2.1. Attitudes face à une jeunesse africaine meurtrie

 

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L'apostolat chrétien n'a de sens que dans la logique de l'option préfé­rentielle pour les pauvres[1]. Or, les pauvres en Afrique au­jour­d'hui, il n'est un secret pour personne, ce sont aussi et sur­tout les jeunes de nos sociétés, abandonnés à leur triste sort, comme l'ont si bien révélé les enquêtes menées par le Père sa­lésien Frank Ginneberge à Lubumbashi. Il suffit de nous baser essentiellement sur son précieux docu­ment[2] pour dégager une image à la fois po­sitive et négative de la jeunesse africaine d'aujourd'hui, à laquelle ne devraient être in­différentes les familles de vie consacrées im­plantées en terre africaine.

 

a) Quelques observations positives

Les jeunes de nos sociétés ont foi en Dieu.  L'existence de Dieu est hors de doute parce que "les Africains sont par nature reli­gieux". Cette foi est plus personnelle malgré la distance croissante vis-à-vis des struc­tures et institutions ecclésiales. Pour les jeunes, en effet, l'appartenance à une église ou à une secte est moins im­portante que la foi en Dieu.  Beaucoup font usage de la Bible, mais à quelle fin? Quoiqu'il en soit, "la Bible a déjà pénétré les foyers et les cases", pour reprendre les ex­pressions de Paul De Meester.

Les jeunes ont soif de paix et sont en quête de liberté. Face aux guerres ethniques, aux violences de tout genre, aux pil­lages systé­matiques, aux in­sécurités généralisées, les jeunes ne peuvent que désirer la paix, comme aime le souhaiter Jean-Paul II lors de ses rencontres avec la jeunesse. De fait, nombreux sont ceux qui s'op­posent aux incitations à la violence politicienne pour ne pas être toujours de grands perdants. Ils "refusent une idéologie du déve­loppement lié au système traditionnel et n'acceptent pas le mono­pole de la scène politique par les aînés". Ils cherchent un rôle à jouer dans la société et veulent être reconnus comme per­sonnes, possédant toutes les qualités qui distinguent un être humain de l'animal.

Les jeunes sont disponibles et ils ont un sens communau­taire, un sens d'appartenance à une cul­ture, une ethnie, une associa­tion, une équipe de sport, un club, un groupe de vie ou d'amis qui de­viennent un cadre de ré­férence. Ce qui prouve effective­ment que l'Africain est "un être qui vit avec". Dans ces groupes divers, les jeunes sont disponibles, prêts à rendre n'importe quel service de­mandé. Il suffit de penser à ceux et celles qui se dévouent au ser­vice de leurs paroisses. Combien ne prennent-ils pas de leur temps pour la chorale, la caté­chèse, etc.!

Certains parmi eux répondent généreusement à l'appel du Seigneur pour son service d'amour tant dans la vie sacerdotale, sé­culière que religieuse. La multiplication des maisons de for­mation en Afrique, particulièrement au Congo-Kinshasa, est signe de la grâce divine. Le sérieux de la réponse se vérifie par­fois dans le fait que l'Église ou les familles religieuses n'hésitent pas à confier très tôt de grandes responsabilités aux jeunes, en dépit du "pé­ché" de leur jeunesse. Ils "ont dû vaincre des obs­tacles énormes pour de­venir prêtres, religieux et religieuses", constate René de Haes[3]. Les jeunes sont pleins de créativité quand on leur fait confiance et ils ont grandement envie de ser­vir efficace­ment l'Église confrontée à plusieurs ennemis, notamment les sectes religieuses ou la nouvelle religiosité. Mais beaucoup se découragent quand personne ne fait attention à ce qu'ils font de bien ou de beau, et quand leur dis­ponibilité est comptée pour rien.

 

b) Quelques observations négatives

Les jeunes de nos sociétés sont sacrifiés. Il suffit de regarder de près le secteur de l'enseignement pour s'en convaincre. En effet, l'avenir de la jeunesse de­meure incertain: avec ou sans diplôme, on chôme. Nombreux  constituent, avec des adultes, la masse des sous-employés. Certains n'ont pas droit aux études parce que is­sus des familles pauvres, comme le constate un document de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo : "Notre peuple en ville comme à la campagne se trouve plongé dans une pauvreté tou­jours croissante au point qu'il y a lieu de craindre qu'il se soit bientôt as­phyxié par la misère"[4]. En outre, les jeunes manifestent un sentiment d'insécurité et d'im­puis­sance. Ce qui explique sans doute le phénomène d'enfants de la rue. "Au monde d'injustice, de pauvreté et de souffrance s'ajoute la désintégration dans la so­ciété et dans la vie fami­liale (familles in­complètes, divorces, femmes seules avec leurs en­fants, prostitution, malnu­trition, conflit des géné­rations)".

