Nous sommes le 12/12/2018 et il est 07h14 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Libération par conscientisation

D'une manière générale, l'Afrique subsaharienne, cette terre d'accueil, est malheureusement l'une des régions du monde où les soins de santé sont encore précaires. L'espérance de vie a baissé au cours des 30 dernières années, principalement à cause du VIH/SIDA, d'après le Rapport 2006 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Rapport mondial sur le développement humain. Où en est-on et quels sont les essais d'amélioration?

Regard global sur l'Afrique subsaharienne

Selon The CIA World Factbook 2008, «la majorité des pays ayant les indices d'espérance de vie les plus faibles (Swaziland, Botswana, Lesotho, Zimbabwe, Zambie, Mozambique,Malawi, Afrique du Sud, République centrafricaine, Namibie, Guinée-Bissau) souffrent d'un taux très important de contamination au virus VIH/SIDA (10 à 38,8% des adultes)» (source). Dans la plupart de ces pays africains et tant d'autres, l'engagement pour la santé ne concernent pas seulement les États mais aussi les Églises. Voilà qui justifie l'engagement remarquable des missionnaires oblats de Marie Immaculée dans la pastorale de santé, surtout en Zambie, en Afrique du Sud et au Congo-Kinshasa. Partout où ils sont présents sur ce continent, les OMI, comme tant d'autres groupes missionnaires, font face à une certaine mentalité traditionnelle qui ne voit dans le mariage que la procréation, tendance qui expose les hommes au risque des maladies sexuellement transmissibles, comme le témoigne si bien le père français Philippe Alin, missionnaire au Tchad:

Femmes du village Djappai CamerounDimanche dernier à Téfapou, c'était la plainte d'un ancien chrétien qui disait: «ma femme me dit de prendre une jeune femme et de la laisser tranquille». Suivit la discussion: toutes les femmes qui n'enfantent plus font la même chose! Elles poussent leur mari vers la polygamie. S'ensuivit tout un tas de témoignages allant dans le même sens. Ainsi toutes les femmes ménopausées ne veulent plus de sexe; elles refusent l'union conjugale à leur mari qui évidemment va chercher ailleurs. (...)c'est une grosse diffi culté. En arrière fond, il y a toute la tradition africaine qui voit le mariage comme uniquement orienté vers la procréation et non vers l'amour et l'épanouissement des époux. Vaste, très vaste chantier, pour annoncer la vérité du mariage chrétien!

Partout des missionnaires veulent être compétents pour soulager tant soit peu les souffrances du peuple de Dieu. Il s'agit de rendre, d'accomplir la mission confiée avec un minimum de savoir-faire; si ce n'est pas pour donner des réponses à toutes les questions mais au moins pour en ouvrir des pistes. «Une personne compétente rend son ministère avec une certaine sérénité et sans complexe. C'est ce qui le rend ouvert, capable d'écoute et moins agressif. Mais la compétence s'acquiert dans l'effort et aussi dans l'humilité». Aujourd'hui, le minimum n'est plus une mesure, encore moins une valeur. Il faut le dépasser. Les missionnaires veulent surtout être solidaires et être éveilleurs. En effet, comme le souligne l'Exégète Marcel Dumais, l'approche de la mission dont Jésus offre le modèle [dans l'Evangile sur les disciples d'emmaüs: Luc 24, 13:35] conjugue deux dimensions. D'abord, la solidarité: la présence aux gens, à leur vécu, à leurs souffrances. Puis, l'éveil Baudouin Mubesala Lanzaet l'éclairage: le secouement des repliements, l'éveil à un plus, à un mieux, suivi d'un éclairage par la Parole. Mubesala Lanza dira que la solidarité et la compassion relèvent des valeurs éthiques qui interpellent les ouvriers de l'Evangile dans leur ministère. Il explique:

Ces valeurs donnent l'écho de l'interpellation de Cheick Hamidou Kane quand il disait que l'ère des destinés singulières et individuelles était révolue. Il nous faut cette capacité de vibrer au diapason de l'autre, dans la solidarité à sa joie et à sa peine, cette capacité d'être une présence aimante et disponible. Et Dieu sait combien cette solidarité est exigée aujourd'hui. Il s'agit de combattre la montée de cet égoïsme individuel et collectif qui guette l'homme de notre temps, et le religieux comme les communautés religieuses ne sont pas épargnées.

