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Religieuses épouses du Christ
Jésus serait-il polygame?

(Ayaas)

Devant ce titre provocateur librement choisi, peut naître chez le visiteur ou la visiteuse du site Ayaas.net un sentiment de trouble. En effet, dans l’Eglise catholique romaine, beaucoup de religieuses se présentent souvent ou mieux sont traditionnellement présentées, à tort ou à raison, comme «épouses du Christ». Vu  leur grand nombre dans le monde entier et humainement parlant, peut-on considérer Jésus comme un polygame? Entendons par polygame l’«Homme uni à plusieurs femmes à la fois, en vertu de liens légitimes».[1]

Dans les lignes suivantes nous tenterons de répondre à cette question essentielle que bon nombre de gens se posent effectivement dans l’aujourd’hui de ce monde tiraillé, à la fois assoiffé et indifférent de Dieu, monde dont les changements font douter de la vertu de fidélité.

  1. Evénement: vœux perpétuels
  2. Consécration et profession religieuse
  3. Epoux-épouse
  4. Religieuses épouses

1. Evénement: vœux perpétuels

Soeur Delphine NgueziaNotre réflexion naît d’un message lu au cours d’une célébration des vœux perpétuels d’une religieuse africaine (camerounaise). En effet, le samedi 16 juin 2012 à la paroisse de Mokolo-Mboua (Extrême nord-Cameroun), a eu lieu l’engagement perpétuel (profession religieuse) de Sœur   Delphine NGUEZIA dans la Congrégation de la Sainte Famille de Bordeaux, un institut d’origine française. L’eucharistie présidée par l’évêque du diocèse de Maroua-Mokolo, Monseigneur Philippe Stevens, a connu la participation de nombreux croyants et invités.

Dans une Afrique «assoiffée de fécondité» - pour reprendre l’expression du père jésuite Matungulu Otene - dans cette société où toute femme aspire au mariage pour avoir beaucoup d’enfants et où domine la polygamie (organisation sociale reconnaissant les unions légitimes multiples et simultanées), la tendance est d’affirmer que la fille qui s’engage par vocation dans le célibat charismatique, a pour époux Jésus-Christ. Ainsi fait-on de Jésus un polygame à la manière de notre société! Une mauvaise façon de concevoir la relation de la femme consacrée à Jésus le Sauveur. Jésus serait-il un polygame? se demandait le curé de la paroisse de Mokolo-Mboua dans son mot de bienvenue.

De son côté, l’évêque a mis l’accent sur la joie à recevoir de Dieu et à donner aux gens et sur le sens d’appartenance totale à Jésus. «Sœur Delphine, tu ne t’appartiens plus, tu appartiens au Christ en qui tu as mis ta foi, celui qui t’a appelée par amour. Donne-lui tout», disait-il avec force dans son homélie. Tel est le sens profond de la consécration religieuse dans l’Eglise catholique romaine. Il convient de s’y arrêter avant d’expliciter la notion de couple ou celle d’époux-épouse.

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2. Consécration et profession religieuse

Par essence, "consacrer" (rendu sacré, saint, oint) est un acte réservé à Dieu et à sa libre initiative. Dieu appelle et met à part une personne ou un groupe de son choix. Ainsi, établi dans une relation privilégiée, la personne s'efforce désormais pour Celui à qui elle appartient. De fait, au fond de la notion de consécration se trouve celle d'appartenance stricte à Dieu en vue de son service d'amour.[2]

Dans la Constitution dogmatique Lumen Gentium, le Concile Vatican II utilise le terme consécration dans le sens constant de "donation intégrale de soi". Aussi la consécration religieuse est-elle vécue comme une "sequela Christi" qui s'exprime en un triple amour: suivre le Christ chaste, pauvre et obéissant. Par ce dépouillement, la personne consacrée a tout donné au Seigneur à qui elle appartient; elle ne dispose plus de sa vie comme elle le veut. En d'autres termes, comme le dit Cantalamessa, «nous ne nous appartenons plus, nous appartenons au Seigneur; c'est pourquoi nous ne pouvons plus disposer de notre corps selon notre bon vouloir, pour une satisfaction qui est une fin en soi. Cela est une profanation du temple de Dieu, c'est une “désacralisation”, le contraire exact de la consécration».

Une telle consécration ne pourrait se réaliser que quand l'appelé(e) demeure associé(e) à l'appartenance totale que le Christ ne cesse de reconnaître face à son Père.[3] Ceci implique nécessairement un engagement apostolique dans l'Église. De fait, la consécration n'est jamais une fin en soi. On est toujours consacré pour quelque chose, dans un but. Dieu ne consacre que pour sa mission. Or, la mission consiste à "rendre présent au monde le Christ lui-même". Un appel à être témoin du Règne. «Allez par le monde entier, proclamez l’Evangile à toutes les créatures» (Marc 16:15).

