2.3. Témoignage d'un regard christique

 

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Concrètement, l'Afrique attend de personnes consacrées un té­moi­gnage plus évangélique, plus incarné. Quelles que soient les argumen­tations opposées à une telle vérité, il reste clair que tout l’effort de l’inculturation de la vie consacrée en Afrique en dépend lar­gement.

En effet, la réponse de la vie consacrée aux défis actuels du monde, particulièrement africain, ne se trouvera pas, disons-le avec  Soeur Silvia Vallejo, “en se retirant du monde pour se dé­fendre contre ses dangers mais plutôt en s’y insérant avec une conscience claire de ce que nous sommes et de ce que nous cher­chons, le regard et le coeur fixés sur Celui qui nous fa­çonne et nous renouvelle constamment, Jésus qui nous remplit de son Esprit et nous envoie prêcher l’Évangile dans le monde entier (cf. Mt 28, 19)”. Sur ce point, avouons-le, les membres des instituts séculiers ont beaucoup à apprendre aux religieux et religieuses.

L’intimité des personnes consacrées avec le Christ qui passait partout en faisant le bien devrait leur inspirer son regard prophé­tique. En effet, qui prétendrait prier profondément sans admirer l’histoire du salut? L’union à Dieu les ouvre au monde et les pousse à unir leurs talents à l’effort de toutes les per­sonnes de bonne volonté qui cherchent par tous les moyens à améliorer les condi­tions de vie du genre humain. Quatre atti­tudes apostoliques de Jésus méritent d’être mentionnées.

 

a) Un regard qui aime

“Jésus le regarda, nous dit l’Évangile, et se prit à l’aimer” (Mc 10, 21). Comme ce regard du Seigneur sur le jeune homme riche, les personnes consacrées doivent sentir que Dieu les appelle au­jourd’­hui à aimer convenablement les autres, à accueillir sans dis­crimination et à respecter toute personne qui désire les rencon­trer, homme ou femme, jeune ou vieux. “La pureté chrétienne ne signi­fie pas refuser ou mépriser l’amour, mais au contraire, cultiver l’a­mour. Mais l’amour vrai”[1]. C’est un devoir sacré, un mandat in­conditionnel qu’aucun prétexte ne peut ou ne doit excuser. Sa réalisation dépendra de la vie de prière quoti­diennement bien nourrie.

Il faut avouer, cependant, que dans notre so­ciété, cet amour hu­main contient beaucoup de risques. La per­sonne que je ren­contre ne le vit pas nécessairement au même niveau que moi. Lorsqu’il s’agit d’une personne de l’autre sexe, l’égoïsme et le transfert af­fectif ne tardent pas à s’y mêler. Et souvent la ten­dance pour l’autre est de profiter de ma sympa­thie pour m’a­dresser n’im­porte quelle pa­role, vice versa. Et quand il s’agit d’un homme, le profit matériel prend le dessus sur le désinté­ressement. Voilà qui pourrait freiner l’élan d’une charité saine. C’est ici que s’impose justement l’impérieuse né­cessité de discernement de nos relations d’a­mitié, là où l’amour d’amitié est possible.

Autant “la bougie bénie peut brûler”, autant les amitiés même privilégiées peuvent devenir dangereuses. A en croire Xavier Thévenot, l’amitié privilégiée peut être positive. Elle “signifie un lien affectif fondé sur la sympathie qui pousse à une communion profonde, tant dans le domaine des idées que dans celui des sen­timents, et qui se traduit par une réciprocité réelle des confidences sur soi-même. Dans un tel lien, l’autre est objet d’attention privi­légiée et source spécifique de joies et de préoc­cupations. De plus, les parte­naires d’une telle amitié sentent que la force du désir sexuel n’est jamais totalement absente, même si elle est maîtri­sée”[2]. Là où elle sera possible, les personnes consacrées éviteront de trahir leur voeu de chasteté en vue du Royaume. Pour y demeu­rer fi­dèle, cha­cun tiendra à être vrai avec lui-même, exercera sa responsabilité quant aux gestes et vivra une certaine ascèse comme l’exige l’É­vangile. “Si ton oeil droit entraîne ta chute, ar­rache-le et jette-le loin...” (Mt 5, 29). On ne vit pas un amour sans sacrifice, sans re­noncement.

 

b) Un regard qui prend en pitié

Lisons une fois de plus l’Évangile: “Or, ayant levé les yeux, Jésus vit une grande foule qui venait à lui. Il dit à Philippe : <Où achèterons-nous des pains pour qu’ils aient de quoi manger?>” (Jn 6, 5). Jésus de­mande aux personnes consacrées d’être atten­tives aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui afin de discerner leur vrai besoin et de les secourir. Comme lui, elles doivent être ca­pables de perce­voir les ap­pels du monde, les signes des temps à l'instar de Marie aux noces de Cana (cf. Jn 2, 1-12).