Voilà qui correspond à l'identité profonde de l'être religieux. Elle consiste fondamentalement à aimer, à servir et à témoigner. Raison pour laquelle ce groupe de missionnaires s'implique dans le développement du genre humain. Ils témoignent ainsi de l'absolu et de l'amour de Dieu, de sa puissance et de sa joie dans un monde aux déchirures multiples. La simplicité qui leur permet d'être plus proches des populations les aide également à discerner leurs vrais besoins et à répondre aux signes des temps. Sans friser le paternalisme, l'aide accordée aux plus démunis de la société consiste, entre autres, à fournir des aliments (court terme) et à initier des activités de formation (artisanale, socioprofessionnelle, scolaire, etc.) en vue d'améliorer leur situation de vie (long terme). Ceux et celles qui s'y appliquent avec persévérence parviennent à réussir leur vie. Autant de petites initiatives susceptibles de donner de nouvelles raisons d'espérer. Loin de n'être que fatalité, la vie est une source de joie et de bonheur, en Afrique comme ailleurs. Il convient de focaliser l'attention sur le cas de la République démocratique du Congo où les infrastructures sanitaires sont vétustes. La pastorale de santé et celle de conscientisation montrent quelques engagements concrets en faveur du développement social.

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Pastorale sanitaire en RDC

Dans ce pays, les indicateurs sociaux en matière de santé ont des niveaux préoccupants: le taux de mortalité infantile et maternelle reste encore élevé. En 2009 l'espérance de vie était de 54,36 ans et le taux de mortalitéinfantile de 81,21 Une laborantine de Siloé(source). L'accès aux services de santé de base est inférieur à 26 pour cent. Le paludisme fait des ravages surtout parmi les enfants. De plus, des maladies autrefois éradiquées comme la trypanosomiase, la lèpre et la peste ont resurgi, et la pandémie du VIH/SIDA touche plus de 5% de la population entre 15 et 49 ans. Le chiffre pourrait s'élever à 10-15% dans les provinces orientales où il y a encore des conflits armés dont les premières victimes sont de nombreuses femmes violées. Une étude publiée en mai 2011 par la revue «The American Journal of Public Health» "révèle une forte augmentation des viols en République démocratique du Congo, au rythme actuel de 1.152 femmes par jour, soit 48 femmes par heure en moyenne" (source). Selon les dernières estimations, environ 750.000 enfants ont perdu au moins un de leurs parents en raison de la maladie. Pour des millions de malades en Afrique, les traitements anti-sida sont beaucoup trop coûteux.

Défi majeur en soi, l'épidémie du VIH/SIDA aggrave les nombreux autres défis auxquels le pays de Kabila doit faire face. L'épidémie pose un problème de santé publique extrêmement sérieux et constitue une menace pour le redressement économique et le développement du pays. Les données recueillies par le Programme national de lutte contre le sida estiment qu'il y a environ 3 millions de personnes vivant avec le virus, pour un taux de prévalence dans la population adulte d'environ 5 pour cent, avec des variations provinciales allant de 3.1 pour cent à Kinshasa à 7.5 pour cent à Lubumbashi.

Maternité en construction à IdiofaDepuis quelques années le gouvernement central s'est investi dans la réhabilitation et la construction d'infrastructures sanitaires de base: des hôpitaux, des centres de santé... Des améliorations sont en train d'être timidement apportées, grâce en partie à la coopération internationale. Cependant, l'absence totale de financement des soins médicaux par l'État, voire le non-paiement des salaires du personnel médical, font que tout individu voulant accéder aux hôpitaux publics doit assumer entièrement les coûts d'une hospitalisation. Comme pour apporter leur pierre à la construction commune, les Oblats du Congo ont quelques centres de santé, voire maternités dans la plupart de leurs paroisses rurales. Quelques-uns parmi eux y travaillent comme infirmiers qualifiés ou comme médecin. Dans la ville de Kinshasa, on les trouve à l'hôpital saint Joseph, au centre Siloé de Selembao. A l'intérieur, ils travaillent à l'hôpital d'Idiofa, au centre de santé et maternité saint Charles Lwanga ainsi qu'au centre de santé et bloc opératoire d'Ifwanzondo.

