6.4.2.
La formation post-noviciat
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la formation des jeunes à la vie religieuse, en Afrique, on pourrait mentionner
quelques urgences: la connaissance du milieu de vie (y compris familles
et parents) et de la culture des jeunes qui constitue tout leur arrière-fond ;
une formation assez large qui permet aux jeunes non seulement d’assimiler
les leçons mais aussi et surtout de pouvoir intégrer leurs propres réalités
culturelles africaines dans le processus de leur formation. Ils
ont besoin, dès le début, de pouvoir concilier leur propre culture avec
les exigences de la vie religieuse pour ne pas en faire simplement une
juxtaposition. C’est ainsi que leurs questions devront être sincères et
leurs formateurs y voir un souci de compréhension et un désir d’intégration.
Pour que les jeunes puissent être capables ou en mesure de se confier,
de s’ouvrir, ils ont besoin d’une présence de proximité et d’une attitude
de compréhension moins encline au jugement. Ce
qui décourage les jeunes pourrait parfois être le soupçon avec lequel
on interprète leur questionnement. Le manque de confiance qu’ils
ressentent parfois comme un désaveu de leurs intentions et désirs de s’engager,
eux aussi, comme religieux et missionnaires. C’est ainsi que Fernand Jette,
alors Supérieur général, exhortait les Oblats en les invitant à croire
à ceux qu’ils accueillent : Souvent
nous manquons de foi. Nous manquons de foi dans les hommes et nous manquons
de foi dans l’efficacité de la grâce de Dieu.(…) On construit quelqu’un
dans la mesure où on l’aime, où on lui fait confiance… Douter de quelqu’un
c’est commencer à le détruire. On n’ignore pas pour autant les limites
d’un être. On sait qu’il y aura des échecs et des déceptions. Jésus en
a connu plusieurs avec les Douze ; il en connaît avec nous… Cela
ne doit jamais nous empêcher de faire confiance aux hommes. De plus faire
confiance aux hommes c’est faire confiance à Dieu qui agit dans les hommes[1]. Nous
avons dit plus haut que la vie communautaire constituait une des valeurs
fondamentales de la vie religieuse puisqu’elle est un témoignage
de l’unité. Cette valeur de vie communautaire dans des traditions
africaines est essentielle[2].
Elle s’exprime dans la conception de la famille où chacun trouve sa place
et contribue à sa façon pour rendre vivante et enrichir celle-ci. Si la
conception de la famille africaine peut servir de base à l’éducation de
la vie communautaire, cette conception africaine devra être enrichie en
allant au-delà des critères tribaux; car quand on parle famille en
Afrique, on entend souvent sa famille ou son clan qui peut être élargi
au niveau de la tribu et de certaines alliances. Les
guerres tribales qui font régulièrement des victimes s’enracinent dans
cette conception un peu étroite. Notre conception chrétienne de la famille
n’abolit pas les liens de sang, ils sont plutôt situés dans un tissu de
relations plus larges, plus exigeantes, purifiés d’un certain tribalisme ;
c-est une conception qui va au-delà du sang qui circule dans nos veines,
et le critère essentiel est notre foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu. Si
Dieu est notre Père, c’est que nous sommes ses fils, et nous sommes frères
et sœurs entre nous. Nous avons même dit un peu avant que, en Afrique
traditionnelle, le mbil aidait aussi à dépasser ces limites trop
étroites. Aujourd’hui, le Christ peut être présenté comme notre mbil,
cette personne autour de laquelle nous nous retrouvons comme frères et
sœurs. Le
soin et le sérieux qui doivent être mis dans la sélection et la constitution
des équipes de formateurs devront tenir compte de la maturité du formateur,
maturité gagnée grâce à ses expériences pastorales, sa capacité de jugement
et de discernement, son esprit de collaboration, son esprit d’ouverture
en plus de l’homme de foi et de prière qu’il est supposé être. Les jeunes
Africains sont grands observateurs et pragmatiques. Une
grande majorité des institutions qui assurent la formation des formateurs
se trouvent en occident ou parfois les méthodes d’approches ne touchent
pas les réalités africaines. Il nous semble qu’il est grand temps de sortir
du classique, d’aller au-delà des modèles ; non pour balayer d’un
revers de la main les méthodes qui ont fait leur preuve, mais il s’agit
de les adapter ou même d’en créer des nouvelles sur base de la tradition. C’est
un appel à la créativité, à la fidélité créatrice, créativité conforme
à la diversité des situations et des circonstances. Dans ce cas, les concepteurs
des nouveaux programmes doivent être des hommes lucides et intelligents,
mûrs et capables de percevoir les réalités non seulement de leurs
propres milieux mais aussi avoir un œil ouvert sur le monde. L’élaboration
d’un projet d’une telle envergure implique des choix intelligents, des
structures nouvelles et un certain degré de courage. Pourquoi ne faut-il
pas inventer ? Notre fidélité doit être créatrice, car la vie n’a
que faire du répétitif et du réchauffé. C’est
ainsi que les maisons de formation en Afrique devront apprendre à adapter
les programmes de formation aux réalités des cultures et de la mission[3].