Et quelle signification donner particulièrement au vœu de chasteté ou mieux au célibat charismatique, le célibat en vue du Royaume, qui est la spécificité de la vie consacrée? Nous voudrions précisément parler de ce célibat positif vécu joyeusement par les personnes non-mariées. Contrairement au célibat négatif fondé sur le caractère incomplet ou sur la répression de l'expression sexuelle, le célibat positif est caractérisé par une sécurité affective, une forte activité intellectuelle ou professionnelle et une particulière consécration aux autres. Parce qu’il est possible d’être célibataire humainement, le renoncement y est vécu non comme mutilation, mais comme dynamisme; non comme stérilité, mais Joséphine Zozocomme intensification d'une donation concrète d'amour auquel on se sent appelé. C’est dire combien l'amour du Christ et au Christ est le motif fondamental du célibat dit également évangélique.

Plus profonde est l’explication de la profession religieuse fournie par le Pape Jean-Paul II dans l’Exhortation Apostolique «Redemptionis Donum» aux religieux et aux religieuses (25 mars 1984). Le souverain pontife parle bien des «noces mystiques avec le divin Epoux dans l’Eglise»[4], et surtout quand il précise le sens du vœu de chasteté: «Il fait ressortir surtout le caractère nuptial de cet amour». Le Pape explique qu’on se fait «eunuque ‘à cause du Royaume des Cieux’, c’est-à-dire de la virginité comme expression de l’amour nuptial pour le Rédempteur lui-même».[5] Quant à la fécondité, elle n’est pas seulement physique car il y a l’enfantement des «fils et filles de Dieu dans le Christ» que saint Paul revendique: «C’est moi qui, par l’Evangile, vous ai engendrés en Jésus Christ» (1 Corinthiens 4:15). Enfin,  concernant la consécration, le même Pape dans le même document montre bien le fondement de la profession religieuse dans le baptême, un acte divin.[6]

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3. Epoux-épouse

La notion de consécration ainsi comprise permet d’aller à l’essentiel de la réflexion que nous proposons: «religieuses épouses du Christ». Quelle est la signification dans le contexte qui est le nôtre?

Au plan spirituel, cela ne surprend personne. Car, dans la Bible, les appellations «époux», «épouses» signifient, entre autres, «la relation entre Dieu et son peuple Israël, la relation du Christ et de l’Eglise, de Dieu et de l’âme du baptisé».[7] En effet, l'expression "épouse" est employée par Jean pour décrire l’Eglise dans le livre de l'Apocalypse. Il la présente tantôt dans son état terrestre, tantôt dans son état céleste (Apocalypse 21:2. 9 ; 22:17). «la cité sainte, la Jérusalem nouvelle… prête comme une épuse qui s’est parée pour son époux… la fiancée, l’épouse de l’agneau… L’Esprit et l’épouse…». Et Jésus la compare à une épouse en Marc 2:19, et Paul aussi en 2 Corinthiens 11:2. «Les invités à la noce peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux?»; « je vous ai fiancés à un époux unique, pour vous présenter au Christ, comme une vierge pure.»

Ainsi, vouloir chercher la signification de «religieuses épouses du Christ» en se situant simplement au niveau matériel ou purement humain ne pourrait être que source de confusion et d’incompréhension, comme l’explique si bien Karin Heller dans son ouvrage Et couple il les créa.

Dieu n’est pas époux de façon allégorique, pour répondre à une attente des religieuses ou des femmes. Mais Dieu est Epoux à sa manière à lui, c’est-à-dire dans sa vie sans défaillance, qui se manifeste comme intimement généreuse, communicative pour son peuple, pour les hommes, pour l’univers. Tout cela, Dieu l’est non pas à l’occasion, une fois de temps en temps ; mais Dieu donne de vivre, et il vit fidèlement avec ceux qu’il fait vivre. Cette manière d’être Epoux le fait découvrir comme vivant, libre de disposer de lui-même, capable de fidélité, de jalousie, de pardon. Ainsi lorsque Dieu approche de l’être humain et établit avec lui une relation intime, il lui révèle en même temps cette manière propre à lui seul d’être Epoux.[8]

Chose évidente, dans une société où domine la polygamie, le langage «époux-épouse» ne rappelle que la vie en couple, c’est-à-dire la relation conjugale de l’homme et de la femme. Telle est également la mentalité moderne: le mot «couple» est essentiellement associé à un homme et une femme ayant des relations sexuelles. Ce qui n’est pas le cas du couple «Jésus – Religieuses». Y aurait-il problème de compréhension lié au contexte socioculturel? Comment les religieuses elles-mêmes se situent-elles face à cette appellation d’épouses du Christ? Pourquoi n’organiseraient-elles pas une série de témoignages vécus racontés par des religieux et des religieuses afin d’aider à la compréhension ceux et celles auprès de qui elles sont envoyées en mission? Nous pensons précisément à ceux qui ne cessent de brandir ce fameux verset de l’Ancien Testament: «il n’est pas bon que l’homme soit seul» (Genèse 2:18), comme si le célibat charismatique motivé par la vie terrestre de Jésus serait contraire à cette parole de Yahvé Dieu!