À la capitale Kinshasa, le centre de santé «Siloé» a vu le jour le 17 août 2002 avec la bénédiction et l'autorisation officielle du feu Éminence le Cardinal Frédéric Etsou, archevêque de Kinshasa. Le statut juridique du centre est présenté par Paul Manessa alors supérieur provincial des Oblats de la RDC:

Centre de santé SiloéLe centre «Siloé» est l'œuvre de la collaboration fraternelle et étroite entre deux familles-sœurs, les Missionnaires oblats de Marie Immaculée, OMI en sigle et les Coopératrices Oblates Missionnaires de l'Immaculée, COMI en sigle. Désireux de collaborer à la pastorale diocésaine de la santé, dans un pays où les populations vivent encore dépourvues de soins de santé primaires, nous avons offert notre disponibilité pour la création d'un centre de santé dans la paroisse Christ-Sauveur dont nous avons la charge pastorale depuis des années. Le centre de santé «Siloé», propriété des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, fonctionne sous la couverture juridique de l'archidiocèse de Kinshasa par le biais de son Bureau Diocésain des Œuvres Médicales (BDOM) dans le but de s'insérer harmonieusement dans la pastorale globale de la santé.

Comme un peu partout en cette Afrique subsaharienne, les finances demeurent un casse-tête dans ce genre de projet de développement. «Kinshasa appelle, Rome répond», tel est le thème de l'événement qui a été convoqué l'organisme du volontariat international COMI, Coopération pour le monde en voie de développement. Il a eu lieu le 20 février 2010 à Rome, dans la salle Golden aux environs de la Basilique Saint Jean de Latran. Agrémentée par une chorale congolaise (Bondeko/Fraternité), cette soirée de musique, chants, poésie et témoignages a connu la participation de plusieurs invités dont Concert Siloé COMI Romequelques autorités politiques de la commune de Rome. Le but était la présentation (vidéo) du Centre de santé Siloé, afin de remercier particulièrement la commune de Rome pour son soutien financier et de sensibiliser d'autres bonnes volontés. Situé dans un des quartiers les plus pauvres de la commune de Selembao à Kinshasa, le Centre Siloé dont l'un des objectifs est le soin des enfants souffrant de sous-alimentation et de malnutrition, a besoin d'une infrastructure sanitaire plus adéquate. Monsieur Mambu, alors représentant de l'Ambassade du Congo près le Saint-Siège remercia les COMI pour leur solidarité envers les congolais.

Fondé le 22 août 1951 en Italie (Firenze) par le Père Gaetano liuzzo, Oblat de Marie Immaculée, l'Institut séculier des COMI trouve son origine dans le charisme et les enseignements de saint Eugène de Mazenod, Fondateur des missionnaires OMI. Joyeusement fidèles à cette origine charismatique, elles forment avec les Oblats de Marie Immaculée une seule famille dans l'Eglise, vivant le même charisme oblat mais sous la forme spécifique de la vocation qui est la leur: laïques consacrées dans le monde et en plein monde pour le service exclusivement missionnaire de l'Eglise. Située sur un site érosif dans la zone d'extension sud de la capitale Kinshasa, entre Ngaliema et Mont-Ngafula, la commune de Selembao où est implantée leur œuvre de santé, non loin de la prison centrale de Makala, connaît une croissance démographique rapide suite à un mouvement migratoire interne à la ville car plusieurs milliers de familles quittent les anciennes cités pour rejoindre cette commune dans l'espoir d'y trouver des habitations aux loyers plus accessibles. Plus on s'éloigne de la route principale (Avenue du 24 novembre), plus cette zone devient de plus en plus rurale!

