs qui bloquent dans nos milieux urbains et à Kinshasa en particulier les possibilités d’une saine éducation en famille[2]. Ces contraintes s’identifient à la crise économique générale du pays dans un style de vie où les besoins dépassent de tout côté les moyens pour les satisfaire; ce qui crée d’une part un régime de pénurie chronique et d’autre part un état de dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Cette pénurie chronique est accentuée par la détérioration des infrastructures, la détérioration des moyens de production, le chômage généralisé même des universitaires, l’appropriation des biens communautaires par une poignée minoritaire au détriment d’une large majorité de la population et par les pratiques des membres de cette minorité qui défient la légalité aussi bien que les règles normales de la science économique[3]. Et c’est ainsi qu’on assiste au:

– détournement des fonds des entreprises occasionnant le non payement des salaires des travailleurs, ou le non renouvellement des équipements, provoquant ainsi la baisse de la production;

– prix exagérés des biens de consommation de base;

– refus des entreprises de payer leurs impôts à la contribution.

Les conséquences de toutes ces malversations frappent de plein fouet surtout ceux qui:

– ne peuvent pas aujourd’hui arracher leurs enfants à la médiocrité des soins de santé;

– ne peuvent pas arracher leurs enfants de la médiocrité de l’édu­cation;

– ne mangent pas à leur faim;

– sont mal logés;

– ne s’habillent pas convenablement;

– ont perdu leur dignité de parents, d’époux et d’éducateurs modèles parce que sans pouvoir d’achat suffisant pour répondre à la demande des exigences sociales.

S’il est vrai que l’éducation est aussi l’action de transmettre des valeurs qui contribuent à l’épanouissement de l’enfant et qui favorisent le progrès et l’harmonie au sein de la communauté, il est aussi vrai que l’aban­don de ces valeurs entraîne inévitablement des dégâts sociaux manifestes. Les valeurs sociales agissent comme dynamique importante du comportement humain.

Nous avons déjà souligné cela en parlant des impacts néfastes provoqués par les contraintes socio-économiques au sein de la conjugalité. La rupture de la cohésion familiale et une espèce de double vie qui se développe en son sein sont, en général, à la base du déséquilibre domestique. Dans la perspective éducationnelle, il est observé qu’une famille nombreuse avec un niveau de vie économiquement bas apparaît défavorable à l’encadrement de l’enfant qui sur le plan psychologique et culturel sera moins suivi individuellement. En plus, un logement familial défectueux exerce une influence profonde sur le comportement de ses habitants. Dans des telles conditions, les enfants passent le maximun de leur temps en dehors du foyer plutôt que dans une maison étouffante où ils ne se trouvent pas à l’aise. Cependant,

les parents disent qu’ils font tout pour que le soir les enfants étudient et ne se retrouvent pas dans la rue ou dans d’autres endroits publics jugés malsains, mais hélas ils sont fatigués, ces enfants ne les écoutent pas, parce que ces derniers sont aussi à la recherche du bien-être qu’ils ne trouvent pas auprès de leurs parents[4].

Au Synode africain, les évêques parlent de redonner l’espoir aux jeunes[5] en indiquant que la situation économique de pauvreté a un impact particulièrement négatif sur les jeunes qui risquent d’entrer dans la vie adulte avec très peu d’enthousiasme pour un présent porteur de nombreuses frustrations et avec encore moins d’espoir pour un avenir qui leur paraît triste et sombre. Cette situation se vérifie déjà au sein des familles, dans la relation entre parents et enfants. On observe que les exigences matérielles de l’enfant envers ses parents, lorsque ces derniers sont pauvres et incapables de résoudre la plupart des besoins sociaux de leurs enfants, peuvent créer un courant de méfiance et de manque de respect mutuel entre l’enfant et ses parents. L’état de chômage ou manque d’emploi des parents indispose aussi les enfants et trouble leur comportement pour les conduire à la désobéissance, l’indifférence, l’impoli­tesse, l’absentéisme, la nevrosité[6]. Ceci pour dire que les conditions matérielles de la famille influencent largement dans la tâche éducationnnelle des parents. Leur manque peut causer des préjudices et compromettre le droit et le devoir qui appartiennent fondamentalement et prioritairement à la famille d’éduquer les enfants.

Comme il est indiqué, la responsabilité de l’éducation des enfants et des jeunes incombe avant tout aux parents qui les ont engendrés.

Le droit et le devoir d’éducation sont pour les parents quelque chose d’essentiel, de par leur lien avec la transmission de la vie; quelque chose d’original et de primordial, par rapport au devoir éducatif des autres, en raison du caractère unique du rapport d’amour existant entre parents et enfants; quelque chose d’irrempla­çable et d’inaliénable, qui ne peut donc être totalement délégué à d’autres ni usurpé par d’autres[7].

Les parents sont les principaux agents de l’éducation de leurs enfants. C’est en insistant sur l’importance de ce rôle éducatif des parents que la déclaration conciliaire décrit qu’en cas de défaillance de leur part, ce rôle peut difficilement être supplée.