Certains jeunes sont paresseux. Ils traînent dans les rues et les car­refours, "affairés sans rien faire", parce qu'ils n'ai­ment pas as­sez le travail tant manuel qu'in­tellec­tuel. Ils détes­tent le moindre effort, lisent très peu et étu­dient moins, car la réussite en classe dépend de l'argent et non forcément de l'intelligence. Voilà pour­quoi la baisse du niveau d'études est spectaculaire en certains pays d'Afrique  comme le Congo-Kinshasa. La société reçoit alors des jeunes dont les diplômes sont inutiles et "nui­sibles parfois à l'État et à la so­ciété". Cette jeunesse semble le produit d'un pro­gramme d'enseignement qui, pense Tidiane Diakité, "ne servirait au mieux qu'à faire des Africains les ramasseurs de pou­belles et les moutons de Panurge de la commu­nauté internationale de l'an 2000"[5].

D'autres encore n'ont pas de "projet de vie" et manquent de sincé­rité. Ils ignorent ce à quoi ils pourront être utiles demain. De fait, le choix des études supé­rieures, faute sans doute de l'État, est ar­bitraire. L'essentiel est de "se faire caser". Ainsi sont-ils souvent ir­res­pon­sables et naïfs, se nourrissant des rela­tions "oniriques" avec le présent. Dans un tel contexte, on com­prend pourquoi bien de gars préfèrent être pris la main dans le sac que de se faire "accu­ser", ou mieux avouer sa faute; le malin est celui qui triche sans être attrapé!

Les jeunes  sont en relations conflictuelles avec leurs parents et leurs aînés. La mo­dernité et la perte des croyances tradition­nelles ont provoqué la crise de l'autorité. "Les jeunes se trouvent à l'étroit dans les an­ciens cadres qui freinent ou bloquent leur désir d'épa­nouisse­ment"[6]. Aussi accu­sent-ils le passé d'être cause des mal­heurs du présent. Voilà qui pourrait justifier dans certains milieux la persécution de vieilles personnes surtout quand la mort arrache quelqu'un à la fleur de l'âge. Cela arrive malheureusement même lorsque les causes de décès sont médi­calement connues. Problème de mentalité.

Nombreux sont ceux qui aiment l'aisance, la vie facile et sont in­capables de justifier leur foi chrétienne. Ils ont opté pour la loi du moindre effort et ne veulent pas entendre parler de la croix. Renonçant à leur mission d'être "le sel de la terre" et "la lumière du monde" (Mt 5, 13. 14), , les jeunes chrétiens en l'occurrence se mo­dèlent naïvement sur le monde à travers la course effrénée derrière la mode (habillement, coiffure, danse, etc.). Une telle légèreté ne peut que déboucher sur l'inca­pacité de justi­fier sa foi en Jésus-Christ. De fait, certains se lais­sent facile­ment acculer par des adeptes de la nouvelle reli­giosité qui "sé­duisent par la force de leur conviction, la sincérité de leur en­thousiasme, la simplicité de leur doctrine. Chez plusieurs, par leur amour de Jésus"[7].  Quelle contribution le troisième millé­naire pourrait-il attendre de tels jeunes pour l'édification du monde?

Si telle est en substance l'image de la jeunesse africaine d'au­jourd'hui, avenir de l'Église et des Instituts de vie consacrée, les per­sonnes consa­crées doivent imaginer d'autres formes de dialogue et d'encadre­ment pour les amis du Christ (cf. Mc 10, 14).


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[1] Dans l'histoire de la spiritualité chrétienne, l'expression "vie apostolique" n'exprime rien d'autre que le désir de vivre à la manière des Apôtres. L'apostolat (apostolos, apôtre) se comprend comme toute activité du Corps Mystique qui tend vers ce but (cf. AA, 2).

[2]  "Les jeunes africains en quête de leur identité", in Mbegu n° 27, Lubumbashi 1987. 

[3] "Vie consacrée en Afrique et à Madagascar", in Telema n° 11, 1977, p. 82.

[4] Former en même temps les jeunes et les adultes, Kinshasa, (C.E.Z.) Secrétariat Général, 1991, p. 11.

[5] DIAKITÉ Tidiane, L'Afrique malade d'elle-même, Paris, Karthala, 1986, p. 122-123.

[6] de MEESTER P., L'Église d'Afrique hier et aujourd'hui, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1980, p. 182.

[7] VERNETTE J., Jésus dans la nouvelle religiosité, Paris, Desclée, 1987, p. 46.