À Ifwanzondo, c'est la mission même de l'Église qui a poussé le peuple de Dieu et les Oblats à s'engager dans la voie de l'expression d'une foi vécue à construire un bloc opératoire. Le provincial Macaire Manimba a procédé à son inauguration le 03 janvier 2010. Fondée en 1950, la mission Eglise mission catholique Ifwanzondocatholique d'Ifwanzondo située à 20 km d'Idiofa (482 km à vol d'oiseau de kinshasa) se cache dans une vallée entourée des villages et de deux petites rivières aux murmures et crépitements d'eaux favorables au recueillement. Evangéliser, c'est aussi mettre l'homme debout. De ce creuset est né un Centre de santé et un bloc opératoire. «Après neuf ans de travail patient, le bloc opératoire est devenu une réalité grâce aux aides financières des amis italiens de Francavilla fontana (...)pour soulager la souffrance physique des hommes et femmes frappés par la maladie». La santé de la population répond à cette préoccupation de l'Eglise qu'est le développement intégral de l'homme. La promotion humaine fait partie de l'évangélisation (Information OMI N° 497, mars 2010).

Certes, l'Eglise catholique compte parmi les acteurs les plus actifs de la lutte contre la pandémie du VIH/SIDA, en termes de soins, de traitement et d'éducation. C'est une «nouvelle ère de dévastation, causée par la pandémie du VIH/SIDA, surtout dans la vie des pauvres», estime Duncan MacLaren, Secrétaire général de Caritas Internationalis. Mais il n'y a pas que la maladie du siècle en cette Afrique subsaharienne. Beaucoup de sources concordantes affirment qu'à l'heure actuelle,

les maladies infectieuses qui méritent toujours le nom de grandes endémies sont: le paludisme, l'onchocercose (en Afrique équatoriale), le choléra, la fièvre jaune, la tuberculose, les affections à VIH/SIDA, la trypanosomiase dans certains pays, les tréponématoses endémiques, l'hépatite B. Celles qui ne sont plus considérées par l'OMS comme de véritables problèmes de santé publique sont: la lèpre, les filarioses lymphatiques, la dracunculose, l'onchocercose (en Afrique de l'Ouest), le tétanos néonatal, la coqueluche, la peste, la poliomyélite, la rougeole, les fièvres hémorragiques.

Concrètement, le combat contre les maladies fait partie de la pastorale de conscientisation au diocèse d'Idiofa, pour ne citer que cet exemple précis de la province de Bandundu. C'est surtout le travail des CEV (communautés ecclésiales vivantes). Chose évidente, l'homme est fait pour être en bonne santé, comme disent les anciens mais la réalité de la vie offre beaucoup de cas de mortalité surtout infantile, de corps affaiblis, anémiés et vieilles personnes abandonnées et la croyance à la sorcellerie empeste les réalisations qui sont charnières pour la santé de l'homme et la société. Comment ladite pastorale parvient-elle à des résultats escomptés? La réponse vient de l'animateur pastoral d'Ifwanzondo, monsieur Mushiete Baudouin qui a fait une étude sérieuse sur l'expérience d'Idiofa.

Enfants de Saint Lwanga IdiofaGrâce aux sessions suivies sur les thèmes: «maladie, manger», «lutte contre la maladie» et aux sessions de démonstration animées par des équipes médico-pastorales dans les CEV que les services de santé de CEV par l'application de l'enseignement et de l'éducation reçus arrivent à quelques résultats. Les gens connaissent maintenant les vraies causes des maladies et les vraies lieux de dépistage des microbes et les soins appropriés peuvent se faire (dispensaires et hôpitaux). Les sources d'eau potable sont aménagées en commun dans plusieurs communautés (...)Chaque famille fait de gros efforts pour améliorer et diversifier la nourriture, c'est-à-dire, on connaît et on applique les trois groupes d'aliments pour une alimentation équilibrée (protéines, vitamines, glucides et lipides); d'où le travail est très recommandé car il doit produire la nourriture même en temps difficile comme en saison sèche.

Peut-être pour des sociétés nanties ces efforts d'amélioration ne valent-ils rien. Ils sauvent pourtant la vie de nombreuses populations, surtout dans des villages où les gens doivent marcher pour se rendre à un centre de santé situé à plus de 50 km! Dans ce contexte, le prêtre itinérant ou celui qui fait la brousse est souvent considéré à la fois comme un médecin des âmes et des corps. Sa valise-chapelle contient non seulement des hosties mais aussi des aspirines et d'autres produits de soins primaires. Dès qu'il arrive dans un village, les femmes l'abordent avec leurs enfants malades, dans l'espoir de trouver un soulagement. Elles l'approchent en toute simplicité et avec sourire. Invraisemblable quoique réel! D'où leur vient cette force d'esprit? Voilà qui touche profondément les visiteurs de cette partie du monde. Malheureusement, sous l'influence des sectes religieuses, certains malades, même avec la rougeole, préfèrent mourir dans des églises qui promettent des guérisons miraculeuses que d'aller vers un centre hospitalier! Les missionnaires ne cessent de sensibiliser les populations concernées afin d'abandonner ce genre de comportement. «Aucun âge n'échappe à la naïveté» (Raymond Radiguet).