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4. Religieuses épouses

En son sens profond, le langage «religieuses épouses du Christ» peut signifier que de par leur consécration dans l’Eglise, les religieuses sont un vrai signe de Dieu pour le monde et pour les autres personnes consacrées. Leur témoignage est contagieux pour les jeunes et pour tous ceux et toutes celles qui ont l’opportunité de les rencontrer et de les connaître. Voilà pourquoi leur renoncement au mariage en vue du Royaume est une vraie source de fécondité spirituelle dans le Christ Jésus. Combien fragile est Zozo Kikatal’amour mondain et avec quelle rapidité il change! Il suffit de penser à la polygamie africaine pour s’en convaincre.

Qu'en pense une relgieuse visiteuse d'Ayaas? Interrogée sur le sens profond du langage "époux-épouse", elle dit simplement qu’elle vit la fidélité à sa vocation et à ses engagements religieux grâce au fait de considérer Jésus comme époux spirituel. En Jésus se trouve son bonheur car Lui seul peut remplir de joie et de paix le cœur créé pour aimer Dieu. «A la différence du mariage terrestre, je me suis sentie attirée d’un Homme spécial, le meilleur des hommes, Celui qui ne trahit jamais: Jésus-Christ, le Roi du Ciel», me confiait-elle avec conviction. L’essentiel pour la religieuse est de vivre sa vocation d’une manière exemplaire dans l’aujourd’hui du monde et de se préparer à mourir en odeur de sainteté. Quelle ambition!

Ce témoignage ne méprise en rien l’importance du mariage. C’est tout simplement une autre vocation. Car Yahvé Dieu dit: «Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie» (Genèse 2:18). «C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair» (Genèse 2:24). Voilà qui souligne l’importance du mariage. Dieu l’a institué pour que le mari et sa femme ne soient plus qu’un: «que chaque homme ait sa femme et chaque femme son mari» (1 Corinthiens 7:2). Bref, la volonté de Dieu est que l'homme et la femme s'unissent et se multiplient. Et pourtant, dans l’Evangile, Jésus suggère que certaines personnes se détachent volontairement de tout en vue du Royaume des cieux (cf. Marc 10:29)!

Certes, la signification profonde de «religieuses épouses du Christ» se trouve dans l’image de l’Eglise comme étant l’épouse du Christ, laquelle accentue son identité précieuse, partout ailleurs comme en cette Afrique «assoiffée de fécondité». L’expression “épouse” évoque donc la fidélité. «L’épouse s’est engagée. Elle a fait une alliance qui exige son amour, sa loyauté et sa vie». Dans ce sens, les chrétiens appartiennent au Christ et il leur appartient, comme c’est le cas entre le mari et son épouse. L’épouse a un engagement spécial et soutenu avec son mari. Ainsi, «être l’épouse du Christ signifie que l’église bénéficie de son amour et de ses soins continuels. L’épouse du Christ, son église, aura le même avenir que le Christ Lui-même. Elle accompagnera Christ partout où Il ira. Elle recevra ce que Christ recevra et elle vivra avec Lui pour l’éternité.»

Cependant, l’usage du langage «époux-épouse» serait abusif si, dans notre cas précis, la religieuse se plaisait à dire qu’elle ne se marierait pas avec un homme car elle se marie avec Jésus! La valeur du célibat charismatique n'est pas le mépris de la réalité matrimoniale ou sexuelle en général, mais bien la personne du Christ et le but de sa vie: fondation et expansion du Règne. Il s’agit bien sûr d’un lien personnel avec le Christ et sa mission. «il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux» (Matthieu 19:12); «à cause de moi et à cause de l’Evangile» (Marc 10:29); «Celui qui n’est pas marié a souci des affaires du Seigneur: il cherche comment plaire au Seigneur» (1 Corinthiens 7:32).

Conclusion

Autant d’éléments qui peuvent clarifier tant soit peu l’expression «épouse du Christ». Dans certaines circonstances, l’entendre de la Bible vaut mieux que de la bouche des religieuses elles-mêmes. Car, «Tous ne comprennent pas ce langage, mais seulement ceux à qui c’est donné», dit Jésus à ses disciples concernant le mariage et le célibat (Matthieu 19:11). Qui ignore la blague du jeune étudiant qui, confronté à la dure réalité de frais académiques, adressa une lettre à son "beau-frère" Jésus pour lui demander de l’argent! Il convient d'éviter le malentendu.

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Notes:

[1] Le nouveau Petit Robert de la langue française 2009.

[2] Cf. CANTALAMESSA R., La sobre ivresse de l'Esprit, t. 1, Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 87-101.

[3] Cf. de CANDIDO L., "Vie consacrée", in Dictionnaire de Vie Spirituelle, Paris, Cerf, 1987, p. 1160-1161.

[4] JEAN-PAUL II, Exhortation Apostolique «Redemptionis Donum» aux religieux et aux religieuses, Vatican 1984, 4.

[5] JEAN-PAUL II, Op. cit., 11.

[6] Cf. JEAN-PAUL II, Op. cit., 7.

[7] KARIN Heller, Et couple il les créa, Cerf, Paris 1997, p. 153.

[8] KARIN Heller, Op. cit., p. 154.

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