Ce serait, sans aucun doute, un enrichissement dans le domaine de la formation,
un enrichissement dont pourraient aussi profiter d’autres maisons de formation
installées dans d’autres cultures. Tout programme de formation devra avoir
la sensibilité de s’ouvrir aux autres réalités qui ne sont pas nécessairement
celles de la culture dans laquelle on se situe. L’inculturation
de la formation se fera d’abord par une sorte de prise de conscience de
la nécessité de créer des nouvelles méthodes ; elle se fera par une
insertion des maisons de formation dans le milieu et dans la réalité ;
ce qui permet une confrontation des valeurs, confrontation de laquelle
surgira une synthèse comme nouveau lieu d’émergence du religieux. La naissance
et la croissance du religieux africain passe par cette confrontation qui
appelle à la lucidité et à la fidélité créatrice. Dans
des maisons de formation féminines, des hommes assurent déjà une certaine
présence comme aumôniers, confesseurs ou accompagnateurs spirituels. Il
apparaît, nous semble-t-il, que le moment est venu, propice même, de pouvoir
intégrer aussi dans des équipes de formation de nos maisons de formation
masculines des présences féminines qui pourront aussi apporter une touche
ou une contribution particulière. Dans
ce cadre d’inculturation et d’adaptation de programme de formation, comment
faire intégrer certaines autres valeurs traditionnelles comme celles de
l’initiation? La période de préparation et de réclusion permet aux jeunes
de prendre conscience de leur nouvel état d’adultes, par conséquent de
responsables devant eux-mêmes et devant la société. Ce qu’ils apprendront
durant toute la période de réclusion doit être à l’intérêt de la communauté.
Leur force, leur intelligence, leur muscle, leur sexe sont éduqués pour
les services de la société. Aujourd’hui,
il apparaît difficile, anthropologiquement parlant, d’initier les jeunes
à l’âge adulte, c’est-à-dire de les aider à passer du garçon à l’homme
qu’ils doivent devenir. La société actuelle ne donne plus suffisamment
des marges aux parents de revenir à une éducation selon la tradition que
les jeunes considèrent révolue. Et les “maîtres” à l’école sont aussi
soumis à des structures qui ne leur permettent pas d’instaurer une discipline
qui exige parfois des méthodes fortes. Ainsi
va la société moderne. L’espace de liberté aux jeunes est assez grand
et parfois ne vient pas en son temps. Certaines étapes de la formation
semblent ne pas être respectées. Cela entraîne un malaise pour les enseignants
qui renvoient aux parents la responsabilité d’assurer le reste de l’éducation
et les parents renvoient aux enseignants. Il nous semble qu’il y a un
certain flottement, et on ne sait pas sur qui faire reposer ces responsabilités. Du
point de vue religieux, on se demande aussi comment l’initiation à la
vie religieuse peut donner à ces jeunes hommes et filles une identité
nouvelle, une initiation qui leur laisse des marques indélébiles à la
manière de l’initiation traditionnelle qui laisse des traces dont le jeune
se souvient et auxquelles il se réfère. Il
nous semble qu’un regard sur la sagesse contenue dans le rite d’initiation
tribale en Afrique peut nous aider à extrapoler certains principes qui
nous permettent de développer des bons rites d’initiation de nos jeunes
à la vie religieuse. Il nous convient de citer le principe de réclusion
qui permet un moment important de réflexion sur soi et sur les engagements
futurs éventuels. Cette période de réclusion permet aussi de bien assimiler
certaines valeurs chrétiennes en se plaçant seul à seul devant Dieu et
en présence de certains maîtres qui accompagnent. Il s’agit de prendre
conscience de soi, de ses limites et capacités pour servir la société.
Nous pouvons considérer la réclusion comme l’équivalent du noviciat. Les
marques indélébiles qui rappellent la circoncision peuvent être comparées,
dans la vie religieuse, à ces épreuves que l’on a traversées dans le but
de la découverte de soi, de devenir adulte, de grandir; et ces épreuves
marquent tellement le jeune qu’il intériorise la vie religieuse pour en
faire son expérience personnelle; le nouveau nom qu’il acquiert pour
signifier sa nouvelle identité dans la société traditionnelle traduit
le religieux responsable qu’il est devenu, différent du vieil homme avant
l’initiation.