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Conscientisation diocèse d'Idiofa

La pastorale de conscientisation initiée en équipe dans le diocèse d'Idiofa (à l'Est de Kinshasa) retient l'attention de beaucoup de gens qui visitent ce territoire du Congo-Kinshasa, situé à 482 km à vol d'oiseau de la capitale. Les visiteurs Eglise cathédrale d'Idiofapeuvent s'y rendre de la capitale par avion ou par la RN1 qui passe par les villes de Kenge et Kikwit. Mobilisant des foules dès ses débuts, la conscientisation est une vraie prise de conscience face aux pesanteurs des coutumes claniques. C'est dans une nouvelle approche des traditions africaines que les missionnaires se sont mis à conscientiser les familles, les adultes comme les jeunes, non seulement sur le danger de certaines croyances traditionnelles notamment la sorcellerie, mais aussi sur l'urgence de s'en débarrasser et de s'ouvrir au souffle du développement moderne de la société. La première expérience fondamentale consistait à percer le milieu coutumier. Ce n'est guère facile surtout pour les étrangers. En effet, «les premières tentatives pour pénétrer en profondeur le milieu coutumier ont duré de 1966 à 1972 et se sont soldées par un échec complet du moins quant au but recherché: savoir ce qui se passe exactement au village», racontent Combron Elie et Delabie Daniel dans leur ouvrage Où veulent-ils en venir? Cheminements de communautés interclaniques en milieu coutumier (2007). Ce livre sert de référence essentielle à ce thème de conscientisation.

Parmi les réalités qui ont suscité ce type de ministère particulier, celles "qui faisaient problèmes, tracassaient et divisaient les gens" dans des villages, il y a les convocations, suite aux accusations mutuelles dans les tribunaux des collectivités (commune); la présence de nombreux malades; l'accueil des étrangers ou plutôt leur non-accueil; le deuil et l'enterrement des morts; les amendes innombrables, suite à la paresse pour la propreté autour de la parcelle de chaque famille, les clôtures défectueuses. «Les découvertes progressives de la vie du clan et de ses tensions permanentes forment la toile de fond des thèmes de la conscientisation, celle-ci mord de plus en plus, le ton devient de plus en plus dur au fur et à mesure Père oblat Delabie Danielque les plaies à soigner sont profndes». Et les plaies sont entre autres: les accusations de sorcellerie en chaque cas de maladie ou de mort; les luttes interminables dans les clan-chefs soit pour usurper le pouvoir soit pour rester dans l'usurpation; la condition misérable de beaucoup d'esclaves; le dépistage des féticheurs, de toutes les catégories de guérisseurs ou de tueurs; le nivellement systématique voulu par les anciens. «Le plus souvent, on attribue l'origine de la sorcellerie à l'envie ou à l'esprit de compétition». La difficulté majeure, c'est que dans cette ethnie d'Idiofa (Ambun), «les affaires du clan sont secrètes; à une réunion clanique les intéressés n'acceptent pas que des étrangers assistent, et les étrangers c'est tout le monde». Dans ce contexte, l'approche pastorale de conscientisation veut «changer, améliorer la vie dans la paix, l'entente, la confiance, l'entraide mais en commençant dans les clans mêmes». Autant d'activités qui occupent des journées entières et qui exigent une large ouverture d'esprit.

