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C. Éducation dans la société urbanisée

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Corrélativement avec ce qui vient d’être dit sur l’initiation négro-africaine, une question qu’on peut déjà se poser à cet égard est celle de savoir si la pauvreté urbaine, avec les contraintes qu’elle impose, ne restreint pas l’emprise de la communauté familiale dans sa tâche formatrice en conformité avec sa tradition culturelle? S’il est devenu difficile aujourd’hui, faute de cadre adéquat, à la famille urbaine de se retrouver tous ensemble père, mère et enfants, les plus jeunes et leurs aînés, comme autrefois, autour d’un même feu, dans une intimité qui leur était propre, il va sans dire que les conséquences des conditions actuelles de la vie sont une entrave à la préparation des enfants à la vie adulte. En outre, on doit savoir qu’en milieu urbain on se trouve comme dans une phase de transition entre l’ancienne civilisation des tribus et la culture moderne des nations liées entre elles par une communauté de destin et des moyens d’information collectives. C’est dans ce sens que les appels lancés notamment constamment dans les documents de l’épiscopat local [1] insistent à veiller à ce que l’éducation réservée à la jeunesse ne soit inefficace, invitant ainsi les parents à prendre à cœur cette mission fondamentale et à mettre au service des autres familles et des communautés ecclésiales vivantes leurs expériences et leur savoir-faire.

En effet, en milieu urbain, l’essentiel de l’éducation s’acquiert à l’école. L’école apparaît ainsi pour le milieu urbanisé comme le creuset de la société. Mais, l’école assure-t-elle, pour ce fait, la reproduction des structures sociales et des phénomènes culturels? Est-elle un lieu privilégié de protection, de développement et de diffusion des valeurs traditionnelles?

 

1. De l’homme à former

Pourquoi l’école? Quelle en est sa finalité? Quel type d’homme a-t-elle à former dans notre ville et pour notre société urbanisée? Quelles en sont les principales dimensions? Cette dernière question est d’une importance capitale comme l’avait dit Jean PIAGET: De toutes les questions que pose l’enseignement, la plus fondamentale est celle de finalité[2].

Notons cependant que le type d’homme à former varie dans le temps et dans l’espace. Dans les sociétés urbanisées,

défini par l’autorité politique, il est fonction de l’environnement politique, économique, social et culturel. Ainsi à Sparte, on formait le militaire; au moyen âge, le chrétien, le citoyen du ciel; en Amérique, l’homme d’affaires; en Chine, le travailleur cultivé; en Afrique coloniale, le sujet soumis et obéissant comme un cadavre![3]

Et à Kinshasa, quel type d’homme l’école se propose-t-elle de former? Il est un fait indéniable qu’il n’y a pas d’école sans société ou mieux l’école n’est que le reflet de ce qu’est la société et des structures y afférentes. Pour nous permettre de mieux cerner cet enjeu, nous nous voyons obligés de rappeler succinctement ce qui a caractérisé l’éducation dans la société traditionnelle. Dans son ouvrage intitulé l’Éducation en Afrique, Abdou MOUMOUNI décrit les caractéristiques de l’éducation traditionnelle en Afrique noire de la manière suivante:

- La grande importance qui lui est accordée est son caractère collectif et social;

- son lien intime avec la vie sociale sur le double plan matériel et spirituel;

- son caractère polyvalent aussi bien en ce qui concerne les objectifs visés que les moyens employés;

- sa réalisation progressive et graduelle, conformément aux étapes successives de l’évolution physique, psychique et mentale de l’enfant[4].

Par ses méthodes et par le développement de son éducation, on peut l’affirmer, sans crainte d’être contredit, que la société traditionnelle africaine a essayé de donner une réponse effective aux attentes de son temps.

Aujourd’hui, notre société moderne et urbanisée a-t-elle ces mêmes préoccupations ou a-t-elle les moyens d’apporter une réponse contextuelle aux attentes de la jeunesse à former? En d’autres termes, existe-t-il une définition précise et explicite de la personne à former dans ses milieux éducatifs?

