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Charisme religieux: un héritage spirituel

Droit de réponse

"Comment connaître le charisme de sa congrégation?" "Y a-t-il une différence entre charisme et spiritualité?" Je voudrais tenter de fournir quelques éléments de réponse à ces deux questions que me posent souvent les visiteurs et les visiteuses de ce site internet. Désir légitime d’approfondissement, de part et d'autre! En effet, nombreuses sont les familles religieuses qui cherchent à redéfinir leur identité charismatique ou mieux à clarifier leurs engagements prophétiques dans l’Eglise et dans le monde, afin de se faire mieux comprendre auprès des jeunes d’aujourd’hui. Je pense précisément à la jeunesse de cette génération digitale.

Chose évidente, l'adaptation du charisme religieux vivement recommandée par le Concile Vatican II n'est rien d'autre que la soif d'être réponse aux signes des temps. Ils sont multiples dans le contexte de nos sociétés en situation de crise, c'est-à-dire "où les Institutions d'hier ne fonctionnent plus et celles d'aujourd'hui pas encore", où "la liberté d'expression, le droit d'information sont devenus des attributs dont les peuples ne jouissent qu'incomplètement ou pas du tout" (La voix des Evêques d'Afrique).

Religieux CamerounCette tentative de réponse se veut être aussi un approfondissement de ‘la fidélité au charisme du fondateur et de l’Institut’, l’une des dix chances de la vie religieuse africaine. Mais pourquoi la préoccupation de se redéfinir devient-elle si pressante aujourd’hui qu’il est préférable de ne pas se taire? Peut-être beaucoup veulent-ils faire connaître la spécificité de leurs familles religieuses, ce qui les distingue réellement des autres Instituts. Car, nombreux sont des jeunes qui, recherchant un projet de vie, expriment non seulement leur rêve de devenir religieux ou religieuse, mais aussi leurs hésitations et leur embarras quant au choix de la congrégation. Il y a tant de congrégations!

La nécessité de mettre en évidence sa spécificité charismatique s’impose également dans le contexte particulier où, parfois, les personnes consacrées elles-mêmes donnent l’impression d’ignorer la motivation profonde de leur engagement dans l’Eglise! L’exemple qui pourrait faire tiquer est le nombre croissant de cas des religieux qui refusent d’accepter des obédiences (nouvelle affectation) proposées par leurs responsables! Ils se plaisent à s’adonner anarchiquement aux activités déphasées, qui n’ont aucun vrai rapport avec le charisme spécifique de leur congrégation! C’est le propre des religieux dangereux, ceux et celles qui se croient investis d’un pouvoir surnaturel qui privilégie l’exorcisme dans la désobéissance, pour ne citer que cela.

«Le charisme du fondateur, comme l'a rappelé Mutuæ Relationes, doit non seulement être conservé et approfondi, mais aussi se développer au cours de l'histoire» (voir numéro 11). Mais vouloir se réaliser en dehors du cadre de fidélité à l’intuition créatrice d’une congrégation ne serait qu’une déviation; à moins de devenir fondateur ou fondatrice soi-même.

Héritage spirituel

La vie religieuse, redisons-le, est née du désir de suivre plus librement le Christ dans la pratique des conseils évangéliques. Les fondateurs et fondatrices des congrégations, “hommes et femmes de l'Esprit”, nous ont légué un héritage spirituel: leur charisme ou leur propre “expérience de l'Esprit”. En réalité, c'est un héritage double: le charisme du fondateur ou de la fondatrice et le charisme de l'Institut. Fabio Ciardi nous en fait la description:

Par charisme du fondateur, on entend le contenu de l'expérience qui, née d'une inspiration surnaturelle, lui sert de guide dans la compréhension existentielle du mystère du Christ et de son Evangile. Elle le rend attentif à certains signes des temps et le conduit à déterminer le caractère d'une œuvre qui, répondant à des exigences précises, se traduit en un service de l'Eglise et de la société [...] Tandis que par le charisme de l'Institut, on entend le cheminement historique et les différentes modalités d'adaptation du charisme du fondateur, c'est-à-dire du contenu charismatique vécu et exprimé par le fondateur en tant que tel.

En d’autres termes,

le charisme de l'Institut apparaît comme la réfraction collective du charisme du fondateur qui entre en relation avec la vie et avec les charismes des personnes appelées par l'Esprit à perpétuer dans le temps, d'une façon dynamique, toute la potentialité de l'inspiration initiale, et à montrer partout ses expressions historiques possibles. Il constitue l'identité de la vocation exprimée par toute la communauté qui incarne, en des temps et des modes différents, les mêmes inspirations et les mêmes intentions charismatiques du fondateur. («Le charisme oblat», Vie Oblate Life; voir Dictionnaire des valeurs oblates, introduction).