Un fait curieux qui attire des masse est le phénomène «enlèvement des fétiches». Cette phase qui marque la réconciliation clanique ou interclanique dans un village est le moment le plus spectaculaire de la dynamique. Conscients du tort causé à leur société et saisis par la parole de Dieu, les notables se débarrassent publiquement de leurs objets de croyance fétichiste, c'est-à-dire de l'assemblage de substances auxquelles on attribue des forces particulières. «Il s'agit souvent de certaines pierres de cornes, de griffes, de dents, d'os, de cheveux, de peaux animales, etc. mais aussi de lambeaux de tissus, d'immondices, de menstrues et d'autres matières de ce type aussi impures qu'efficaces». Mais qu'entend-on par le mot «fétiche»? Il convient d'en donner une définition descriptive pour mieux saisir les enjeux de la conscientisation.

Le terme a gardé une connotation péjorative en raison de son histoire: plus particulièrement au 19e siècle, la science comparée des religions voyait dans les croyances fétichistes une étape de la pensée humaine qui avait précédé la religion. En l'absence d'un concept plus général et plus exact, le mot fétiche est devenu la désignation par excellence pour des objets qui, suite à certains actes rituels, sont investis de puissances à caractère personnel ou de forces impersonnelles. Un fétiche peut être activé par des dons sacrificiels et utilisé pour un acte magique ayant pour but de se défendre, de nuire ou d'avoir des enfants. En Afrique de l'ouest, le terme de juju sert de synonyme pour fétiche. Les plus célèbres de ces fétiches sont ceux des Éwé et des Fon et plus encore les sculptures d'Afrique Centrale appelées Fétiches à miroir ou Fétiches à clous dont l'agent propre a son siège dans une saillie ou dans un creux au niveau du ventre.

Mais comment l'équipe pastorale d'Idiofa est-elle parvenue à enlever des fétiches, ce qui constitue une vraie libération pour les uns et une source d'instabilité pour d'autres? La question vaut la peine d'être posée surtout quand on sait que de par sa foi chrétienne et sa vocation particulière, le prêtre n'accorde aucune importance à la sorcellerie car il n'y croit pas! À ses yeux, le Christ est plus fort que tout. Voilà pourquoi il peut toucher de ses mains les objets redoutés par les autres. Curieusement, l'équipe en parle comme une rumeur pour dire qu'elle n'en est pas responsable. En d'autres termes, ces missionnaires ne sont pas plus sorciers que les sorciers du village.

Père oblat Cambron ElieC'est le catéchiste qui avait commencé le groupe de 70 personnes qui est venu le premier nous mettre en garde: «on dit partout que vous enlevez les fétiches». Nous avons tout de suite cherché à savoir l'origine de cette rumeur, car nous n'avions vu aucun fétiche, nous n'en avions jamais parlé dans les réunions et personne n'y avait fait la moindre allusion. Voici ce qui s'était passé. Il y avait de plus en plus de monde dans les nouveaux villages où nous étions appelés pour la première conscientisation; au village d'Isieng, nous nous sommes trouvés devant une telle foule que nous ne savions plus comment faire pour leur parler valablement dans un minimum de calme. Nous leur avons alors demandé de se fractionner en groupes restreints(...)
 
Quelques heures après, nous nous trouvions devant des petits groupes constitués spontanément, c'était la famille clanique (le Eyor) chez les Ambun. Dès le début, le tour de la réunion a changé du tout au tout, nous l'avons senti dès le premier contact avec une famille clanique. L'entretien semblait mordre sur le réel, les tensions devenaient violentes. Cette fois-ci, nous avions vraiment l'impression d'avoir fait une vraie percée. Nous avons appris plus tard, que ce soir là même, des féticheurs avaient jeté leurs fétiches aux abords du village, d'où l'origine de la rumeur lancée «l'équipe enlève les fétiches». Ce bruit se répandit comme une traînée de foudre chez tous les Ambun... (Document 1, Expérience fondamentale, page 32)

Foule au village ImpasiQuoiqu'il en soit, le phénomène suscita des engouements. Le bureau pastoral d'Idiofa fut assailli par des foules de visiteurs, des groupes de personnes envoyés en délégation par leur village. Des individus, des chefs, des anciens, des familles ont continué à se présenter devant le bureau. On y a amené des éclopés de Kikwit, de Kananga, de Kinshasa même... «des gens simples pour la plupart, des pauvres, mais aussi des intellectuels, voire des gens en très bonne situation sociale». Beaucoup de gens suivaient de localité en localité, comme des perdus. «Souvent des visages émaciés, tristes, des corps détruits soit par la maladie, soit par les rêves, beaucoup de visages en colère aussi». Mais que chercherchent-ils? La libération de leur maladie, de leur misère, de leurs fétiches... Cambron et Delabie distinguent plusieurs sortes de féticheurs dans l'ethnie Ambun dont les principaux sont les suivants:

Féticheur-détecteur (nganga fio-fio en langue kibunda)
Il cherche la cause de ce qu'il y a et propose des solutions. Cela peut venir soit des vivants, soit des morts, après avoir analysé globalement toutes les relations positives du clan et individuelles du malade. «Avant de devenir féticheur-détecteur il faut donner des preuves d'avoir tué physiquement plusieurs personnes».
Féticheur-guérisseur (nganga-buka)
Il est appelé auprès du malade pour le soigner. On lui relate l'enquête du féticheur-détecteur. Une fois d'accord sur les causes de la maladie, il commence à soigner le malade.
Féticheur d'épilepsie (nganga-obél)
Une fois le défunt auteur de l'épilepsie connu grâce au féticheur-détecteur, la famille fait appel à ce féticheur pour aller déterrer le crâne du défunt qui a but l'obél. «Il prend la poussière de l'os du crâne qu'on mêle avec du nkisi (médicament) pour faire boire au malade et à tous les membres du clan».
Féticheur-protecteur par amulettes (nganga-nsin)
Si quelqu'un fait de mauvais rêves ou a de la malchance dans les entreprises ou dans ses examens d'école, il va trouver ce féticheur qui lui donne des amulettes ou des écorces d'arbre pour enterrer devant sa case ou devant celle de l'ennemi.
Féticheur-sacrificateur au cimetière (nganga-epfi)
Si un féticheur-détecteur décédé envoie une maladie dans son clan, le clan fait appel à un féticheur-sacrificateur qui est seul habilité à aller sacrifier au cimetière sur la tombe du féticheur-détecteur.
Féticheur des jumeaux (nganga mayas)
On l'appelle d'office à la naissance des jumeaux, en cas de leur maladie et de leur mort.
Féticheur pour le mpemba (nganga-mpio)
Celui-ci intervient pour chercher le mpemba (kaolin) perdu au caché d'un clan. La cérémonie commence par un petit sacrifice d'une poule en présence de tous les membres du clan.
Féticheur pour la fécondité
Il est consulté en cas de stérilité d'une ou de plusieurs femmes dans le clan pour chercher la cause avant de donner des médicaments. «Une femme épousée par charmes (nkisi chez le féticheur-d'amulettes) est stérile d'office. Pour la rendre féconde il faut recourir à un autre nkisi pour la faire vomir».
Féticheur ou sorcier-tueur (nganga-epwem)
« Celui-ci est qualifié pour tuer d'office les hommes. On y recourt si on veut éliminer quelqu'un qui gêne» par poison.
Féticheur des foudres (nganga a ngiets)
Il existe des nkisi des foudres que l'on met dans des cornes d'antiloppes. L'homme qui le possède s'en sert pour se changer en foudre. Pour être efficace il doit d'abord empoisonner sa future victime en rêve pendant la nuit; être à portée de la victime avant l'orage et la voir pour la foudroyer! «Pour se protéger contre les foudres il faut prendre de la poudre de foudre chez le féticheur de foudre». (Document II, Queqlues aspects de la vie d'un clan, pg 69-71).

Monsieur et madame Baudouin MushieteAinsi, le travail de conscientisation est à la fois global car elle touche tous les aspects de la vie; permanent parce qu'il y a toujours de nouveaux problèmes qui surgissent dans la société; et lent car il faut du temps quand on touche les mentalités. Son ampleur a grandement baissé depuis le départ définit des initiateurs pour leur Belgique d'origine. Quelques missionnaires autochtones s'y sont mis mais bon nombre d'entre eux percent difficilement leurs propres coutumes! Ceux qui s'y engagent sans solide préparation et sans authentique esprit charismatique glissent facilement dans le désordre. Néanmoins, là où elles sont encore pratiquées, les cérémonies de conscientisation entraînent des foules, surtout lorsque l'accent est mis sur la guérison physique et sur la lutte contre les sorciers.

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