Nous sommes le 12/12/2018 et il est 06h25 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Voeux de religion

Alors, que signifie donc être chaste?

(Timothy Radcliffe, "Affectivité et Eucharistie", DC n° 2327)

Tous, célibataires, mariés, religieux, nous sommes tous appelés à la chasteté. Ce mot n'est pas très populaire de nos jours. Il résonne aux oreilles comme étant prude, froid, distant, à demi mort, sans intérêt. Herbert McCabe, o.p., a écrit que "la chasteté qui n'est pas une manifestation de l'amour n'est que le cadavre de la vraie chasteté". Le cadavre d'un chien ressemble à un chien. On peut même se tromper et croire que c'est un chien qui dort tranquillement. Mais ce n'est pas un chien, c'est juste un ex-chien. De la même façon, quelqu'un qui est célibataire mais qui n'aime pas peut ressembler à quelqu'un qui est chaste, mais il est mort.

Alors, que signifie donc être chaste? La chasteté ne consiste pas d'abord dans la suppression du désir, au moins selon la tradition de saint Thomas d'Aquin. Le désir et les passions contiennent des vérités profondes sur ce que nous sommes et ce qui nous est nécessaire. Les étouffer ne ferait que nous tuer spirituellement, ou bien, un jour, nous faire dérailler. Nous devons éduquer nos désirs, ouvrir les yeux sur leur objet réel, les dégager des plaisirs mesquins. Nous devons désirer avec davantage de profondeur et davantage de clarté.

Saint Thomas a écrit quelque chose qu'il serait facile de mal interpréter. Il dit que la chasteté consiste à vivre selon l'ordre de la raison. Cela semble bien froid et cérébral, comme si être chaste résidait entièrement dans le pouvoir de l'esprit. Mais par ratio, Thomas voulait dire vivre dans le monde réel, "selon la vérité des choses réelles". Cela veut dire vivre dans la réalité de ce que je suis et de ce que sont réellement les gens que j'aime. La passion et le désir peuvent nous entraîner à vivre dans l'imaginaire, tandis que la chasteté nous ramène sur terre, à voir les choses telles qu'elles sont. Pour un religieux, ou quelquefois pour des célibataires, peut naître la tentation de se réfugier dans le fantasme pernicieux que nous sommes des êtres angéliques éthérés qui n'ont rien à voir avec le sexe. Cela ressemble à de la chasteté, mais c'en est une perversion. Ca me rappelle l'histoire d'un de mes Frères qui allait dire la messe dans un couvent de religieuses. La sœur qui ouvrit la porte le regarda et dit: "Ah, c'est vous, Père! Je croyais que c'était un homme".

On pourrait difficilement imaginer célébration de l'amour qui soit plus terre à terre que la Dernière Cène. Rien de romantique en elle: Jésus dit clairement à ses disciples que la fin est prochaine, que l'un d'entre eux l'a trahi, que Pierre va le renier, que les autres vont s'enfuir. Ce n'est pas du tout un gentil petit dîner aux chandelles dans une trattoria. C'est d'un extrême réalisme. Un amour eucharistique nous met franchement et carrément en face des désordres de l'amour, de ses échecs, et de sa victoire ultime.

Dans quels fantasmes le désir peut-il nous piéger? J'en distingue deux. Le premier est la tentation de croire que l'autre personne est tout, tout ce que nous cherchons, tout ce qui répond à nos aspirations. C'est une obsession. Le second est ne pas réussir à voir l'humanité de l'autre personne, de la réduire à servir à la satisfaction de nos impulsions. C'est de la concupiscence. Ces illusions ne sont pas aussi différentes l'une de l'autre qu'elles ne le sembleraient de prime abord. Chacune est le reflet de l'autre.