Il y a donc, d'une part l'expérience spirituelle d'une personne charismatique, c'est-à-dire sa rencontre décisive avec le Christ, et d'autre part l'expression dynamique de son esprit dans le temps et l'espace. Mais ne confondons pas le charisme personnel du fondateur (ce qui n'a pas été totalement et automatiquement transmis à sa famille religieuse) avec le charisme du fondateur comme fondateur (ce que les membres de la congrégation ont en partage). Les religieux connaissent le charisme de leur fondateur comme fondateur ou fondatrice dans ses paroles et les Écrits autour de son projet de fondation, dans les Règles de vie et les documents d'approbation ecclésiastique de l'Institut.

Clarification, essai de définition

Au plan théologico-spirituel, le charisme est une vocation pour une mission dans l’Eglise. Ou mieux, le charisme de la vie consacrée est plus une expérience à vivre qu'une mission à remplir. Il comprend deux dimensions essentielles. La première est personnelle: Dieu appelle chacun par son nom; et la seconde communautaire: la mission ouvre au monde, elle appelle au service des autres. En d’autres termes, le charisme religieux s’identifie à la personne même considérée dans sa double dimension de relation à Dieu et d’ouverture aux autres par un service concret, c’est-à-dire l’amour.

  1. Elément personnel. En tant que chrétien ou chrétienne charismatique qui vit intensément sa vocation dans une situation historique déterminée, le fondateur ou la fondatrice d’une famille religieuse se fait guider par l’Esprit, c’est-à-dire par les exigences de l’Evangile et de l’évangélisation dans son temps, au service du peuple de Dieu.
  2. Elément communautaire. Dieu veut que la sensibilité et le témoignage du fondateur, de la fondatrice deviennent une lumière, un appel de l’Esprit pour d’autres chrétiens qui se retrouvent dans la personne du fondateur, de la fondatrice, et une part déterminante de leur vocation personnelle. Aussi se joignent-ils à la personne charismatique en donnant naissance à une vie de témoignage communautaire, qui est le premier germe d’une nouvelle famille religieuse. Dans ce sens, «les fondateurs et les fondatrices font toujours preuve d'un vif sens de l'Église, qui se manifeste par leur pleine participation à la vie ecclésiale dans toutes ses dimensions et par leur prompte obéissance aux Pasteurs, spécialement au Pontife romain» (Vita Consecrata 46).

En outre, le charisme fondateur s’exprime en une triple connotation prophétique. Tout d’abord, il pousse à lire les signes de son temps avec les yeux de la foi. Tel est le rôle essentiel d’un prophète. Puis, le charisme est révélateur d’une exigence de l’Evangile qui concerne toute l’Eglise mais que le fondateur, la fondatrice ressent de manière particulière et réalise comme témoignage et annonce, comme provocation et protestation, si nécessaire, contre le désordre humain ou de la société (voir Mutuæ Relationes 12). Enfin, le charisme peut être vécu non seulement par la personne charismatique elle-même mais aussi par d’autres chrétiens dans le futur, pour le bien de l’Eglise.

Connaissance du charisme

Pour vivre harmonieusement ce charisme fondateur, ou mieux sa vocation spéciale communautaire et prophétique qui est le fondement de sa mission et de la nôtre dans l’Eglise, il est absolument nécessaire de bien le connaître parce qu’il est le point de référence continuel de notre être religieux dans un Institut déterminé (voir Perfectae Caritatis 2b, Evangelica Testificatio 11, Mutuæ Relationes 11). On y arrive en procédant par un bon sens critique et en évitant une double tentation: celle de vouloir ‘copier’ le fondateur, la fondatrice qui a vécu dans un contexte historique très différent du nôtre, et celle de vouloir se servir du fondateur, de la Fondatrice pour soutenir nos idées personnelles.

Certes, «copier» le fondateur ou la fondatrice peut paraître comme un signe de fidélité. Mais en réalité, c’est une méconnaissance de sa dimension prophétique, laquelle vaut pour tous les temps. «Copier» se limite souvent aux choses externes qui avaient un sens de témoignage au temps du fondateur, de la fondatrice, mais qui l’ont perdu ou n’en ont plus de manière intelligible aujourd’hui. Il faut plutôt se mettre humblement dans une attitude d’écoute, de recherche amoureuse (amour de Dieu et de la congrégation), de disponibilité absolue, en suivant trois étapes indispensables.

Etapes nécessaires

1° Connaître la spiritualité du fondateur

La spiritualité chrétienne se définit comme “un itinéraire de vie dans l’Esprit”. Et la vie spirituelle, “comprise comme la vie dans le Christ et la vie selon l’Esprit, se définit comme un itinéraire de fidélité croissante, où la personne consacrée est conduite par l’Esprit et configurée par lui au Christ, en pleine communion d’amour et de service dans l’Église” (Vita Consecrata 93). En des termes plus simples, la spiritualité est la manière dont une personne (un groupe de personnes) reçoit la parole de Dieu et répond à cette parole.