La prière profonde, redisons-le, porte inévitablement à cet ar­dent désir de regarder le monde dans ses besoins matériels et spiri­tuels. Les personnes consacrées sont conscientes de ses joies et de ses souf­frances. Mais les misères sont tellement nombreuses qu’elles se trouvent souvent impuissantes, incapables d’aider. Même si chacun possédait des sous dispo­nibles, on hésiterait à se pré­senter en donateur universel pour ne pas entretenir le pater­na­lisme et la paresse. Le mieux serait néanmoins d’offrir au Seigneur toutes ces souffrances et d’encou­rager les gens à vivre de la sueur de leur front. Mais que pourrait-on exiger, par exemple, des en­fants de la rue ou des malades? C’est assuré­ment là que tout se complique; c’est de là également que pro­viennent toutes les in­compréhensions; c’est de là enfin que commence ou s’impose un réel discernement.

 

c) Un regard qui corrige

“Il trouva dans le temple, témoigne st Jean, les mar­chands de boeufs, de brebis et de colombes ainsi que les chan­geurs qui s’y étaient installés. Alors s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple (...) Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la mai­son de mon Père une maison de trafic” (2, 14-16). 

Nous sommes reconnaissant envers le Seigneur pour les mer­veilles qu’il ne cesse d'accomplir aujourd’hui parmi son peuple. Beaucoup de gens fréquentent les églises. Mais ces croyants ont-ils de bons pasteurs? Il n’est pas impossible que les profiteurs s’y mêlent et répan­dent des erreurs doctrinales. Quand dans une église les membres ne peuvent se saluer ou se marier qu’entre eux, n’offrir du travail qu’à leurs frères et soeurs “en Christ”, ne respec­ter que les membres de leur groupe de prière, il y a lieu de se de­mander où est l’amour “sans frontière” de Jésus Christ? Et quand s'y mêlent ouvertement la magie, la soif du pouvoir et d'argent dont sont souvent victimes les femmes, il faut chercher rigoureu­sement à libérer l'intellectuel d'aujourd'hui de sa naïveté et de sa complicité.

Devant de telles situations, les personnes consacrées devraient fortement éprouver le goût de parler de Jésus Christ avec convic­tion, Lui qui est venu parmi nous “non pour être servi, mais pour ser­vir et donner sa vie en rançon pour la multitude” (Mc 10, 45), Lui qui nous a appris à aimer nos en­nemis et à leur vouloir du bien (cf. Mt 5, 43-48).

 

d) Un regard qui libère

Les membres de vie consacrée qui vivent en Afrique ne doi­vent pas croiser les bras à l’heure de la reconstruction de nos pays sur­tout quand l’État semble démissionner de son pouvoir. Ils ne doi­vent pas perdre de vue la mission prophétique qui est la leur dans l’Église, le devoir d’être “signe eschatologique”. Loin de se plonger dans le découragement dû aux multiples mauvais traitements dont elles sont souvent victimes, les personnes consacrées “ont l’impératif de com­prendre leur voeu de pauvreté comme exigence de la justice sociale et de la libération”[3]. Ce qui fut l’engagement de Jésus au milieu de son peuple aux multiples barrières hu­maines.

Continuateurs de Jésus, ses disciples perpétuent son action sous la mouvance de l’Esprit Saint. Ils ne doivent pas avoir peur de soulager la misère du monde. Dieu ne cesse d’agir à travers sa pré­sence mystérieuse dans son Église (cf. Mt 28, 20). Les per­sonnes consacrées doivent rétablir les personnes blessées dans leur dignité comme le faisait Jésus de Nazareth.

Il y a bien d'autres femmes courbées (Lc 13, 10-17) parmi nous. C'est toute personne dans le be­soin tant matériel que spirituel, méprisée par la société. A elle il faut apporter le Christ.  Au cou­vent, c'est aussi moi-même, mon confrère et ma consoeur.

Certes, tous devront faire que chacun retrouve sa grandeur d’­homme debout, actif, capable de prendre son destin en main. Qu’au nom de Jésus, les personnes consacrées lèvent et fassent marcher quand paralyse l’épreuve de la faim, la maladie, la vio­lence, l'oppres­sion, l'injustice, etc.


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[1] CANTALAMESSA R., La sobre ivresse de l’Esprit, t. 1, Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 99.

[2] Repères éthiques pour un monde nouveau, Mulhouse, Salvator, 1982, p. 68ss.

[3] KAYIBA P. et MUZUMANGA  F., Femme blessée, femme libératrice dans l’Église-Famille, Kinshasa, Baobab, 1995, p. 28.