Considéré à l’époque comme la première instance politique de la nation zaïroise, le Comité Central du Mouvement Populaire de la Révolution (M.P.R.) déclarait dans une décision d’État:

L’enseignement national doit développer chez l’enfant les valeurs intellectuelles, éthiques et spirituelles, notamment la compétence, la conscience professionnelle, l’esprit familial, la conscience nationale, le sens de la solidarité et de la dignité, le souci de l’intégrité, de justice et de vérité, le respect de la personne, de ses biens et de ceux de la communauté. L’enfant zaïrois est appelé à devenir un citoyen utile, capable physiquement et intellectuellement de travailler: un citoyen responsable, c’est à dire conscient et respectueux de ses obligations.[5]

Ainsi le Comité Central du M.P.R. entend, par sa doctrine (le mubutisme[6] qu’il identifie à l’enseignement national) conduire l’enfant zaïrois à l’étape de citoyen utile et responsable vis-à-vis de lui-même, de la société et d’autrui. Par ailleurs, le Comité Central du M.P.R. lançait un appel, dans sa déclaration, au cadre c’est à dire à l’instance éducatrice du mubutisme de faire preuve de militantisme, de compétence, de responsabilité et d’initiative, d’honnêteté et de bonne moralité.

Il ne suffit pas d’être pédagogue pour se rendre compte de grandes insuffisances de ce texte officiel qui semble ignorer que l’idée de l’enfant qu’il définit doit être avant tout celle d’un être à éduquer. D’ailleurs, on remarquera que le terme éducation est écarté de son vocabulaire pédagogique. En lieu et place, le Comité Central utilise dans sa déclaration le terme enseignement national. Pour dire qu’au Zaïre il ne s’agit plus d’éduquer mais d’enseigner.

Ainsi il suffit d’enseigner de la morale, pour croire avoir formé au sens moral! Ce serait une erreur grave, car c’est confondre un élément avec le tout auquel cet élément appartient. En effet l’éducation morale, pour nous, comprend le savoir moral, le sentiment moral et l’agir moral: un tout composé de trois éléments: il faut donc réunir les trois éléments pour être moralement éduqué[7].

On ne doit pas déduire que l’enseignement moral, spirituel, civique ou social entraîne par le fait même l’éducation morale ou spirituelle. On ne doit pas non plus suggérer que le savoir moral, par exemple, a une force contraignante de réaliser le sens moral. L’éducation ne consiste pas seulement à enseigner mais aussi et surtout à aider l’individu à mettre en pratique et à vivre ce qu’on lui enseigne. Pour ce qui concerne le Zaïre, afin de répondre aux besoins et aux exigences de la société à reconstruire et à développer, il nous paraît indispensable que l’homme à former soit l’objet principal des préoccupations de l’enseignement.

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[1]           Voir, C.E.Z., L’éducation. Déclaration de l’épiscopat du Zaïre, Kinshasa, 25 juin 1986, n° 20 - 21.

[2]           Cité par IZIA, Mpey, «L’école dénaturée: quand l’école n’éduque plus», in: USAWA, n° 5 - 8, 1989 - 1990, p. 67.

[3]           IZIA, M., «L’école dénaturée: quand l’école n’éduque plus», in: USAWA, n° 5 - 8, 1989 - 1990, p. 67.

[4]      MOUMOUNI, A., L’éducation en Afrique, Paris, Fr. Maspero, 1967, pp. 11-12.

[5]           Comité Central du M.P.R., Déclaration, n° 08/ CC/ 81, Kinshasa, 1981.

[6]           Le Mubutisme, doctrine du M.P.R. était obligatoirement enseigné dans toutes les écoles du Pays. Il fallait inculquer à l’enfant les enseignements, la pensée et les œuvres de Mubutu, Président fondateur du M.P.R. et président de la République.

[7]           IZIA, M., op. cit., p. 69.