La dernière session du synode des évêques sur «La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l'Église» nous l’a mieux fait comprendre, ‘Parole de Dieu’ est à prendre au sens large: tout ce par quoi Dieu s’adresse à nous. Les sacrements et l’Eglise, les frères, les sœurs et le monde créé, les signes des temps comme les valeurs pleines de l’humanité ou ses œuvres d’art sont dans ce sens ‘paroles de Dieu’ parce qu’ils sont ou peuvent être l’action de l’Esprit.

L’homme peut répondre à ces ‘paroles de Dieu’ de différentes manières, et chaque fondateur, chaque fondatrice à sa propre manière. Toutes ces différentes réponses dépendent inévitablement du milieu ambiant: temps et courants spirituels, éducation (études, accompagnateurs spirituels, livres, expériences personnelles, etc.).

2° Connaître le charisme personnel du fondateur

Le charisme étant la vocation propre d’une personne, il faut éliminer de l’ensemble de spiritualité d’une personne ce qui n’est pas spécifiquement sien (voir Mutuæ Relationes 12). Chose évidente, les fondateurs et les fondatrices étaient influencés par les courants spirituels et les formes de piété de leur époque, lesquels, aujourd’hui, n’attirent plus de la même façon. Il suffit de penser aux différentes dévotions qui existent dans l'Eglise pour s'en convaincre.

Les religieux sont plutôt invités à s’ouvrir aux courants spirituels de notre temps, lesquels sont déterminés notamment par la découverte de la spiritualité biblique, l’active participation à la liturgie, l’ouverture aux exigences de l’œcuménisme et le mandat missionnaire, l’urgence d’une évangélisation inculturée (voir Perfectae Caritatis 2). Ces courants nous imposent quelquefois de nouvelles formes d’exercices de piété.

Mais le passage de cette deuxième étape à la troisième et la dernière est un travail à la fois douloureux et délicat bien que nécessaire. Il doit éviter l’attitude d’iconoclasme (qui pense détruire tout ce qui était sacré dans le passé) pour adopter un quelconque mode spirituel. Ce travail nécessaire permet de connaître le vrai charisme du fondateur ou de la fondatrice et sa mission originale, permanente et irremplaçable dans l’Eglise.

3° Connaître le charisme du fondateur comme fondateur

Notons que ce n’est pas tout le charisme du fondateur ou de la fondatrice qui est passé à sa fondation. L’exemple qui me vient à l'esprit est celui de l'Éducateur-né, Don Bosco, le fondateur de la Société des Salésiens et de la Congrégation de Marie-Auxiliatrice. "Les foules se pressaient sur ses pas et souvent les miracles fleurissaient... d'une confiance en la Providence qui confinait à l'imprudence mais lui réussit toujours à merveille". Aujourd'hui, ses fils et ses filles ne peuvent pas prétendre opérer des miracles comme il le faisait de son vivant. En d’autres termes, le charisme du fondateur, celui à quoi nous participons comme ses disciples et porteurs de son intuition vers le futur, est cette partie de son charisme personnel qu’il a voulu communiquer prophétiquement à sa fondation.

Le travail ne s’arrête pas à cette troisième phase. En effet, pour connaître le charisme d’un Institut, il faut aussi s’intéresser au charisme du fondateur ou de la fondatrice dans le groupe de ses premiers disciples et dans son progrès historique. Il s’ensuit qu’il ne suffit pas d’évoquer le résumé ou la formulation brève d’un charisme (par exemple: le service aux pauvres les plus abandonnés) pour présenter le charisme de son Institut, sans avoir préalablement situé le fondateur ou la fondatrice dans le temps et dans l’espace. Il s’agit de faire connaître l’intuition fondatrice qui ne se comprend mieux qu’avec l’explicitation de l’expérience spirituelle du fondateur ou de la fondatrice.

En somme, le charisme religieux est fondamentalement une réalité spirituelle et non matérielle. S'en éloigner sous prétexte du zèle missionnaire, c’est s’éloigner du projet qui vient du don initial de Dieu; et le redécouvrir, c’est s’approprier toute la puissance qui y est rattachée. Parler du charisme fondateur, c’est parler de la vocation de son fondateur ou de sa fondatrice, de l’expérience de sa rencontre profonde avec le Seigneur. Et présenter le charisme de son Institut, c’est raconter l’histoire de sa congrégation. Cela n’est pas du tout facile. Voilà pourquoi la plupart des personnes qui s’engagent dans une telle étude se découragent avant de l’avoir amorcée. Tel n’est pas votre cas. Courage!

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