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Quand je suis tombé très amoureux

(Timothy Radcliffe, "Affectivité et Eucharistie", DC n° 2327)

Calice et ciboireLa Dernière Cène fut un incontournable moment de crise dans l'amour de Jésus pour ses disciples. Dans son parcours de la naissance à la résurrection, ce fut le moment par lequel il lui fallait passer. Ce fut le moment où tout a éclaté. Il a été vendu par un de ses amis; la pierre, Pierre, était sur le point de le renier; et la majorité de ses disciples allaient fuir. Comme d'habitude, ce sont les femmes qui restèrent calmement avec lui jusqu'au bout! A la Dernière Cène, Jésus ne s'est pas dérobé à cette crise. Il la saisit à deux mains. Il s'empara de la trahison de l'abandon de l'amour, et changea le tout en un moment de don. "Je me donne à vous. Vous allez me livrer aux Romains pour qu'ils me tuent. Vous allez m'abandonner à la mort. Mais j'en fait un moment de don, maintenant et pour toujours".

Croître en maturité et aimer veut dire qu'inévitablement nous traverserons de semblables crises où nous aurons l'impression que le monde s'écroule. Cela se produit de façon dramatique à l'adolescence, et cela peut se produire tout au long de la vie, quand on est marié ou quand l'on est religieux ou prêtre. Il arrive souvent qu'une telle crise se présente cinq ou six ans après un engagement dans le mariage ou le sacerdoce. Il nous faut faire face.

Jésus aurait pu s'échappé par une porte dérobée et s'enfuir. il aurait pu rejeter les disciples pour n'avoir plus rien à faire avec eux. Mais non. Il a accueilli ce moment dans la foi. Et nous ne pourrons aider les jeunes à le faire que si nous avons nous-mêmes connu de tels moments et nous y sommes confrontés. Cela a été mon cas! Je me souviens que quelques années après mon ordination, je suis tombé très amoureux. Pour la première fois je rencontrais une personne que j'aurais épousée avec bonheur et qui m'aurait épousé avec bonheur. C'était le moment du choix. J'avais fait ma profession solennelle avec joie. J'aimais mes frères et sœurs dominicains. J'aimais la mission de l'Ordre. Mais tout en faisant profession j'avais une petite bulle interrogative dans la tête: "Qu'est-ce que ça me ferait d'être marié?".

A ce moment-là, il me fallait accepter le choix fait lors de ma profession solennelle. Ou, plus exactement, il me fallait accepter le choix que Dieu avait fait pour moi, que c'était là la vie à laquelle il m'appelait. Ce furent des moments pénibles, mais ce furent également des moments de bonheur. J'étais heureux parce que j'aimais cette personne, et depuis nous sommes restés de très bons amis. Ce fut aussi un moment de bonheur parce que j'étais libéré des fantasmes que j'avais gardés au moment de ma profession solennelle. Je revenais doucement sur terre. Mon cœur et mon esprit devaient s'incarner en ma personne tel que je suis, dans la vie que Dieu avait choisie pour moi, dans cette chair et dans ce sang. La crise me remit les pieds sur terre.

Pour la plupart d'entre nous, cela ne se produit pas seulement une fois. Nous pouvons passer par plusieurs crises d'affectivité au long de notre vie. Je l'ai fait, et qui sait ce qui va encore se présenter? Mais il nous faut les affronter, comme Jésus le fit à la Dernière Cène, avec courage et confiance. Alors, nous pénétrerons doucement dans le monde réel de notre chair et de notre sang.

Un bénédictin irlandais, Mark Patrick Hederman, a écrit:

L'amour est la seule force suffisamment impétueuse pour nous obliger à quitter l'abri confortable de notre individualisme bien retranché, à sortir de la coquille imprenable de notre autosuffisance, à nous glisser à visage découvert dans la zone de danger, ce creuser où un individualisme se purifie et devient une personnalité.

Et si vous n'accordez pas créance à un bénédictin irlandais, vous en croirez certainement saint Thomas d'Aquin: "Celui qui aime doit par conséquent traverser cette frontière qui le confinait dans ses propres limitations. C'est pourquoi on dit de l'amour qu'il fait fondre le cœur: ce qui est fondu n'est plus restreint dans ses propres limites, tout au contraire de ce qu'est la dureté du cœur". Il n'y a que l'amour qui brise la dureté de notre cœur et nous donne un cœur de chair.

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