C’est la capacité de gestion de ces épreuves qui donne au jeune aussi
la force d’affronter les réalités de la vie comme responsable dans la
société. Il s’agit donc d’accompagner le jeune dans ces étapes de confrontation,
de maturation. Celui qui aura tenu jusqu’au bout pourra témoigner du Christ
en vérité et aussi se mettre, à son tour, au service de ses frères et
sœurs. Pendant cette période de réclusion, le ngang’okén travaillait
avec le concours de ses assistants qui assuraient l’accompagnement des
jeunes. Le ngang’okén lui-même comme ses assistants travaillaient
sur la base d’expérience à partir de leur propre initiation et ils étaient
des hommes préparés pour cette mission. On ne prenait pas n’importe quel
homme de bonne volonté.
Après ce baptême de feu, l’homme nouveau qui en sortait devenait responsable
et la société pouvait réellement compter sur lui. Ce n’est pas dans la
complaisance que les hommes forts se formaient, c’était plutôt dans un
travail dur et assidu, dans une discipline équilibrée. Et nous pensons
qu’il en est de même pour la vie religieuse. Pour accoucher des religieux
équilibrés et capables de devenir disciples du Maître, il faut un travail
de longue haleine, en y payant le prix. Les épreuves de l’initiation chrétienne
ne doivent pas effrayer. « Celui qui veut être mon disciple, disait
Jésus, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.»
Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 [1]
f. jette, Lettres
aux Oblats de Marie Immaculée, Rome, 1984, pp. 105 et 107. [2]
Le père Matungulu Otene, sj, d’heureuse mémoire, a publié un livre
où il exprime assez clairement la valeur africaine de la communauté.
Cf. matungulu otene,
Etre avec : heurts et lueurs d’une communion, Lubumbashi,
1985. Il ne manquera pas de répéter que « dans la tradition
bantu, l’esprit communautaire est une valeur fondamentale qui dépasse
et surclasse tout dans cette vision du monde… le Muntu considère les
relations comme une réalité sacrée pour laquelle on devrait tout sacrifier
si cela était possible. Depuis sa tendre enfance, l’homme marié tout
comme le religieux africain tous, sans exception, sont marqués par
cette soif inassouvie d’entretenir des relations avec leurs familles
non seulement restreintes, mais également élargies. Les relations
interpersonnelles sont, pour le Muntu, importantes, indispensables
et nécessaires pour sa vie », cf. matungulu
otene, Pour inculturer accueil et pauvreté en Afrique,
Kinshasa, éd. Saint Paul, 1988, p. 16. [3]
Pour ne parler que du Congo/Kinshasa, le professeur Ngimbi donne quelques
raisons pour lesquelles
la Religion Traditionnelle figure dans les programmes d’enseignement
dans des institutions ecclésiastiques de formation : « La
découverte de la valeur de la religion traditionnelle africaine a
été le moteur mobilisateur de nos énergies intellectuelles pour son
étude approfondie et son enseignement en vue de l’inculturation du
message évangélique. La religion apparaît comme la première mise en
ordre de la conscience
et du monde, prmière manière d’organiser, de vivre humainement l’aventure
spirituelle. A ce titre, chez certains peuples à un moment de leur
histoire, elle tient lieu de leur histoire, elle tient lieu de leur
philosophie ; elle contient une vision du monde qu’on ne peut
pas ignorer si l’on veut connaître les peuples qui en vivent. Il ya
donc une raison, plus d’une raison que l’enseignement de la religion
traditionnelle africaine figure dans nos programmes de cours de grands
séminaires et Instituts supérieurs ecclésiastiques en Afrique »,
h. ngimbi nseka, « Enseigner
la Religion Traditionnelle », p. 208. Le même auteur continue,
en citant quelques recommandations données par le premier Colloque
organisé par le CERA : « La religion africaine étant le
receptacle de la culture et de la civilisation dans les domaines les
plus variés ( morale, sprititualité, médecine, etc.) la Commission
recommande à tous ceux qui veulent construire l’Afrique actuelle dans
son authenticité de prendre en considération l’héritage religieux
africain dans toutes ses formes ; recommande l’intégration de
cet héritage dans les programmes d’enseignement, dans les écoles à
tous les niveaux », h.
ngimbi nseka, Art. Cité, 211-212. |