Ainsi donc, le droit et le devoir d’éducation sont pour les parents quelque chose d’essentiel, d’original et de primordial, d’irremplaçable et d’inaliénable. Et la famille est la première école des vertus sociales dont aucune société ne peut se passer. La famille ne joue pas seulement le rôle de perpétuation de l’espèce humaine, mais aussi celui de la transmission des valeurs qu’elle a créées. C’est dans la famille que l’enfant apprend à parler, à vivre la fraternité, à devenir homme, à prendre contact avec sa culture. L’éducation est un moyen d’une relative efficacité de changement positif, de progrès dans l’évolution des êtres humains. Ou encore, éduquer c’est aider à former des individus libres, capables de prendre leurs responsabilités et leurs options en connaissance de cause. Bien plus qu’une simple unité juridique, sociologique ou économique, la famille constitue une communauté d’amour et de solidarité, apte de façon unique à enseigner et à transmettre des valeurs culturelles, éthiques, sociales, spirituelles et religieuses essentielles au développement et au bien-être de ses propres membres et de la société[8].

Si la famille en générale est déjà la première école des vertus sociales nécessaires à toute société, la famille chrétienne, riche des grâces et des exigences du sacrement de mariage, doit apprendre aux enfants, dès leur plus jeune âge, conformément à la foi reçue, à découvrir Dieu et à l’honorer ainsi qu’à aimer le prochain[9]. Responsables de leur église domestique, les parents doivent, par leurs paroles et par leurs exemples, être pour leurs enfants les premiers hérauts de la foi au service de la vocation propre de chacun et tout spécialement de la vocation sacrée. Cette forme d’évangélisation, véritable annonce du Christ proclamée par les paroles et le témoignage de la vie, présente un aspect tout à fait caractéristique et possède une efficacité particulière du seul fait qu’elle est accomplie dans les conditions ordinaires de la vie courante[10]. Dans cette optique, le terrain d’exercice et l’école par excellence de l’apostolat des parents se trouve dans la famille où la religion chrétienne pénètre dans toute l’organisation de la vie et la transforme chaque jour davantage. C’est pourquoi, selon la déclaration du Concile sur l’éducation chrétienne, les parents doivent mesurer l’importance d’une famille vraiment chrétienne dans la vie et dans le progrès de la société, peuple de Dieu lui-même.

Mais de nos jours, à Kinshasa comme dans les autres centres urbains, c’est cette famille qui est déboussolée et désorientée par de nombreux problèmes d’ordre moral, et qui amène bien de maux qui troublent les consciences. La promiscuité des logements qui, non seulement rend impossible un minimum d’intimité mais aussi menace l’unité du foyer; la recherche effrénée de l’argent et de moyen de survie; le chômage; le retard dans le paiement des travailleurs; les conditions de vie difficiles sont autant des contraintes qui désagrègent la famille et sapent l’éducation. Or, les psychologues et sociologues n’affirmeront pas moins, combien la cohésion d’un couple est à la base de la formation de la personnalité de l’enfant. Au point de départ, l’enfant s’identifie à sa mère chez qui il cherche toute l’affection nécessaire qu’il combine avec l’autorité indispensable manifestée par le père pour parvenir à se faire une personnalité équilibrée, cohérente et une sociabilité facile.

La famille n’est cependant pas la seule instance éducatrice. Le devoir de dispenser l’éducation, qui revient en premier lieu aux parents, requiert l’aide de toute la société. Celle-ci a des obligations et des devoirs déterminés en tant que chargée d’organiser ce qui est nécessaire pour le bien commun. Dans ce sens, il est aussi de sa fonction de protéger les devoirs et droits des parents dans leur rôle d’éducateurs et d’assumer, selon le principe de subsidiarité et compte tenu des désirs des parents, l’éducation complète.

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[1]           NZUZI PHUKUTA, N., «Education rationnelle, éducation pour le progrès», in: USAWA, n° 5 - 8, 1989 - 1990, p. 206.

[2]           Zaïre - Afrique n° 183, mars 1984 avait publié trois intéressants extraits des résultats d’enquêtes menées: - la première sur les systèmes axiologiques en famille et à l’école à Kinshasa; la seconde sur les structures socio-économiques et délinquance juvénile à Kisangani; la troisième sur le troisième milieu zaïrois actuel et danger réel pour nos élèves (Kikwit).

[3]           NYEME Tese et NGWEY Ngond’a, «Choix économiques et références aux valeurs», in: Colloque sur la crise de l’économie et recherche de nouvelles bases pour le développement national, UNIKIN, mars 1987, p. 8.

[4]           DIEBO, Diabelua, «Les contraintes socio-économiques face aux exigences de l’éducation à l’étape actuelle au Zaïre», in: USAWA, n° 5 - 8, 1989 - 1990, p. 35.

[5]           CHESA, M., Le Synode africain, histoires et textes, p. 349.

[6]           Voir, DIEBO, Diabelua, Art. Cit., pp. 29 - 52.

[7]           F. C., n° 36, 2.

[8]           Charte des droits de la famille, cité in: MALULA, Card., Directoire de la pastorale du mariage et de la famille, Kinshasa, éd. Archidiocèse de Kinshasa, 1984, p. 117.

[9]      MASENGO, V., «Implications et exigences de l’éducation sur le plan religieux», in: USAWA, n° 5 - 8, 1989 - 1990, p. 247.

[10]         L. G., n° 35.